Alexandre Berthier.--Trophées de Malte.--Vents contraires.--Mauvaise
rencontre.--Combat, abordage.--Nous manoeuvrons pour prendre.--Nous
sommes pris.
La nuit tombait quand nous sortîmes du port. Une fois dans mon hamac, je
me mis à réfléchir sur le parti que j'avais pris avec tant de
précipitation. Je n'y eus pas regret. Il m'était difficile cependant de
n'en éprouver que de la joie. Mes souvenirs me rendaient par
anticipation les jouissances qui m'attendaient auprès des amis que
j'allais rejoindre, mais ils ne me retraçaient pas moins vivement celles
que je perdais avec les amis dont je m'éloignais, celles qui avaient
tempéré les désagrémens dont n'avait pu me garantir la bienveillance du
général Bonaparte; de ce nombre était la confiance que j'avais trouvée
dans le général Berthier.
«Celui-ci, me disais-je, me défendra si j'ai besoin d'être défendu. Il
est dans la confidence de mes chagrins secrets; il en a la conscience,
car il en éprouve de pareils.»
C'était par un effort de dévouement qu'il avait suivi Bonaparte dans une
expédition d'outre-mer. Ses plus vives affections le rappelaient vers
Paris, où il était impatient de revenir. «Les coups de fusil tirés, me
disait-il souvent, et dès que nous serons établis au Caire, je retourne
en Europe, je retourne en France.» Tout en me répétant cela, me
conduisant un jour dans sa petite chambre, cellule plus étroite encore
que celle du général en chef, et dont il avait fait une chapelle:
«Trouvez-vous que cela ressemble?» ajouta-t-il.
Au pied de son lit était l'objet de sa dévotion, image sur laquelle se
portaient son premier regard quand il s'éveillait, et son dernier regard
quand il s'endormait: image bien faite pour expliquer sa ferveur, bien
que ce ne fût pas le portrait d'une vierge. Il la devait, je crois, au
pinceau, non pas de Raphaël, mais d'Apiani.
Si Berthier aimait Bonaparte, il était fort aimé de lui, et cela se
conçoit. Fondée sur une utilité réciproque, leur union était de celles
que le temps ne peut que fortifier: c'était celle du génie et de
l'intelligence. Berthier devait sa gloire à ce qu'il avait compris le
génie de Bonaparte, et la gloire de Bonaparte s'était accrue de ce qu'il
avait été compris par Berthier. Personne n'a mieux traduit et transmis
ses ordres que Berthier, qui était pour lui ce que la parole est à la
pensée.
Bonaparte, dans les tournées qu'il faisait Je matin dans cette salle du
conseil qui nous servait de cabinet de lecture, et où Berthier venait de
temps à autre s'étendre et jaser sur le divan, le traitait avec une
familiarité tout-à-fait affectueuse; tantôt lui pinçant l'oreille,
tantôt promenant sa main dans ses cheveux, s'amusant à les ébouriffer,
et l'appelant _mon fils Berthier_.
Je regrettais aussi Sulkowski. Mais la peine que me faisait notre
séparation fut bien moins vive que celle que j'eusse éprouvée si j'avais
été témoin de la mort qu'il reçut au Caire, si glorieuse qu'elle ait
été.
La société que je trouvai sur _la Sensible_ fit bientôt diversion à ces
regrets. Indépendamment du général Baraguey-d'Hilliers et de ses deux
aides de camp, du capitaine Bourdé et des officiers qui composaient
l'équipage de cette frégate, plusieurs gens, remarquables à des titres
différens, s'y étaient aussi embarqués. Plusieurs d'entre eux faisaient
des vers; de ce nombre était un officier nommé Bouchard, homme d'esprit,
connu par une jolie comédie intitulée _les Arts et l'Amitié_; un
lieutenant de vaisseau, nommé Barré, dont les oeuvres étaient aussi
burlesques au moins que celles de Scarron, quoiqu'il n'eût pas la
prétention de le rivaliser, et le citoyen Collot qui alors tournait
aussi des vers.
Blessé de l'indifférence avec laquelle il se croyait traité par le
général en chef, ce munitionnaire le quittait comme on quitte une
maîtresse, par excès d'amour, et soupirait sa peine dans des élégies qui
prouvaient qu'il entendait mieux le calcul que la poésie.
