CORDERANT.

Sans consigner ici tous les vers dont la suppression était exigée, je me

bornerai à citer ceux qui suivent, ils suffiront pour faire connaître

l'esprit dans lequel s'était exercée cette censure.

Malheur à tout pouvoir qui croit par l'injustice

De sa grandeur sanglante assurer l'édifice!

Il croulera bientôt avec son faible appui,

Et le sang innocent retombera sur lui.

Enfin, en marge de la scène où le prêtre venait de bénir le mariage de

Blanche et de Capello, était cette note:

«_Point de prêtres, point de prêtres!_ ils sont encore parmi nous, ils

nous tourmentent; _point de prêtres!»_

À ce style d'énergumène, à cette formule de proscription qui prouve que

la philosophie aussi a ses fanatiques, les bras me tombèrent de

surprise. Bonhomme que j'étais, j'avais cru que la police ne voulait

intervenir en ceci que pour s'assurer qu'après la première

représentation elle ne serait pas obligée de défendre la seconde; mais

reconnaissant que ma condescendance lui avait donné lieu d'exercer son

autorité sur la première, je résolus sur-le-champ de réparer ma faute en

protestant contre sa décision et en refusant de m'y soumettre.

«Vous voyez, dis-je au directeur, où vous m'avez conduit; il n'est qu'un

moyen de me tirer de ce mauvais pas, je le prendrai dans votre intérêt

autant que dans le mien. Je ne ferai aucune des suppressions, aucun des

changemens prescrits, parce qu'ils ne sont pas commandés par l'intérêt

de la tranquillité publique, parce qu'en me soumettant à cette exigence

je croirais appeler sur le gouvernement autant de ridicule que d'odieux.

Mon ouvrage sera donc joué tel que je l'ai fait, ou ne le sera pas du

tout: voilà ce que vous pouvez dire à l'agent de la police avec lequel

vous m'avez pu mettre en rapport, mais avec qui je ne serai jamais en

contact.» Cela dit, je pris mon manuscrit et je me retirai.

La première représentation des _Vénitiens_ était annoncée pour le

lendemain: on fut assez surpris d'apprendre par l'affiche qu'elle était

indéfiniment ajournée; et quand on sut pourquoi, on se récria tout d'une

voix contre cet acte arbitraire, moins par bienveillance pour moi, à la

vérité, que par malveillance contre le gouvernement. Les journalistes

réclamèrent et déclamèrent à qui mieux mieux. Il en est un surtout qui

porta si loin le zèle dans les semonces qu'il adressa au ministre, et

qui tança si vertement à cette occasion le citoyen Le Carlier, des

bureaux duquel la défense était partie, qu'il semblait nous avoir fermé

toute voie de conciliation: cet officieux défenseur, qui antérieurement

à ce fait m'était tout-à-fait inconnu, était le citoyen Duviquet.

Tout fut raccommodé néanmoins par l'entremise de Palissot. Intimement

lié avec Treilhard, alors membre du Directoire, il lui fit facilement

comprendre le mauvais effet que produisait cette prohibition illégale en

elle-même, et de plus fondée sur des motifs aussi misérables que ceux

qu'on avait la stupidité d'énoncer. «Voulez-vous, dit assez brutalement

Treilhard au ministre de la police, qu'un mariage se fasse à Venise, au

dix-septième siècle, comme il se fait à Paris au dix-huitième,

par-devant la municipalité?»

L'opposition tomba devant son autorité et la pièce fut jouée sans aucun

changement.

L'impression qu'elle produisit, au cinquième acte surtout, fut des plus

profondes. Je suis fondé à croire que cela ne tenait pas seulement aux

souvenirs que réveillait la catastrophe qui le dénoue, puisque cette

impression s'est renouvelée toutes les fois qu'on a remis les

_Vénitiens_ au théâtre, et qu'elle n'a pas été moins vive trente ans

après la première représentation de cette tragédie que dans sa

nouveauté.

L'adresse, ou, si l'on veut, le bonheur avec lequel cet ouvrage est

conduit, ne contribua pas moins à ce succès que le fond du sujet.

Développées par des combinaisons moins heureuses, les ressources qu'il

fournit pouvaient produire un effet tout différent. J'avais au reste si

profondément la conscience d'en avoir tiré parti, qu'à la première

représentation, à laquelle j'assistai avec une des femmes les plus

spirituelles et les meilleures que j'aie connues, avec Mme Hainguerlot,

une fois le quatrième acte achevé, comme elle m'exhortait à prendre

courage: «Je n'en ai plus besoin, lui dis-je; jusqu'ici le public a été

maître de moi; c'est moi qui suis à présent maître du public.»

L'événement prouva que je ne m'étais pas trompé.

Cette pièce, qui paraît peut-être aujourd'hui faite avec quelque

timidité, était très-hardie pour l'époque et présentait plus d'une

innovation. Jusqu'alors on n'avait guère osé fonder l'intérêt d'une

tragédie sur des intérêts de famille débattus entre de simples citoyens.

D'après les préjugés régnans, c'était tout au plus la matière d'un drame

qu'une action qui n'avait pas pour objet le renversement d'un État, ou

l'assassinat d'une tête couronnée, ou des amours, aux vicissitudes

desquels les destins d'un empire ne fussent pas attachés.

Le style même de cet ouvrage était une innovation, et ce n'était pas la

moins dangereuse de celles que j'osais me permettre. Chénier, poète si

estimable sous tant de rapports, avait monté le style tragique à la

hauteur du style épique, et le parterre était accoutumé à prendre

quelquefois de grands mots pour de grandes idées. C'était s'exposer

beaucoup que d'attendre ses effets d'un langage simple, expression

naturelle des sentimens communs à tous, et de ne chercher que dans la

pensée l'élévation que tant d'auteurs ne cherchent que dans la

_sonorité_ des phrases.

En dépit des préjugés et des préventions, les _Vénitiens_ eurent une

longue série de représentations. Ils me firent quelque honneur, mais

c'est à peu près tout ce qui m'en revint; le produit presque entier de

cet ouvrage me fut enlevé par la faillite du directeur. Je ne parlerais

pas de ce fait, s'il ne me rappelait un mot d'une impertinence vraiment

comique.

Impatienté des mauvaises défaites de ce banqueroutier qui, encaissant

tous les soirs l'argent qui me revenait, me répétait sans cesse qu'il

n'avait pas d'argent pour me payer, comme je lui disais: «On saura vous

en faire trouver.--_Qu'on m'en fasse trouver_, me répondit-il, _on me

rendra un grand service_.» Ce mot ne serait pas déplacé dans la bouche

d'un marquis de l'ancienne cour.

Le jeu des acteurs contribua beaucoup, j'aime à le dire, à l'effet de

cette pièce, brillant de toutes les grâces de la jeunesse, Talma y

jouait avec une femme qu'il aimait et dont le talent s'accordait

merveilleusement avec le caractère du rôle que je lui avais confié.

L'illusion dans les scènes où ils se trouvaient ensemble était complète:

ce n'étaient plus des sentimens simulés, mais réels.

Baptiste l'aîné fut excellent dans le personnage de Capello.

Pour complément de succès, l'ouvrage fut parodié sur plusieurs théâtres,

et parodié même sur celui du Vaudeville par Barré et Radet, que je

voyais habituellement soit chez des amis communs, soit dans des

pique-niques. Ils se disaient mes amis. C'était la troisième preuve

d'amitié de ce genre qu'ils me donnaient: je ne les en aimai pas

davantage.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 30 / 53 题