CHAPITRE VI.

Et moi aussi j'ai un Sosie.--Son histoire.--Kosciusko.

Avant de clore l'article des _Vénitiens_, racontons une anecdote qui s'y

rattache.

Pendant que cet ouvrage était en plein succès, je me trouvai à dîner

chez Mme Hainguerlot avec le citoyen Duviquet, qui venait de se déclarer

si obligeamment, si inopinément mon champion. Je lui devais des

remercîmens: je les lui fis. «Ce n'est pas la première fois, me dit-il

gracieusement en s'asseyant auprès de moi, que j'ai le plaisir de dîner

avec vous.--C'est très-certainement la première fois, ou ma mémoire me

servirait bien mal.--Il est pourtant certain que j'ai dîné hier avec M.

Arnault.--Où cela, s'il vous plaît?--À la campagne, à Olinville.--Je ne

suis jamais allé à Olinville; et chez qui?--Chez M. Bastide.--Je n'ai

jamais vu M. Bastide.--N'est-ce pas vous qui avez fait _Marius?_--C'est

moi qui ai fait_ Marius_.--Ne vous appelez-vous pas Arnault?--Je

m'appelle Arnault.--Hier, je le répète, j'ai dîné à Olinville, chez M.

Bastide, avec M. Arnault, auteur de _Marius_.--Expliquez-moi cette

énigme, je vous prie.--Pressé depuis long-temps par le propriétaire du

château d'Olinville d'y venir passer quelques heures, je me déterminai

hier à y aller. «Vous venez fort à propos, me dit-il à mon arrivée. Nous

avons ici bonne compagnie; des bons vivans, et des gens d'esprit (c'est

M. Duviquet qui parle). Nous avons même un auteur tragique, l'auteur de

_Marius_.--L'auteur de _Marius!_ Je ne serai pas fâché de me trouver

avec lui. Je ne l'ai vu qu'en passant; j'aurai plaisir à faire avec lui

plus ample connaissance.--Vous serez content de lui, j'en suis sûr.

Celui-là ne se fait pas prier pour dire des vers. Il sait sa tragédie

par coeur, et vous en débite des tirades dès qu'on le lui demande; avant,

pendant, après le dîner, il est toujours prêt. De puis, il chante le

vaudeville, et raisonne finances. C'est un homme universel.»

«Un domestique ayant annoncé qu'on était servi, nous passons dans la

salle à manger. Chacun placé, je vous cherche des yeux parmi les

convives. «Et l'auteur de _Marius?_ dis-je à l'amphitryon auprès duquel

j'étais placé.--Ne le voyez-vous pas là-bas? Mais patience, après la

soupe, vous l'entendrez.»

«Trouvant à l'auteur de _Marius_ une tout autre figure que la vôtre, je

crus qu'il y avait de la mystification sous jeu. Je laissai faire,

curieux de savoir qui l'on attrapait. C'est un gaillard de bonne appétit

que votre représentant. Pendant le premier service, il ne cessa d'ouvrir

la bouche, mais ce ne fut pas pour déclamer. Contre sa coutume, il ne se

pressait pas ce jour-là de répondre à l'impatience de la société, qui,

dès le potage, lui demandait son monologue, et renvoyait la chose au

dessert, comme une chanson. Le dessert arrive, «Je suis homme d'honneur,

s'écria-t-il; je n'ai qu'une parole», et le voilà qui nous dégoise le

monologue de _Marius_ dans son entier. L'assemblée d'applaudir et de lui

demander une autre scène de sa tragédie. Il en dit une autre, et une

autre encore. Il en dit tant qu'on lui en demande; le robinet était

lâché, il aurait dit la pièce entière.

«Voyant qu'excepté lui tout le monde était de bonne foi, et révolté de

tant d'impudence, j'en voulus faire justice. Citoyen Arnault, lui

dis-je, les vers que vous venez de réciter sont connus. Ne pourriez-vous

pas nous faire entendre du nouveau? Ne pourriez-vous pas nous donner

quelques fragmens des _Vénitiens_, par exemple?--Des _Vénitiens!_ Que

voulez-vous dire?--Des _Vénitiens_, cette tragédie qu'on donne depuis

quinze jours. N'est-elle pas de vous?--De moi! Je ne la connais même

pas.--C'est singulier; elle est pourtant de l'auteur de _Marius_.

