CHAPITRE II.

Huit jours à bord du _Sea-Horse_.--Le capitaine Footes.--Procédés

généreux.--Nous sommes échangés.--Cagliari.--Les Sardes.--Un bâtiment

ragusain nous conduit à Gênes.

Tout en déjeunant, l'amphitryon britannique, qui s'efforçait d'être

aimable, nous demanda notre goût pour le dîner. Il désirait d'autant

plus qu'il fût bon, que ce serait, disait-il, le dernier repas qu'il

aurait le plaisir de faire avec nous, le capitaine du vaisseau qui nous

avait pris ayant décidé que l'équipage et les passagers seraient

transportés sur son bord, à l'exception pourtant du général et de ses

aides de camp qui devaient être conduits en Angleterre, et d'un officier

de la garnison qui accompagnerait la prise jusqu'à Gibraltar, où,

conformément à l'usage, il devait signer je ne sais quel acte, après

quoi il serait relâché.

C'est ordinairement sur le dernier des sous-lieutenans que tombe cette

corvée. Je n'ai jamais vu d'homme plus inepte que celui qui, en cette

circonstance, fut chargé de représenter la nation française. À cela près

qu'il articulait des mots, ses facultés ne s'étendaient guère au-delà de

celles du chien, chien d'un fusil, s'entend. Quand Bourdé le désigna

pour cette mission, qui devait durer au moins six semaines: _Vilain

quart d'heure à passer!_ dit-il avec l'accent d'un Limousin ou d'un

Périgourdin. Il nous fut impossible, si tristes que nous fussions, de ne

pas éclater de rire à cette saillie philosophique.

Après le déjeuner nous fîmes de la toilette, j'entends par nous ceux de

nous dont les effets n'avaient pas été pillés; et immédiatement après le

dîner, nous passâmes à bord du bâtiment vainqueur, non sans avoir

embrassé ce pauvre Baraguey-d'Hilliers, à qui le général en chef avait

donné une mission de faveur, et dont huit jours avant, et sans doute à

l'instant même, toute l'armée d'Égypte enviait la fortune.

Pris au dépourvu, il pouvait se trouver dans telle situation où il

aurait besoin de plus d'argent qu'il n'en portait. Le citoyen Collot

alla obligeamment au-devant de ses besoins, et lui offrit, non pas des

traites ou tels autres effets qui pouvaient être protestés, mais en

monnaie valide par tout pays, une somme suffisante pour parer à tout

événement: c'étaient des diamans sur papier. Il fit aussi la même offre

au capitaine Bourdé, qui n'était pas non plus sans incertitude sur son

sort. Candide, à son retour du pays d'Eldorado, n'était pas plus

magnifique.

Nous ne fûmes pas médiocrement surpris, en sortant de notre bord où les

dégâts occasionnés par le combat n'étaient pas réparés à beaucoup près,

de trouver un ordre admirable sur la frégate anglaise. Par suite d'une

coquetterie très-louable, le capitaine du _Sea-Horse_ ne nous avait

appelés sur son bord qu'après que les traces de nos faibles représailles

en avaient entièrement disparu. Gratté, lavé et frotté, son bâtiment,

dont le pont était formé de planches de sapin éclatantes de blancheur

comme la table sonore d'un piano, semblait avoir été poli par l'ébéniste

plutôt que par le charpentier. Il y avait deux ans pourtant qu'il

n'était entré dans un port.

Le pont n'était pas d'une propreté moins recherchée que la chambre du

capitaine. La tenue de cette chambre ne me surprit pas moins

comparativement à celle de la chambre que j'avais antérieurement

occupée; non que celle-ci ne fût propre, mais l'autre resplendissait de

propreté. Un vaisseau anglais est soigné comme le domicile où l'on

réside habituellement; un vaisseau français, comme le gîte où l'on ne

fait que passer. L'un est un château, l'autre une auberge.

Sir _James Footes_, ainsi se nommait le capitaine du _Sea-Horse_, nous

reçut avec plus de politesse que de grâce, mais la bienveillance perçait

à travers ses manières plus simples toutefois que rudes. Il ne nous fit

pas de phrases; il n'affecta pas de grands sentimens, il ne parla pas

des égards dus au malheur, mais il les eut pour nous en général et pour

chacun de nous en particulier, comme si c'était une conséquence de

l'ordre et non un effet de sa noble volonté.

