Et moi aussi j'ai un Sosie.--Son histoire.--Kosciusko.
Avant de clore l'article des _Vénitiens_, racontons une anecdote qui s'y
rattache.
Pendant que cet ouvrage était en plein succès, je me trouvai à dîner
chez Mme Hainguerlot avec le citoyen Duviquet, qui venait de se déclarer
si obligeamment, si inopinément mon champion. Je lui devais des
remercîmens: je les lui fis. «Ce n'est pas la première fois, me dit-il
gracieusement en s'asseyant auprès de moi, que j'ai le plaisir de dîner
avec vous.--C'est très-certainement la première fois, ou ma mémoire me
servirait bien mal.--Il est pourtant certain que j'ai dîné hier avec M.
Arnault.--Où cela, s'il vous plaît?--À la campagne, à Olinville.--Je ne
suis jamais allé à Olinville; et chez qui?--Chez M. Bastide.--Je n'ai
jamais vu M. Bastide.--N'est-ce pas vous qui avez fait _Marius?_--C'est
moi qui ai fait_ Marius_.--Ne vous appelez-vous pas Arnault?--Je
m'appelle Arnault.--Hier, je le répète, j'ai dîné à Olinville, chez M.
Bastide, avec M. Arnault, auteur de _Marius_.--Expliquez-moi cette
énigme, je vous prie.--Pressé depuis long-temps par le propriétaire du
château d'Olinville d'y venir passer quelques heures, je me déterminai
hier à y aller. «Vous venez fort à propos, me dit-il à mon arrivée. Nous
avons ici bonne compagnie; des bons vivans, et des gens d'esprit (c'est
M. Duviquet qui parle). Nous avons même un auteur tragique, l'auteur de
_Marius_.--L'auteur de _Marius!_ Je ne serai pas fâché de me trouver
avec lui. Je ne l'ai vu qu'en passant; j'aurai plaisir à faire avec lui
plus ample connaissance.--Vous serez content de lui, j'en suis sûr.
Celui-là ne se fait pas prier pour dire des vers. Il sait sa tragédie
par coeur, et vous en débite des tirades dès qu'on le lui demande; avant,
pendant, après le dîner, il est toujours prêt. De puis, il chante le
vaudeville, et raisonne finances. C'est un homme universel.»
«Un domestique ayant annoncé qu'on était servi, nous passons dans la
salle à manger. Chacun placé, je vous cherche des yeux parmi les
convives. «Et l'auteur de _Marius?_ dis-je à l'amphitryon auprès duquel
j'étais placé.--Ne le voyez-vous pas là-bas? Mais patience, après la
soupe, vous l'entendrez.»
«Trouvant à l'auteur de _Marius_ une tout autre figure que la vôtre, je
crus qu'il y avait de la mystification sous jeu. Je laissai faire,
curieux de savoir qui l'on attrapait. C'est un gaillard de bonne appétit
que votre représentant. Pendant le premier service, il ne cessa d'ouvrir
la bouche, mais ce ne fut pas pour déclamer. Contre sa coutume, il ne se
pressait pas ce jour-là de répondre à l'impatience de la société, qui,
dès le potage, lui demandait son monologue, et renvoyait la chose au
dessert, comme une chanson. Le dessert arrive, «Je suis homme d'honneur,
s'écria-t-il; je n'ai qu'une parole», et le voilà qui nous dégoise le
monologue de _Marius_ dans son entier. L'assemblée d'applaudir et de lui
demander une autre scène de sa tragédie. Il en dit une autre, et une
autre encore. Il en dit tant qu'on lui en demande; le robinet était
lâché, il aurait dit la pièce entière.
«Voyant qu'excepté lui tout le monde était de bonne foi, et révolté de
tant d'impudence, j'en voulus faire justice. Citoyen Arnault, lui
dis-je, les vers que vous venez de réciter sont connus. Ne pourriez-vous
pas nous faire entendre du nouveau? Ne pourriez-vous pas nous donner
quelques fragmens des _Vénitiens_, par exemple?--Des _Vénitiens!_ Que
voulez-vous dire?--Des _Vénitiens_, cette tragédie qu'on donne depuis
quinze jours. N'est-elle pas de vous?--De moi! Je ne la connais même
pas.--C'est singulier; elle est pourtant de l'auteur de _Marius_.