Il n'y avait parmi les passagers aucune distinction de rang. L'accord le
plus parfait régnant entre nos goûts comme entre nos opinions, nous
vécûmes dès le premier jour en vieux amis, et par suite de la bonne
grâce avec laquelle, à l'exemple du général, chacun s'étudiait à être
agréable à tous, nous nous amusâmes autant qu'on peut s'amuser à bord ou
en prison, sans recourir à la dispute.
Le moins gai de nos passe-temps n'est pas celui que nous procurait la
lecture des lettres écrites par des soldats de l'expédition à leurs amis
et à leurs maîtresses en France, et qui, pour la plupart, n'étaient pas
cachetées. L'esprit de conquête, qui dominait toutes les têtes, s'y
manifestait à chaque ligne. À les en croire, ils avaient pris tout ce
qu'ils avaient vu; ils avaient pris la Sardaigne, la Sicile ainsi que
Malte; ils avaient pris toutes les terres devant lesquelles ils avaient
passé. Chaque lettre de ces Césars était un commentaire de _veni, vidi,
vici_.
Le vaisseau était chargé des trophées de Malte, entre autres on
remarquait, 1° un canon de bronze monté sur un affût aussi de bronze et
ciselé avec un art admirable. Ce bijou était un présent que Louis XIV
avait fait à l'ordre; 2° deux glaives de sept à huit pieds de haut,
montés en argent doré et enfermés dans des fourreaux de même matière,
espèce de croix, enseignes militaires et religieuses que les chevaliers
portaient en tête des processions; 3° le drapeau pris par Eugène
Beauharnais à l'attaque de _la Floriane_; 4° plusieurs pièces
d'orfèvrerie d'un travail plus curieux que précieux, qui ornaient le
trésor de Saint-Jean. Les épées et le drapeau restèrent exposés dans la
chambre du capitaine; les pièces d'orfèvrerie furent serrées dans des
armoires, et le canon, qui était de petite proportion, fut emballé dans
des caisses et déposé à fond de cale.
Le vent ne nous fut pas long-temps favorable. Dès le lendemain de notre
départ il sauta au nord, où il resta pour notre malheur pendant plus de
huit jours. Nous passâmes tout ce temps à courir des bordées entre Malte
et la Sicile, c'est-à-dire à pousser de droite à gauche et de gauche à
droite des angles extrêmement aigus, procédé à l'aide duquel, après
avoir fait soixante ou quatre-vingts lieues, nous parvenions quelquefois
à en gagner huit contre la direction du vent.
C'était à se désespérer. J'aime mieux pourtant le vent contraire que le
défaut de vent. L'un vous impatiente, mais il irrite l'activité; l'autre
l'enchaîne et vous ennuie. Tout considéré, mieux vaut la fatigue que
l'inaction. À force de louvoyer, au bout de huit jours nous avions
presque atteint les côtes de Sicile. Encore quatre lieues, et nous
doublions Maretimo, quand vers quatre heures du soir nous aperçûmes une
voile à l'horizon.
Ce n'était pas la première que nous rencontrions. À la hauteur de la
_Pantelerie_ nous avions hélé un petit bâtiment qui venait de Toulon et
allait à Malte, ou plutôt courait après la flotte. Il avait sur son
bord, entre autres passagers, Tallien, qui, n'ayant pas été renommé à la
législature, et renié de Paris dont il avait été l'idole, allait en
Orient chercher fortune, ou, disons mieux, chercher sa vie. Trois ans
auparavant, il régnait en France; il avait une cour à Chaillot. Déchu
aujourd'hui de son crédit comme de son pouvoir, et sans autre compagnon
que _Brindavoine_, espèce de _groom_ qui, de l'écurie de Madame, avait
passé à la chambre de Monsieur, il se réfugiait sous la protection d'un
général qu'il avait protégé. Après l'avoir chargé de nos dépêches, nous
lui souhaitâmes bon voyage, et certains d'achever heureusement notre
course, puisqu'il n'avait fait aucune mauvaise rencontre dans la mer que
nous allions parcourir, nous poursuivîmes notre route.
Quand le canot fut mis à flot pour porter nos lettres au capitaine de ce
bâtiment, je fus, je l'avouerai, tenté de m'y jeter et de profiter, pour
aller rejoindre le général, de l'occasion que je n'avais pas eu la
patience d'attendre, et qui s'offrait à moi d'elle-même. Toutefois les
considérations auxquelles j'avais déjà cédé, et peut-être aussi un peu
de mauvaise honte me retinrent; et puis l'attrait de la France pour moi,
comme celui de l'aimant pour le fer, se fortifiait à mesure que je me
rapprochais du foyer d'où il émanait. Néanmoins il me fallut plus de
force pour persister dans ma résolution, qu'il ne m'en avait fallu pour
la prendre.