Bourdé nous ayant tous désignés à lui par nos noms et nos fonctions:

«Messieurs, nous dit-il en français, tout sera réglé sur mon bord

conformément à ce qui se faisait sur le vôtre. Les convives du capitaine

seront les miens; les officiers mangeront avec les officiers. Je ne puis

vous loger tous séparément. À la guerre comme à la guerre. La seule

chambre dont je puisse disposer, par suite de l'absence du lieutenant

(il avait pris le commandement de la frégate prise), sera pour M. le

capitaine. Chacun de vous partagera le cabinet de l'officier au grade

duquel son grade correspond.» Puis il nous lut une liste où tout était

réglé conformément à ce principe. Mon nom ne s'y trouvait pas. Revenant

en France sans qualité, ou du moins sans autre qualité que celle d'homme

de lettres, il était clair que je n'avais pas de rang. À qui

m'assimilerait-on? à qui m'accouplerait-on? Sur le bâtiment ennemi,

entouré d'hommes utiles, je ne me voyais pas d'analogue.

«Pour vous, Monsieur, me dit le capitaine Footes, en me tirant de mes

réflexions, je ne vous ai pas assigné de logement; n'en concluez pas

pourtant que je vous aie oublié. Je ne peux pas non plus vous donner une

chambre entière, mais si la mienne vous plaît, vous pouvez la partager

avec moi. Je n'ai qu'un hamac; mais voilà un bon canapé: ce sera votre

lit ou le mien si vous préférez le hamac.»

Étourdi d'une proposition si inattendue, je ne savais que répondre. Un

serrement de main exprima tout ce que je pensais. La chambre de ce brave

homme fut en effet la mienne tout le temps que je fus prisonnier, si

c'était l'être qu'habiter une pareille prison.

Ma captivité, abstraction faite de la circonstance qui l'avait amenée,

me fut beaucoup plus douce que la liberté, si on peut se dire libre dès

le moment où l'on a mis le pied sur un vaisseau. Le régime des Anglais

me paraît, sur mer, préférable au nôtre. Leurs alimens sont mieux

préparés; leurs viandes bouillies ou rôties sont plus saines que nos

ragoûts, et les vins de Madère, de Xérès et de Porto, ainsi que le

_porter_, l'_ale_ et la _spruce_ sont des boissons plus saines et plus

agréables que ces gros vins de Provence, espèce de lie délayée que je

n'ai jamais pu avaler sans dégoût.

De plus, et cet avantage était sans prix pour moi, la chambre du

capitaine où je me trouvais seul pendant qu'il vaquait aux soins du

commandement, c'est-à-dire pendant les deux tiers de la journée, était

pour moi un cabinet de travail où personne en son absence ne venait

m'interrompre.

Le capitaine, qui aimait notre littérature, avait dans sa bibliothèque,

à coté d'un Shakespeare, un Molière, et un Rabelais près d'un Sterne.

Dans les discussions qu'il se plaisait à provoquer, nos opinions ne

différaient guère. Ce qu'il aimait, ce qu'il admirait dans Molière,

c'est le naturel, c'est la sagacité avec laquelle ce grand peintre a su

saisir le côté comique de chaque caractère, et convertir en matière

comique tous les sujets sur lesquels il mettait la main, de quelque

nature qu'ils fussent. Tartufe entre autre le ravissait. Lisons du

Molière, me disait-il quand il voulait se divertir, lisons du Molière.

Ses bons procédés envers nous tous, conséquence de son bon naturel,

étaient provoqués, je dois aussi le dire, par ceux qu'avait eus notre

capitaine. L'année précédente Bourdé avait capturé un bâtiment anglais,

et traité avec les égards les plus délicats les officiers qui s'y

trouvaient. Non seulement il les avait relâchés sur leur parole de ne

pas servir sans avoir été échangés, mais après leur avoir fait la

meilleure chère possible, il leur avait ouvert sa bourse: plusieurs de

ces officiers, qui se trouvaient sur le _Sea-Horse_, ayant instruit de

ces faits le bon capitaine Footes, celui-ci, heureux d'acquitter une

pareille dette, se plaisait à suivre un exemple qu'autrement il aurait

donné.