Voyez»; et jetant sur la table un journal qui le prouvait: «Puisque vous
avouez _Marius_, ajoutai-je, ne désavouez pas les _Vénitiens_.» Et comme
on s'unissait à moi pour lui demander un morceau des _Vénitiens_: «Voilà
assez de tragédie comme cela, répliqua-t-il en s'efforçant de cacher son
embarras: laissons là _Marius_ et les _Vénitiens_. Une chanson, c'est
plus gai»; et il se mit à chanter des couplets qu'il donna comme de lui,
et qui ne lui appartiennent peut-être pas plus que _Marius_ et les
_Vénitiens_.
--«Mais enfin, dis-je au citoyen Duviquet, quel est ce moi qui n'est pas
moi?--Je ne sais, me répondit-il. Le maître de la maison ne le sait pas
non plus. Quand je démasquai cet affronteur: «Il m'a été présenté, me
dit-il, sous le nom qu'il prend, par un fournisseur de l'armée d'Italie,
d'où ils arrivaient l'un et l'autre; et comme je suis reparti aussitôt
après le dîner, j'ignore le reste de cette histoire.»
Le hasard m'a instruit, je crois, non seulement du reste de cette
histoire, mais de l'histoire entière de mon sosie. Elle est assez
curieuse pour que je la raconte. C'est un épisode qui ne déparerait pas
les aventures de _Gusman d'Alfarache_, ou celles de _Lazarille de
Tormes_.
Quelques mois après cette aventure, Lenoir revint d'Italie, où il était
allé quand je partis pour l'Égypte. Comme nous nous rendions
réciproquement compte de ce qui nous était arrivé depuis notre
séparation: «Il faut, me dit-il, que je te raconte un fait des plus
singuliers et qui te concerne. Pendant que tu voguais avec le général
Bonaparte, ne tenait-on pas pour certain en Italie que tu étais à
Naples? Arrivé dans cette ville avec Souques, que j'avais retrouvé à
Rome, nous nous présentons chez le général Macdonald, qu'il connaissait
particulièrement. «Dînez avec nous, dit le général; vous vous trouverez
avec quelqu'un que tous connaissez sans doute, avec l'auteur de
_Marius_.--Avec Arnault!--Il est ici depuis quelque temps. Il ne quitte
pas le quartier général, et j'en suis charmé, car il nous amuse fort
avec sa tragédie et ses chansons.--Il est charmant. Il demande de
l'emploi. Je lui en donnerai certainement dès que l'occasion s'en
présentera.»
«Pensant, poursuivait Lenoir, que tu avais pu te détacher de
l'expédition et aborder à Naples, nous nous réjouissions d'avance de
tout le plaisir que nous aurions à te retrouver et de la surprise que te
causerait cette rencontre. Nous promîmes de revenir dîner. À l'heure
dite nous arrivons en effet. Les convives étaient déjà réunis: ne te
voyant pas parmi eux, nous attribuons cette absence à quelque
distraction. «Il flâne sur le quai de Kiaja, ou dans la rue de Tolède,
disais-je à Souques; buvons à sa santé en l'attendant.»
Le dîner cependant tirait à sa fin, quand le général s'adressant à un
individu que nous ne connaissions pas. «Citoyen Arnault, lui dit-il une
tirade de _Marius_»; et sans se faire prier, le citoyen Arnault de
débiter tout ce qui lui vient dans la mémoire, aux grands
applaudissemens de l'assemblée et particulièrement d'un tambour major,
qui, je ne sais à quel propos, se trouvait derrière nous, et qui avait
joué le rôle du Cimbre en cantonnement. «Qu'en dites-vous? nous dit le
général après le dîner.--Nous disons, répondis-je, que nous
reconnaissons bien là les vers d'Arnault, mais que nous ne reconnaissons
pas sa personne dans celle qui les récite; et que si cette personne est
Arnault, il y a sur le vaisseau même du général Bonaparte un imposteur
qui s'est emparé de son nom, imposteur d'autant plus maladroit, qu'il ne
ressemble pas plus à votre Arnault que la nuit ne ressemble au jour; et
il y a long-temps que le mensonge dure, ajoutai-je, car depuis cinq ans
que je connais cet imposteur, il a toujours porté ce nom. Nous pouvons
d'autant mieux le certifier qu'il est de notre société intime, et qu'il
ne nous a jamais quittés, depuis que nous le connaissons, que pour
voyager avec le général Bonaparte, avec lequel il vient de repartir.