Voyez»; et jetant sur la table un journal qui le prouvait: «Puisque vous

avouez _Marius_, ajoutai-je, ne désavouez pas les _Vénitiens_.» Et comme

on s'unissait à moi pour lui demander un morceau des _Vénitiens_: «Voilà

assez de tragédie comme cela, répliqua-t-il en s'efforçant de cacher son

embarras: laissons là _Marius_ et les _Vénitiens_. Une chanson, c'est

plus gai»; et il se mit à chanter des couplets qu'il donna comme de lui,

et qui ne lui appartiennent peut-être pas plus que _Marius_ et les

_Vénitiens_.

--«Mais enfin, dis-je au citoyen Duviquet, quel est ce moi qui n'est pas

moi?--Je ne sais, me répondit-il. Le maître de la maison ne le sait pas

non plus. Quand je démasquai cet affronteur: «Il m'a été présenté, me

dit-il, sous le nom qu'il prend, par un fournisseur de l'armée d'Italie,

d'où ils arrivaient l'un et l'autre; et comme je suis reparti aussitôt

après le dîner, j'ignore le reste de cette histoire.»

Le hasard m'a instruit, je crois, non seulement du reste de cette

histoire, mais de l'histoire entière de mon sosie. Elle est assez

curieuse pour que je la raconte. C'est un épisode qui ne déparerait pas

les aventures de _Gusman d'Alfarache_, ou celles de _Lazarille de

Tormes_.

Quelques mois après cette aventure, Lenoir revint d'Italie, où il était

allé quand je partis pour l'Égypte. Comme nous nous rendions

réciproquement compte de ce qui nous était arrivé depuis notre

séparation: «Il faut, me dit-il, que je te raconte un fait des plus

singuliers et qui te concerne. Pendant que tu voguais avec le général

Bonaparte, ne tenait-on pas pour certain en Italie que tu étais à

Naples? Arrivé dans cette ville avec Souques, que j'avais retrouvé à

Rome, nous nous présentons chez le général Macdonald, qu'il connaissait

particulièrement. «Dînez avec nous, dit le général; vous vous trouverez

avec quelqu'un que tous connaissez sans doute, avec l'auteur de

_Marius_.--Avec Arnault!--Il est ici depuis quelque temps. Il ne quitte

pas le quartier général, et j'en suis charmé, car il nous amuse fort

avec sa tragédie et ses chansons.--Il est charmant. Il demande de

l'emploi. Je lui en donnerai certainement dès que l'occasion s'en

présentera.»

«Pensant, poursuivait Lenoir, que tu avais pu te détacher de

l'expédition et aborder à Naples, nous nous réjouissions d'avance de

tout le plaisir que nous aurions à te retrouver et de la surprise que te

causerait cette rencontre. Nous promîmes de revenir dîner. À l'heure

dite nous arrivons en effet. Les convives étaient déjà réunis: ne te

voyant pas parmi eux, nous attribuons cette absence à quelque

distraction. «Il flâne sur le quai de Kiaja, ou dans la rue de Tolède,

disais-je à Souques; buvons à sa santé en l'attendant.»

Le dîner cependant tirait à sa fin, quand le général s'adressant à un

individu que nous ne connaissions pas. «Citoyen Arnault, lui dit-il une

tirade de _Marius_»; et sans se faire prier, le citoyen Arnault de

débiter tout ce qui lui vient dans la mémoire, aux grands

applaudissemens de l'assemblée et particulièrement d'un tambour major,

qui, je ne sais à quel propos, se trouvait derrière nous, et qui avait

joué le rôle du Cimbre en cantonnement. «Qu'en dites-vous? nous dit le

général après le dîner.--Nous disons, répondis-je, que nous

reconnaissons bien là les vers d'Arnault, mais que nous ne reconnaissons

pas sa personne dans celle qui les récite; et que si cette personne est

Arnault, il y a sur le vaisseau même du général Bonaparte un imposteur

qui s'est emparé de son nom, imposteur d'autant plus maladroit, qu'il ne

ressemble pas plus à votre Arnault que la nuit ne ressemble au jour; et

il y a long-temps que le mensonge dure, ajoutai-je, car depuis cinq ans

que je connais cet imposteur, il a toujours porté ce nom. Nous pouvons

d'autant mieux le certifier qu'il est de notre société intime, et qu'il

ne nous a jamais quittés, depuis que nous le connaissons, que pour

voyager avec le général Bonaparte, avec lequel il vient de repartir.