Mais revenons-en à notre nouvelle rencontre.
«Quel peut être ce vaisseau? disait Baraguey-d'Hilliers au
capitaine.--Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, répond Bourdé en
braquant sa lunette achromatique, car il vient sur nous, toutes voiles
dehors, et le vent lui est aussi favorable qu'il nous est contraire; en
attendant, je vais assurer mon pavillon.»
Ce disant, il fait tirer un coup de canon et hisser le pavillon
français. J'entends encore le tintement du bronze. Le vaisseau provoqué
répondit aussitôt par un coup de canon, arbora pavillon espagnol, et
continua à venir avec une vitesse toujours croissante. «Vaisseau anglais
et de force supérieure à la nôtre», dit le capitaine dès qu'il eut
reconnu la coupe de ce bâtiment, qui décidément nous donnait la chasse;
et virant de bord, il se laissa aller à la direction du vent et battit
en retraite. En cela il se conformait à ses instructions, qui lui
prescrivaient d'éviter tout engagement; mais quelques heures s'étaient
écoulées pendant qu'il faisait ses observations, et l'ennemi avait déjà
gagné deux lieues quand la nuit survint.
La lune ne tarda pas à se lever, et le bâtiment, qui s'était perdu un
moment dans l'obscurité, reparut plus puissant et plus menaçant. Il
n'avait pas interrompu sa marche, que nous suivions facilement à l'aide
des lunettes de nuit. Il nous serrait, il nous talonnait comme un limier
la proie qu'il atteindrait sans l'avoir vue, et par les seuls calculs de
son intelligence; sa marche était si supérieure à la nôtre, que le
combat devenait inévitable. Nous nous préparâmes à le soutenir.
Le capitaine fit alors l'inventaire de ses ressources, la revue de ses
forces. Cet examen lui en démontra l'insuffisance.
Il avait sur son bord soixante et dix hommes de garnison, et c'est en
eux qu'il mettait son espoir. Mais de quelle utilité lui seraient-ils si
on se bornait à se canonner? Ce genre de combat ne pouvait lui être que
désavantageux, le vaisseau ennemi, plus fort que le nôtre, devant porter
une artillerie d'un calibre supérieure à la nôtre, et nos batteries
d'ailleurs n'étant servies que par des gens tirés du bagne de Malte,
ainsi que le plus grand nombre de nos matelots. Quel intérêt de pareils
gens pouvaient-ils prendre à l'honneur de notre pavillon?
Tout considéré, il fut résolu que nous tenterions l'abordage. Nos
soldats, qui tous avaient fait les campagnes d'Italie, iraient là comme
à l'assaut; et malgré l'infériorité de notre matériel, notre impétuosité
naturelle, _la furia francese_, établirait une forte chance en notre
faveur.
Au nombre des combattans le capitaine comptait les passagers. Tous
n'étaient pourtant pas militaires comme le général Baraguey-d'Hilliers
et ses deux aides de camp, braves jeunes gens, dont l'un, la Motte
Houdart, qui mourut colonel aux champs d'Jéna, ajoutait déjà la gloire
des armes à celle des lettres, qu'un de nos plus ingénieux académiciens
avait acquise depuis un siècle à ce double nom. Ceux-là, ainsi que le
capitaine Bouchard, étaient familiarisés avec le feu. Mais les deux
jeunes frères de M. de Catelan, mais le chevalier de Boschhenri, mais le
commandeur Domonville, tout chevaliers de Malte qu'ils étaient, et
quoiqu'ils eussent fait leurs caravanes, ne le connaissaient guère plus
que ne le connaissait le citoyen Collot, qui en Italie avait fait des
campagnes sans avoir fait la guerre, et, à plus forte raison, que moi,
qui n'avais pas même vu la guerre de loin.
Le capitaine, après nous avoir fait donner des fusils et des gibernes,
nous assigna notre poste.
Cependant on avait pris les moyens les plus propres pour accélérer la
marche du vaisseau. Filant de toute la vitesse du vent, il avait fait en
six heures le chemin de six jours, et se trouvait vers trois heures du
matin à la hauteur de la _Pantelerie_. Mais l'ennemi marchait encore
plus vite que nous; il était dans nos eaux, et son bâtiment, dont les
voiles se détachaient en noir sur le ciel argenté, semblait un énorme
vautour qui, les ailes déployées, prêt à fondre sur sa proie, étudiait
l'endroit par lequel il devait la saisir.