J'allais quelquefois prendre l'air sur le pont. Un matin, après

déjeuner, comme je me disposais à y monter: «N'allez pas là-haut, me

dit-il, vous y verriez quelque chose qui vous affligerait, et vous me

feriez de la peine.» Dès ce moment, mon désir de sortir de la chambre

s'évanouit. Quel était, me demandez-vous, le motif de cette

interdiction? Le voici. Deux de ses matelots avaient volé le peu qui

restait de bagage aux chevaliers de Catelan. Convaincus du fait, ils

avaient été traduits à un conseil de guerre et condamnés à recevoir sur

le dos un certain nombre de coups de garcettes, châtiment à la fois

honteux et douloureux. Malgré les supplications de ces messieurs, la

sentence s'exécutait en présence de tout l'équipage, dans le moment où

je ne sais quelle fantaisie m'entraînait au lieu du supplice.

Parmi les officiers anglais, qui tous eurent des droits à notre

reconnaissance, je dois distinguer M. Dickson, neveu de l'amiral de ce

nom, et un jeune officier appelé Charles Schaw. Le premier, qui m'a

semblé avoir autant d'esprit que de bravoure, a dû parcourir une

carrière brillante, si la mort ne l'a pas arrêté en route; quant au

second, qui était aussi brave, mais moins posé, j'ai eu de ses

nouvelles. Il a été à son tour notre prisonnier, et je fus assez heureux

alors pour lui être de quelque utilité à la réquisition du bon capitaine

Footes. Mais n'empiétons pas sur les dates: je parlerai de ce fait en

son lieu.

C'était, et, s'il vit, c'est encore un homme vraiment honorable que le

capitaine James Footes. Un an après le fait dont il s'agit, il donna une

nouvelle preuve de sa loyauté, de sa générosité. L'amiral Nelson, au

mépris de l'honneur britannique, au mépris de son propre honneur,

violant le traité en conséquence duquel le château de l'Oeuf et les

autres forts de Naples avaient été évacués par les Français, et ayant

livré aux vengeances d'un monarque restauré les patriotes napolitains

que ce traité devait garantir, non seulement James Footes exécuta ce

traité autant que cela dépendit de lui, mais protestant en face de

l'Europe contre ce parjure, il dénonça au parlement l'amiral complice

des plus lâches cruautés qui aient signalé le rétablissement du plus

lâche des gouvernemens. Le parlement anglais n'a pas écouté ses

réclamations, mais elles ont été entendues de toutes les nations

civilisées, et elles ont appelé sur son nom une estime que repousse

celui de Nelson, quelque gloire qui s'y rattache.

Le capitaine Footes, ainsi que je l'ai dit, comprenait parfaitement

notre langue, il en sentait toutes les finesses quand il lisait; mais

quand il parlait c'était autre chose, quoiqu'il s'exprimât sans

difficulté. Le lendemain de mon installation chez lui, mon premier soin

en ouvrant les yeux fut de lui demander comment il avait passé la nuit.

«Très-bien, me répondit-il; et vous aussi, car vous avez dormi _comme

une cochone_, et j'en suis charmé, vraiment.» J'eus beaucoup de peine à

ne pas éclater de rire à ce compliment dont l'accent anglais relevait

encore le comique. Mais l'expression de bienveillance avec lequel il me

l'adressait ne me permettait pas de prendre le change sur son intention:

il était clair que ce brave homme se réjouissait de ce que le sentiment

de ma position ne m'avait pas empêché de dormir d'un somme aussi bruyant

que profond.

Ce mot de _cochon_, d'ailleurs, pourrait bien n'être pas aussi ignoble

pour l'oreille des étrangers qu'il l'est pour la nôtre; l'anecdote

suivante me porterait à le croire. En 1811, au temps où l'Europe

affluait à Paris, pour lors la capitale du continent, un Allemand, un

conseiller aulique, en me vantant dans une société assez nombreuse le

génie dramatique de sa nation, s'appesantissait surtout sur le mérite

d'une tragédie dont le titre ne lui revenait pas en mémoire. «Ce titre

est, disait-il, le nom du héros de la pièce.--Et quel est le sujet de

cette pièce?--Le sujet! c'est la mort d'un cochon sacré.» Tous les

auditeurs de rire; et comme ce bon Monsieur s'en étonnait: «Si l'on rit,

lui dis-je, cela tient à l'ordre dans lequel vous placez ici les mots.