«--Voilà, dit le général, non pas en parlant de toi, un impudent

personnage! J'espère qu'il ne se représentera plus devant moi.»

«En effet, le faux Arnault, instruit de ce qui se passait, n'avait pas

attendu qu'on le mît à la porte; il avait incontinent quitté Naples. Où

était-il allé? C'est ce que nous ignorons absolument.»

Là pourtant ne se termine pas l'histoire de mon homonyme; il y manque un

troisième chapitre, dont je n'ai eu connaissance qu'un an après. C'est

d'une personne attachée à la légation française à Florence que je la

tiens.

Notre homme, ainsi que je l'ai dit, attendait que le général Macdonald

l'employât. La mission qu'on ne lui donna pas, il se la donna lui-même.

Il n'avait fait que traverser Rome en revenant de Naples. Muni d'une

fausse commission du général en chef, il court de là à Viterbe, et s'y

fait reconnaître commandant de la place. «Les circonstances sont

difficiles, dit-il aux magistrats du lieu qu'il a convoqués; l'armée a

besoin de ressources extraordinaires pour y faire face; toutes les

villes du territoire affranchi par les Français doivent contribuer en

raison de leurs moyens à les lui procurer. Voici la contribution à

laquelle votre ville est taxée. Elle doit être payée dans les

vingt-quatre heures, vu l'urgence. Songez que vous êtes responsables de

l'exécution de cet arrêté.»

Le désordre qui régnait alors en Italie peut seul expliquer l'excès

d'impudence de ce personnage et l'excès de crédulité des magistrats de

Viterbe. La somme ayant été payée dans le délai prescrit, le commandant

décampe et va droit à Florence. «Là, bien que par intérêt de sûreté il

dût reprendre son propre nom, le nom qu'il tenait de son père, c'est

encore sous votre nom qu'il se présente au ministre de France, me dit la

personne de qui je tiens ces derniers détails, et sous votre nom qu'il

se fait accueillir dans la société (on me faisait par trop d'honneur).

Un seul intérêt, dit-il, l'a conduit dans cette ville fameuse, l'amour

des arts; il ne laisse pas ignorer qu'il cultive les lettres, et qu'il a

même composé une tragédie de _Marius_. Un ami des arts, un ami des

lettres est toujours bien reçu dans la patrie du Dante; à plus forte

raison un auteur tragique. Il n'y est personne qui n'ait fait honneur à

votre nom, personne, y compris le superbe Alfiéri, qui se trouvait pour

le moment sur les bords de l'Arno. Il paraissait d'abord plein d'estime

pour vous: mais il en rabattit bientôt, et vous conviendrez qu'il n'eut

pas tort, quand vous aurez entendu ce qui me reste à vous raconter.

«Cédant aux instances du tragique de Paris, qui lui avait débité tout

_Marius_ d'un seul trait, le tragique d'Asti avait consenti à lui lire

une de ses tragédies, son _Antigone_. «Voilà une oeuvre vraiment

admirable, lui dit votre représentant; et vous avez trouvé tout cela

dans votre tête! Les plus grands poëtes n'ont rien inventé de plus

parfait.--J'ai trouvé cela dans Sophocle, vous le savez aussi bien que

moi, reprend l'Italien.--Dans Sophocle! à d'autres. Ne croyez pas me

faire prendre le change. A-t-il jamais rien fait qui ressemble à

cela?--Mon _Antigone_ est à peu près calquée sur la sienne.--Est-ce

qu'il a fait une _Antigone_?»

«À cette question faite avec l'accent de la bonne foi, quand elle prend

l'accent gascon, Alfiéri fit une grimace pareille à celle du dauphin qui

reconnut un singe dans le naufragé qu'il avait pris pour un homme. «Un

auteur tragique ne pas connaître les tragédies de Sophocle!» disait-il

quand il parlait de ce fait, et il en parlait à tout propos. Mais ne

froncez pas les sourcils. Vous avez été réhabilité dans son esprit.