«--Voilà, dit le général, non pas en parlant de toi, un impudent
personnage! J'espère qu'il ne se représentera plus devant moi.»
«En effet, le faux Arnault, instruit de ce qui se passait, n'avait pas
attendu qu'on le mît à la porte; il avait incontinent quitté Naples. Où
était-il allé? C'est ce que nous ignorons absolument.»
Là pourtant ne se termine pas l'histoire de mon homonyme; il y manque un
troisième chapitre, dont je n'ai eu connaissance qu'un an après. C'est
d'une personne attachée à la légation française à Florence que je la
tiens.
Notre homme, ainsi que je l'ai dit, attendait que le général Macdonald
l'employât. La mission qu'on ne lui donna pas, il se la donna lui-même.
Il n'avait fait que traverser Rome en revenant de Naples. Muni d'une
fausse commission du général en chef, il court de là à Viterbe, et s'y
fait reconnaître commandant de la place. «Les circonstances sont
difficiles, dit-il aux magistrats du lieu qu'il a convoqués; l'armée a
besoin de ressources extraordinaires pour y faire face; toutes les
villes du territoire affranchi par les Français doivent contribuer en
raison de leurs moyens à les lui procurer. Voici la contribution à
laquelle votre ville est taxée. Elle doit être payée dans les
vingt-quatre heures, vu l'urgence. Songez que vous êtes responsables de
l'exécution de cet arrêté.»
Le désordre qui régnait alors en Italie peut seul expliquer l'excès
d'impudence de ce personnage et l'excès de crédulité des magistrats de
Viterbe. La somme ayant été payée dans le délai prescrit, le commandant
décampe et va droit à Florence. «Là, bien que par intérêt de sûreté il
dût reprendre son propre nom, le nom qu'il tenait de son père, c'est
encore sous votre nom qu'il se présente au ministre de France, me dit la
personne de qui je tiens ces derniers détails, et sous votre nom qu'il
se fait accueillir dans la société (on me faisait par trop d'honneur).
Un seul intérêt, dit-il, l'a conduit dans cette ville fameuse, l'amour
des arts; il ne laisse pas ignorer qu'il cultive les lettres, et qu'il a
même composé une tragédie de _Marius_. Un ami des arts, un ami des
lettres est toujours bien reçu dans la patrie du Dante; à plus forte
raison un auteur tragique. Il n'y est personne qui n'ait fait honneur à
votre nom, personne, y compris le superbe Alfiéri, qui se trouvait pour
le moment sur les bords de l'Arno. Il paraissait d'abord plein d'estime
pour vous: mais il en rabattit bientôt, et vous conviendrez qu'il n'eut
pas tort, quand vous aurez entendu ce qui me reste à vous raconter.
«Cédant aux instances du tragique de Paris, qui lui avait débité tout
_Marius_ d'un seul trait, le tragique d'Asti avait consenti à lui lire
une de ses tragédies, son _Antigone_. «Voilà une oeuvre vraiment
admirable, lui dit votre représentant; et vous avez trouvé tout cela
dans votre tête! Les plus grands poëtes n'ont rien inventé de plus
parfait.--J'ai trouvé cela dans Sophocle, vous le savez aussi bien que
moi, reprend l'Italien.--Dans Sophocle! à d'autres. Ne croyez pas me
faire prendre le change. A-t-il jamais rien fait qui ressemble à
cela?--Mon _Antigone_ est à peu près calquée sur la sienne.--Est-ce
qu'il a fait une _Antigone_?»
«À cette question faite avec l'accent de la bonne foi, quand elle prend
l'accent gascon, Alfiéri fit une grimace pareille à celle du dauphin qui
reconnut un singe dans le naufragé qu'il avait pris pour un homme. «Un
auteur tragique ne pas connaître les tragédies de Sophocle!» disait-il
quand il parlait de ce fait, et il en parlait à tout propos. Mais ne
froncez pas les sourcils. Vous avez été réhabilité dans son esprit.