Quand on accole au mot _cochon_ l'épithète _sacré_, il est d'usage de

placer l'adjectif avant le substantif.--C'est donc sacré cochon, qu'il

faudrait dire?--Oui. Mais la mort d'un sacré cochon ne peut pas faire un

sujet de tragédie.»

Il voulait parler de Méléagre et du sanglier de Calydon.

C'est au goût du capitaine pour les lettres que j'étais redevable de sa

bienveillance. Mais qui m'avait fait connaître à lui, moi dont la

réputation n'était rien moins qu'européenne? Le capitaine Bourdé,

évidemment, excellent homme que j'ai perdu de vue depuis long-temps,

mais dont je ne perdrai jamais le souvenir.

Où allions-nous cependant? où nous conduisait-on? Aussitôt après le

combat, le _Sea-Horse_ s'était dirigé sur le nord-ouest, lentement

d'abord, _la Sensible_ ne pouvant le suivre qu'on n'eût réparé ses

avaries; cela ne fut pas long: au bout de quatre jours, elle était gréée

à neuf et marchait aussi bien et mieux même que le vaisseau qui l'avait

rattrapée, à en croire du moins l'équipage anglais.

Après avoir doublé le cap Bon, tournant à l'ouest et longeant la côte où

est aujourd'hui Tunis et où jadis était Carthage, la côte où Marius ne

trouva pas d'asile, nous semblions aller directement à Gibraltar.

L'intention du capitaine n'était pourtant pas de nous mener jusque-là.

Après avoir conduit sa prise hors des parages où elle aurait pu

rencontrer des vaisseaux sortis de Toulon, il se sépara d'elle, et

remontant vers la Sardaigne, il alla se mettre en panne devant Cagliari,

à une lieue des forts.

C'est alors qu'il nous expliqua sa marche et ses projets, en nous

invitant à choisir entre nous des commissaires qui, de concert avec

notre capitaine et le consul français, résidant à Cagliari, régleraient

le cartel en vertu duquel nous recouvrerions notre liberté. Le choix

fait, on mit la chaloupe en mer. Je ne voyais pas sans soupirer nos gens

y descendre. J'enviais, sans le dire, l'à-compte qu'ils allaient prendre

sur leur liberté. «Désirez-vous aller à terre avec ces Messieurs? me dit

le bon capitaine Footes; allez, mon cher ami: mais si vous ne vous êtes

pas mal trouvé ici pendant les sept jours que nous y avons passés

ensemble, donnez-moi le peu de temps que ces Messieurs emploieront à

leur opération. Quelques heures encore, après quoi nous nous quitterons

pour ne plus nous revoir, peut-être.--Vous m'avez deviné, répondis-je;

en effet, je portais envie à ces Messieurs, je me chagrinais de ne

pouvoir m'embarquer avec eux; à présent c'est tout le contraire, je n'ai

plus qu'un désir, celui d'employer auprès de vous le temps que j'étais

impatient de perdre.»

À quoi nous occupâmes-nous pendant les sept heures que nos négociateurs

passèrent à terre? Je ne sais trop. Mais je sais bien que je vis ces

heures s'écouler sans impatience, et finir sans plaisir. En me rappelant

ceci, je suis encore tout pénétré de reconnaissance pour l'homme

généreux qui me prodigua si gratuitement les témoignages d'une affection

si inattendue: le trait qui me reste à raconter prouvera que je ne

saurais exagérer l'expression du sentiment que je lui porte.

Nos commissaires revenus, et les choses étant en règle: «Vous êtes

libres, Messieurs», dit sir James Footes au capitaine Bourdé et aux

officiers qui étaient venus lui faire leurs adieux et le remercier de

ses procédés. Ils se retiraient, et je me disposais à me retirer avec

eux: «Un moment, me dit-il;» et prenant une feuille de papier, il y

trace quelques lignes, puis me la remettant: «N'oubliez pas que pendant

sept jours vous avez été de ma famille; et si vous revenez un jour à

Londres, souvenez-vous de cette adresse.» Et me serrant la main: «Au

revoir», me dit-il avec un accent que je ne saurais rendre.

Cette guerre impitoyable, cette guerre à mort qui nous ferma

l'Angleterre pendant toute la durée de l'Empire ne m'a pas permis

d'aller revoir cet excellent homme, et quand la paix semblait me la

rouvrir, j'étais proscrit, et l'_alien-bill_ m'était appliqué dans toute

sa rigueur; voilà du malheur.