À trois heures et demie du matin, les deux vaisseaux n'étaient plus qu'à
demi-portée de canon; les hostilités ne pouvaient pas tarder à
commencer. On distribua l'eau-de-vie à l'équipage, et chacun alla
prendre sa place; le général sur le banc de quart à côté du capitaine;
ses aides de camp dans les batteries pour entretenir le feu, et nous,
passagers, à tribord, sur _le passavant_; c'est ainsi que l'on nomme
l'espace qui se trouve au pied du grand mât, entre l'arrière et l'avant
du vaisseau.
À ma gauche était le citoyen Collot, qui possédait, comme on sait, deux
millions; et à ma droite le commandeur Domonville, homme non moins
estimable que lui, quoiqu'il s'en fallût de deux millions qu'il fût
aussi riche.
J'avais eu occasion de remarquer celui-ci à Malte, non seulement parce
que je lui avais délivré un certificat de résidence, mais encore parce
que le soir il se faisait éclairer par un joli barbet, qui portait dans
sa gueule un bâton, à chaque bout duquel était attachée une lanterne.
Dépouillé de sa commanderie par la révolution française, et de ses
dernières ressources par la révolution de Malte, ce pauvre homme, à qui
il ne restait pour tout bien que quelques louis, produits de la vente de
son mobilier, et aussi de la vente de son chien, dont il ne s'était pas
détaché sans pleurer, allait mourir en France, et mourir de faim!
«Encore s'il y avait un boulet pour moi!» disait-il en voyant faire les
apprêts du combat.
Le jour se lève. Le bâtiment anglais nous avait rejoints; il marchait
parallèlement au nôtre, dont il n'était plus guère qu'à une portée de
fusil; comme il n'avait pas encore arboré son véritable pavillon, Bourdé
somma le capitaine anglais de s'expliquer, en appuyant cette sommation
d'un coup de canon. Celui-ci répond à cette invitation par une décharge
de toute sa batterie de babord. Ses boulets, qui portèrent surtout dans
notre mâture et dans nos agrès, firent un ravage épouvantable. Notre mât
d'artimon fut presque coupé, le cabestan mis en pièce, les haubans
hachés; les poulies et les débris des vergues pleuvaient comme grêle sur
le pont. C'est alors qu'à travers la fumée se déploya la flamme
britannique. Je doute que notre riposte, qui ne se fit pas attendre, ait
rendu à l'ennemi un dommage égal à celui qu'il nous avait fait. Pendant
qu'on préparait une seconde décharge, les deux bâtimens se laissant
arriver l'un sur l'autre, manoeuvraient pour s'aborder; ils n'étaient
plus qu'à la portée du pistolet quand partit la seconde volée.
Celle des Anglais porta tout entière dans le bois de notre frégate, et
ne nous fit pas moins de mal que la première. Elle démonta plusieurs de
nos pièces, tua plusieurs de nos canonniers dans les batteries, et
renversa sur le pont nombre de matelots, de soldats, et deux passagers
qui se trouvaient en ligne avec moi sur le passavant.
Conformément au plan arrêté, on se disposait néanmoins à escalader le
vaisseau anglais; notre beaupré engagé dans ses manoeuvres nous attachait
à lui; les deux bords se touchaient[13]. On criait _à l'abordage!_ Tout
l'équipage se jetait en avant pour soutenir nos soldats qui couraient là
comme à l'attaque d'une redoute. Dans ce moment, j'entends crier
_houra!_ à la poupe. Le pavillon français avait disparu. Pendant que
nous allions à l'assaut sur l'avant, nous étions assaillis par
l'arrière. La frégate était prise.
Une idée se présente à moi. Maîtres du pont, les Anglais descendront
dans la chambre du capitaine; là sont les trophées que nous rapportions
de Malte. Dans cinq, dans trois minutes, à l'instant, ces trophées
deviendront les leurs; il n'y a pas un moment à perdre; et me
précipitant par l'écoutille, j'entre dans la chambre qui renfermait ce
précieux dépôt, que personne ne songeait à soustraire à leurs
recherches. Prendre les deux épées, les jeter dans la mer qui les
engloutit, est l'affaire d'un instant. Le drapeau, dans les plis duquel
j'enveloppe un boulet, disparaît aussi dans les flots, ainsi que le sac
aux dépêches, que l'on charge d'un lest pareil. Mais il n'y eut pas
moyen de dérober aux vainqueurs les objets renfermés dans les armoires,
et le canon que Louis XIV avait donné à l'ordre de Malte. Les Anglais le
trouvèrent à fond de cale, d'où il ne sortit que pour aller figurer dans
l'arsenal de Londres.