«Il y avait plusieurs mois que le citoyen en question mettait votre nom
en honneur dans la ville des Médicis, menant grand train, vivant
joyeusement, estimé sous tous les rapports, excepté sous celui de
l'érudition; loin de penser à quitter Florence, il paraissait disposé à
s'y établir. Une dame à qui il avait su plaire, une dame noble et riche,
était, disait-on, déterminée à lui donner sa fortune en échange de son
nom. Le jour où serait signé le contrat qui devait conclure ce marché
était fixé, quand on apprend que cet homme aimable a disparu.--Avec la
dot comme Crispin quand il se donna pour Damis?--Avec les reliquats
d'une contribution qu'il avait, de sa propre autorité, prélevée sur la
ville de Viterbe, et qu'il lui fallait mettre ainsi que sa propre
personne en lieu de sûreté.
«Pendant qu'il s'endormait à Florence, on ne s'endormait pas ailleurs;
la concussion dont je vous parle avait été dénoncée au général en chef,
qui l'avait déférée à un conseil de guerre, lequel avait condamné le
concussionnaire aux galères, non sous votre nom toutefois: c'est sous le
sien propre qu'il a subi la peine qu'il avait méritée sous le vôtre;
car, découvert dans la retraite où il s'était caché avec les débris de
sa fortune, il a subi quelque temps après sa sentence, dont ampliation
avait été envoyée à notre ministre à Florence, avec injonction de
requérir du grand-duc l'extradition du condamné.»
Tout me porte à croire que l'intrigant d'Olinville et celui de Florence
ne sont qu'un. Voilà un homme sur lequel j'ai des représailles à
exercer. Il peut être tranquille cependant: je ne me prévaudrai jamais
contre lui de la loi du talion. S'il s'est paré de mes oeuvres, je ne me
parerai jamais des siennes. Prît-il mille fois encore mon nom, je ne
prendrai jamais une seule fois le sien.
Le moins plaisant de tout cela n'est pas que ce soit moi véritablement
que le ministre de France ait cru accueillir en lui, et qu'il l'ait par
cela même étayé de tout son crédit. Ce ministre, avec qui j'avais eu
l'hiver précédent à Paris une conversation sur les dispositions de la
cour de Florence à notre égard, saisit cette occasion pour me témoigner
sa reconnaissance. Je n'ai pu que lui en savoir gré. Mais j'ai peine à
concevoir qu'il ait pu me reconnaître dans l'homme qui me faisait
l'honneur de se donner pour moi. Je n'ai rencontré cet homme qu'une fois
dans ma vie. Je ne sais s'il me ressemble, mais je sais que je serais
peu flatté de lui ressembler.
Les témoignages d'estime que m'attirait le succès des _Vénitiens_
m'indemnisaient cependant des tracasseries dont ils avaient été pour moi
l'occasion. Aucun ne m'a flatté comme celui que je reçus de Mme Pourra,
femme non moins remarquable par sa beauté que par sa bonté, et par la
pureté de son goût que par la générosité de ses sentimens. Sa maison,
dont sa fille, Mme Hocquart, faisait les honneurs avec elle, me plaisait
d'autant plus que j'y retrouvai plusieurs de mes anciens amis, et ce
n'étaient pas les moins aimables; nommer mon confrère Lemercier et mon
camarade Riouffe, c'est le prouver. Je m'y suis trouvé aussi avec un des
plus grands hommes du siècle, avec Kosciusko.
Kosciusko était venu chercher, à défaut de patrie, un asile en France,
d'où il ne sortit que lorsque les oppresseurs de son pays, que lorsque
les Russes y pénétrèrent. Je ne le vis pas sans éprouver au plus haut
degré l'intérêt qu'inspire une grande infortune et l'admiration que
commande un grand caractère. Simple comme l'homme vraiment grand, exempt
de sot orgueil et de fausse modestie, mais fier, c'était l'homme le plus
naturel qu'il soit possible d'imaginer. Pendant le dîner, on le fit
parler, on le fit chanter; comme un héros d'Homère, il se prêta à tout
sans déroger à sa dignité. Après nous avoir intéressés par des récits
animés de l'amour de la patrie et de la liberté, les dames lui
témoignant le désir d'entendre l'hymne qu'entonnaient ses compatriotes
en courant combattre pour la Pologne expirante, il se retira avec un de
ses compagnons d'infortune et de gloire dans une pièce voisine, et, de
concert avec lui, chanta cette autre _Marseillaise_ avec un accent qui
nous émut profondément; accent de douleur plutôt que de triomphe; c'est
celui avec lequel il dut prononcer, quand les Russes passèrent sur son
corps pour entrer dans Varsovie, ces mots si touchans: _Finis Poloniæ_,
il n'y a plus de Pologne.