Je n'ai reçu qu'une seule fois de ses nouvelles depuis notre séparation.

Vers 1808, il m'écrivit pour me recommander Charles Schaw, un des

officiers qui avaient servi sur le _Sea-Horse_, et que le sort de la

guerre avait jeté en France.

M. Collot et moi nous nous empressâmes de faire honneur, chacun suivant

nos moyens, à la recommandation, lui en mettant sa bourse à la

disposition du prisonnier, et moi mon crédit. Il n'était pas grand; mais

la bonne Joséphine, qui alors régnait, m'aida de tout son pouvoir à

payer une dette vraiment française. Grâce à nos efforts réunis, autorisé

à vivre à Melun, M. Schaw était aussi libre qu'il pouvait l'être dans

des circonstances pareilles, hors de son pays et sous la surveillance

d'une autorité étrangère: je m'étais fait sa caution; mais les usuriers

le rongeaient. Un beau matin, je reçus une lettre par laquelle il me

mandait que trouvant l'occasion de retourner en Angleterre, il en

profitait, et qu'il espérait que je lui pardonnerais d'avoir pris ce

parti sans me consulter.

Je lui souhaitai du fond du coeur un bon voyage, et je me plais à croire

que ce voeu a été exaucé. Onc depuis n'ai eu de nouvelles du capitaine

Footes que par lord Castelreagh, qui me dit en 1814 qu'après avoir été

élevé au grade de commodore, ce brave marin, devenu contre-amiral vivait

encore. Puisse-t-il vivre long-temps! et lire ce témoignage d'une estime

inaltérable comme sa loyauté, ce témoignage d'une affection qui durera

autant que ma vie.

Nous restâmes quelque temps à Cagliari, le temps qu'il fallut pour

trouver et fréter le vaisseau qui nous conduirait en France. Logés dans

un véritable taudis, c'était pourtant la meilleure auberge de la ville,

nous avions autant d'impatience de quitter la Sardaigne, que nous en

avions eu d'y arriver. Nous y vécûmes le plus misérablement du monde en

y vivant le mieux possible. La cuisine y était en harmonie avec

l'habitation.

Le lendemain de notre arrivée, le marquis de Vivalda, c'était le

vice-roi, nous donna à dîner. C'est le seul repas supportable que nous

ayons fait dans cette relâche malencontreuse. Qu'y faire? Se baigner, se

promener, se promener et se baigner, et puis dormir. Quoique nous

fussions amis avec le roi de Sardaigne, et que ce fût à ce titre que le

vice-roi nous avait traités d'une façon si amicale, rien de moins amical

que la manière dont les gens du peuple nous regardaient. Chacun de leurs

coups d'oeil était une menace; un mot, et nous étions frappés du stylet

dont ces bonnes gens ne se séparent jamais, quel que soit le costume

qu'ils revêtent.

Leurs costumes très-bizarres et très-barbares sont un mélange de ceux

des héros romains et de la canaille napolitaine. Une partie de ces

insulaires, vêtue d'une cuirasse de basane, chaussée de guêtres de même

étoffe, et coiffée d'un large feutre à bords rabattus, me rappelait ces

figurans de nos théâtres forains qui, mettant leurs chapeaux de peur de

s'enrhumer, se pavanent, entre deux actes, devant leurs tréteaux:

l'autre, débraillée comme Mazaniello, n'a pour vêtement habituel que la

chemise et le caleçon; mais quand elle veut se parer, elle endosse

par-dessus ce léger costume une demi-redingote de peau de chèvre, garnie

de son poil, casaquin sans manches, et fendu des deux côtés, de manière

à laisser passage aux bras. Ces gens-là ressemblent à des ours affublés

de la coiffure de leurs conducteurs; car le chapeau, qui pour les uns

remplace le casque romain, remplace pour les autres le bonnet des

lazzaroni.