«Il y avait plusieurs mois que le citoyen en question mettait votre nom

en honneur dans la ville des Médicis, menant grand train, vivant

joyeusement, estimé sous tous les rapports, excepté sous celui de

l'érudition; loin de penser à quitter Florence, il paraissait disposé à

s'y établir. Une dame à qui il avait su plaire, une dame noble et riche,

était, disait-on, déterminée à lui donner sa fortune en échange de son

nom. Le jour où serait signé le contrat qui devait conclure ce marché

était fixé, quand on apprend que cet homme aimable a disparu.--Avec la

dot comme Crispin quand il se donna pour Damis?--Avec les reliquats

d'une contribution qu'il avait, de sa propre autorité, prélevée sur la

ville de Viterbe, et qu'il lui fallait mettre ainsi que sa propre

personne en lieu de sûreté.

«Pendant qu'il s'endormait à Florence, on ne s'endormait pas ailleurs;

la concussion dont je vous parle avait été dénoncée au général en chef,

qui l'avait déférée à un conseil de guerre, lequel avait condamné le

concussionnaire aux galères, non sous votre nom toutefois: c'est sous le

sien propre qu'il a subi la peine qu'il avait méritée sous le vôtre;

car, découvert dans la retraite où il s'était caché avec les débris de

sa fortune, il a subi quelque temps après sa sentence, dont ampliation

avait été envoyée à notre ministre à Florence, avec injonction de

requérir du grand-duc l'extradition du condamné.»

Tout me porte à croire que l'intrigant d'Olinville et celui de Florence

ne sont qu'un. Voilà un homme sur lequel j'ai des représailles à

exercer. Il peut être tranquille cependant: je ne me prévaudrai jamais

contre lui de la loi du talion. S'il s'est paré de mes oeuvres, je ne me

parerai jamais des siennes. Prît-il mille fois encore mon nom, je ne

prendrai jamais une seule fois le sien.

Le moins plaisant de tout cela n'est pas que ce soit moi véritablement

que le ministre de France ait cru accueillir en lui, et qu'il l'ait par

cela même étayé de tout son crédit. Ce ministre, avec qui j'avais eu

l'hiver précédent à Paris une conversation sur les dispositions de la

cour de Florence à notre égard, saisit cette occasion pour me témoigner

sa reconnaissance. Je n'ai pu que lui en savoir gré. Mais j'ai peine à

concevoir qu'il ait pu me reconnaître dans l'homme qui me faisait

l'honneur de se donner pour moi. Je n'ai rencontré cet homme qu'une fois

dans ma vie. Je ne sais s'il me ressemble, mais je sais que je serais

peu flatté de lui ressembler.

Les témoignages d'estime que m'attirait le succès des _Vénitiens_

m'indemnisaient cependant des tracasseries dont ils avaient été pour moi

l'occasion. Aucun ne m'a flatté comme celui que je reçus de Mme Pourra,

femme non moins remarquable par sa beauté que par sa bonté, et par la

pureté de son goût que par la générosité de ses sentimens. Sa maison,

dont sa fille, Mme Hocquart, faisait les honneurs avec elle, me plaisait

d'autant plus que j'y retrouvai plusieurs de mes anciens amis, et ce

n'étaient pas les moins aimables; nommer mon confrère Lemercier et mon

camarade Riouffe, c'est le prouver. Je m'y suis trouvé aussi avec un des

plus grands hommes du siècle, avec Kosciusko.

Kosciusko était venu chercher, à défaut de patrie, un asile en France,

d'où il ne sortit que lorsque les oppresseurs de son pays, que lorsque

les Russes y pénétrèrent. Je ne le vis pas sans éprouver au plus haut

degré l'intérêt qu'inspire une grande infortune et l'admiration que

commande un grand caractère. Simple comme l'homme vraiment grand, exempt

de sot orgueil et de fausse modestie, mais fier, c'était l'homme le plus

naturel qu'il soit possible d'imaginer. Pendant le dîner, on le fit

parler, on le fit chanter; comme un héros d'Homère, il se prêta à tout

sans déroger à sa dignité. Après nous avoir intéressés par des récits

animés de l'amour de la patrie et de la liberté, les dames lui

témoignant le désir d'entendre l'hymne qu'entonnaient ses compatriotes

en courant combattre pour la Pologne expirante, il se retira avec un de

ses compagnons d'infortune et de gloire dans une pièce voisine, et, de

concert avec lui, chanta cette autre _Marseillaise_ avec un accent qui

nous émut profondément; accent de douleur plutôt que de triomphe; c'est

celui avec lequel il dut prononcer, quand les Russes passèrent sur son

corps pour entrer dans Varsovie, ces mots si touchans: _Finis Poloniæ_,

il n'y a plus de Pologne.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 31 / 53 题