À peine cette opération était-elle consommée, que l'officier à qui le
commandement de la prise était dévolu vint s'établir dans la chambre. En
moins d'un quart d'heure la frégate avait changé de maître. Comment cela
s'est-il fait? Comment des soldats aguerris ont-ils défendu si peu de
temps l'honneur des trois couleurs? A-t-on bien fait tout ce qu'on
pouvait faire?
Ce qui me reste à dire répond à toutes ces questions. Aborder, c'est
s'exposer à être abordé. Lorsque les bâtimens sont de même proportion,
et que leurs ponts sont de niveau, c'est à la vigueur et au courage que
le succès est assuré. Mais il en est autrement quand un bord est plus
élevé que l'autre, et surtout quand la différence de hauteur est assez
grande pour faire obstacle au combattant qui veut passer du bord le plus
bas au bord le plus haut; mais non au combattant qui, du bord le plus
haut, veut passer sur le bord le plus bas. Le mouvement qu'il faut faire
pour grimper est bien plus facile à réprimer, que celui qu'il faut faire
pour sauter. L'un exige plusieurs efforts; l'autre ne demande qu'un peu
d'agilité.
Tels étaient les rapports où _le Sea-Horse_ (_le Cheval-Marin_) se
trouvait avec _la Sensible_; il la dominait de quatre pieds à peu près.
À cet avantage se joignait celui du nombre, soit en hommes, soit en
canons. _Le Sea-Horse_ portait quarante-quatre canons, et nous n'en
portions que trente-six; de plus, il avait du dix-huit à la première
batterie; dans la nôtre, nous n'avions que du douze; son équipage,
composé uniquement d'Anglais, tenait la mer depuis deux ans; le nôtre,
formé pour la plupart d'étrangers, n'était réuni que depuis dix jours.
Enfin nous n'avions sur notre gaillard d'arrière que des pierriers, et
le sien était armé de caronades de vingt-quatre.
C'est au terrible effet de ces caronades qu'il faut surtout attribuer
notre disgrâce. La première décharge de ces pièces, chargées à
mitraille, renversa, à l'exception de trois personnes, tout ce qui se
trouvait sur l'arrière de _la Sensible_. Il ne fut pas difficile aux
Anglais, qui ne trouvèrent plus de résistance, de se porter de là sur
l'avant, et de prendre en queue nos gens, qui déjà étaient attaqués en
tête.
Le vaisseau néanmoins ne s'était pas rendu: mais cette décharge ayant
abattu notre pavillon, l'ennemi crut que le capitaine avait amené. De là
des reproches de manque de foi adressés par lui à nos soldats et à nos
officiers, qui combattaient encore sur l'avant après qu'il fut venu
prendre possession du bâtiment, sur la foi d'une démonstration que nous
n'avions pas faite.
On conçoit que la durée d'un pareil combat n'ait pas été longue. Notre
capitaine, en ne l'évitant pas, écouta son courage plus que sa prudence;
il fut séduit peut-être par l'espérance de remporter une victoire, tout
en apportant la nouvelle d'une victoire. Quelle gloire en effet pour
lui, s'il eût amené une prise à Toulon, en y venant annoncer la prise de
Malte!
Le général Baraguey-d'Hilliers, qui n'eût pas partagé sa gloire,
partagea tous ses dangers et toute son infortune. Pendant la durée du
combat, il se tint inactif auprès de Bourdé. Triste position pour un
homme qui, accoutumé à agir et à commander, ne pouvait ni donner des
ordres ni en recevoir. Immobile au milieu du feu, il était les bras
croisés sur le banc de quart, comme un condamné que l'on fusille, à cela
près qu'il n'avait pas les yeux bandés.
Telle était au reste la position de tous les passagers. Exposés aux
balles comme aux boulets, nous n'avions pas même la consolation de
rendre le mal qu'on pouvait nous faire. Jamais je n'ai pu tirer une
étincelle du fusil dont on m'avait armé, et c'était un fusil d'élite!