Je n'ai pas habité assez long-temps chez ce peuple pour avoir pu étudier

ses moeurs. Je me bornerai donc à dire qu'elles m'ont semblé s'accorder

avec la barbarie de son costume, mais qu'elles sont plus féroces que

corrompues. Si j'en crois un officier piémontais qui a résidé long-temps

en Sardaigne, la vengeance est la passion dominante du Sarde: c'est un

besoin qu'il veut satisfaire à tout prix, et l'usage lui en donne le

droit. Mais il est pour cela des formalités qu'il doit remplir. Un homme

a-t-il reçu d'un autre un de ces outrages qui ne peuvent se pardonner,

il doit l'avertir de la guerre à mort qu'il va lui faire, en plaçant

sous son oreiller une cartouche, ou en tirant à minuit un coup de fusil

sous sa fenêtre. Dès ce moment l'homme menacé se tient sur ses gardes:

il ne sort plus sans être armé, et il se dispose à tuer comme il se

résigne à être tué. En Sardaigne, la querelle du membre d'une famille

est épousée par toute la famille, et se lègue de génération en

génération. Mais le droit qu'elle donne sur la vie de l'ennemi ne

s'étend pas sur ce qu'il possède. L'homme qui n'a pas horreur

d'assassiner aurait honte de voler; il abandonne le corps sur lequel sa

vengeance s'est assouvie aux bêtes féroces, aux oiseaux de proie, ou à

la charité des passans qui daigneront l'ensevelir, mais il ne le

dépouille pas: «Tel homme qui avait disparu depuis plusieurs semaines a

été retrouvé sur la route de Cagliari à Oristagni, à demi-dévoré, mais

revêtu de ses habits et encore muni de sa bourse», me disait l'officier

piémontais.

Les mauvaises dispositions des Sardes pour les étrangers en général

étaient encore irritées contre nous par leur fanatisme et par les

ressentimens des prêtres: les ministres du Dieu de paix nous avaient

représentés à leurs yeux comme des ennemis personnels de tout ami de

Dieu, comme des ennemis personnels de Dieu lui-même. Un des nôtres ayant

voulu entrer dans une église, _questo non è per voi,_ lui dit un

capelan, en lui fermant la porte au nez, bien qu'il se présentât avec

tout le respect possible.

L'intérieur de la Sardaigne est peu peuplé. Cela tient-il à ce qu'il est

infesté d'_aria cattiva?_ ou n'est-il infesté d'_aria cattiva_ que parce

qu'il n'est pas peuplé?

Après trois jours de résidence, notre capitaine nous dit avoir nolisé un

bâtiment ragusain qui nous transporterait à Gênes. Ce bâtiment était à

notre frégate ce que notre frégate était à un vaisseau de ligne. Ce

n'eût été qu'une barque, nous nous y serions jetés avec joie, heureux de

sortir de cette terre à demi-barbare.

Nous étions entassés dans ce _sabot_, style de marin, comme des harengs

dans une caque; mais peu nous importait, vu la brièveté du trajet. Le

vent était favorable, le temps superbe: hélas! cela dura peu. À la

hauteur de Bonifacio, le ciel se chargea de nuages; le vent, sans

changer de direction, devint d'une violence extrême; une tempête enfin

se déclara: il ne nous manquait que cela.

En sortant de Toulon, j'avais éprouvé une tempête dans les parages des

îles d'Hières; mais à peine les mouvemens qu'elle imprimait à

_l'Orient_, du pont duquel je la contemplais, étaient-ils sensibles.

C'était pendant la nuit; la mer réfléchissait les éclairs dont le ciel

était embrasé. Je ne me rappelle pas sans ravissement le spectacle que

m'offrait le théâtre immense que remplissait ce terrible phénomène;

sphère de feu dont notre vaisseau était le centre.

J'avais vu cette fois la tempête plus que je ne l'avais sentie: la

seconde fois ce fut autre chose. Je ne puis comparer notre état pendant

la durée de cette longue tourmente qu'à celui d'une souris qu'on

étourdit dans la souricière. Je m'étais couché pour éviter le mal de

mer; dix fois les secousses imprimées au vaisseau me replacèrent sur mes

pieds, et puis me firent retomber dans l'attitude horizontale, pour m'en

tirer encore et me la faire reprendre presque aussitôt, au caprice de la

vague.

Mais à quelque chose malheur est bon. Ce vent qui nettoyait la mer des

corsaires que nous avions à redouter, et qui nous prenait en arrière,

nous imprimait une telle vitesse, qu'avant la fin du quatrième jour nous

entrions dans Gênes-la-Superbe.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 21 / 53 题