_C'est une belle chose que la guerre--quand on en est revenu_, dit
Sedaine. Je suis fort de cet avis. Je suis charmé de m'être trouvé à un
combat, et charmé aussi de n'être plus menacé du même plaisir, sur mer
du moins; car qui peut répondre que, du jour au lendemain, ce plaisir-là
ne le surprendra pas au coin d'une rue par le temps qui court?
Quelques observations que j'ai faites sur moi-même, pendant l'action, ne
seront pas déplacées ici. Tandis que le canon grondait, tandis que mes
voisins tombaient, rappelé par le défaut d'activité au sentiment de ma
position présente, «peut-être, me disais-je, n'aurai-je pas le temps de
finir la pensée que je commence.»
Une autre idée m'occupait encore: si je perds un bras ou une jambe,
est-ce de la gloire ou du ridicule qui m'en reviendra? _Qu'allait-il
faire dans cette galère?_ dira-t-on. Tant que la canonnade a duré, je
n'ai eu ni peur ni courage: je n'ai eu que de la résignation.
L'affaire fut des plus sanglantes. Sur deux cent cinquante hommes,
soixante, parmi lesquels se comptent quinze morts, furent mis hors de
combat. De onze passagers que nous étions, trois perdirent la vie, et
deux furent grièvement blessés. Au nombre des tués était le pauvre
Domonville. Son voeu fut doublement exaucé. Un boulet lui avait emporté
la tête, quand un second vint lui ouvrir le ventre. L'effet de ce
dernier coup fut singulier. Nos matelots, qui d'office s'instituant ses
héritiers au préjudice des Anglais, avaient recueilli des doubles louis
qu'il cachait dans sa ceinture, me firent voir plusieurs de ces pièces,
qui portaient sur chacune de leurs faces une double effigie, effet de la
percussion par laquelle chaque pièce avait reçu en partie l'empreinte de
la pièce voisine, tout en lui communiquant en partie l'empreinte de la
sienne.
Quel spectacle que celui d'un vaisseau après un combat! À l'ordre
admirable qui préside à l'arrangement de son mécanisme est substituée la
plus affreuse confusion. Le boulet a tout brisé, tout percé, tout
déchiré. Dans les champs où elle passe, la guerre laisse des traces
moins horribles; le carnage est disséminé là sur un vaste espace. Sur un
bord, il est réuni en bloc; et dans cet espace étroit que le sang
inonde, l'oeil ne rencontre que des débris, débris de matière animée
naguère par l'industrie des hommes, débris désormais inanimés de
machines humaines.
C'est un sentiment singulier que la compassion: il ressemble quelquefois
à la cruauté. J'en trouvai aussi la preuve en moi. En voyant souffrir
une créature mortellement blessée, le cri naturel est: _Achevez-la!_ Et
moi aussi je l'ai proféré ce cri. Mis en capilotade par la mitraille, et
abandonné par le chirurgien, un jeune matelot se débattait dans les
convulsions de la plus douloureuse agonie. «À la mer! à la mer!»
m'écriais-je avec l'accent de la prière autant qu'avec celui de
l'autorité. Était-ce par pitié pour lui ou par pitié pour moi? Je ne
sais; mais j'éprouvai un grand soulagement dès que ses camarades,
presque aussi humains que moi, m'eurent exaucé ou obéi.
Le combat fini et le calme rétabli sur notre bâtiment, qui n'était plus
à nous, je me jetai sur un lit, et je dormis aussi profondément que dans
nos meilleurs jours. Effet de la fatigue: la nature ne perd jamais ses
droits. En me réveillant, je me ressouvins que je n'étais plus libre. Je
remontai sur le pont pour savoir ce qu'on avait décidé de nous. «On vous
attend pour déjeuner, me dit un des nôtres. Mais qu'avez-vous là?»
C'était un lambeau de chair, une éclaboussure de gloire qui m'avait été
envoyée par le canon et s'était attachée à mon chapeau que je n'avais
pas pris la peine de brosser.
Tous les passagers qui antérieurement avaient mangé à la table du
capitaine français se retrouvèrent à celle du commandant anglais. Aucun
d'eux heureusement n'avait été atteint soit par le fer, soit par le feu.
Nous nous en félicitâmes, et puis nous déjeunâmes d'assez bon appétit
même.
Les malheureux ne font point abstinence,
En enrageant on fait encor bombance,
a dit Voltaire. C'est vrai.
Ce déjeuner, où Bourdé figurait comme convive à sa propre table, au
reste ne fut pas gai: un Anglais en faisait les honneurs.