CHAPITRE V.

Ce qui se passa sur _l'Orient_ pendant le siége.--Ce qui se passa dans

Malte après le siége.--Banquet chez le général.--Promotions.--Villoteau,

_nolunt cantare rogati_.--Conversation avec le général

Dufalga.--Conversation avec le général en chef; à quel

sujet.--Déplorable position des chevaliers français; j'y trouve un

remède.--Regnauld tombe malade.--Je suis nommé pour le remplacer.--Il se

rétablit.--_La Sensible_ retourne en France et moi aussi.

Au moment d'effectuer la descente à Malte, quand Bonaparte donnait ses

ordres aux officiers qui devaient concourir à cette opération, curieux

de voir la chose de près, et jaloux aussi de prouver que le coeur d'un

militaire peut se trouver sous un habit civil, je lui demandai la

permission de l'accompagner. Il comprit ma pensée et me dit sans que je

la lui expliquasse: «Le moment où j'aurai besoin de vous n'est pas venu,

restez; les balles vont surtout chercher les inutiles.»

Pendant les douze ou quinze heures qu'il resta à terre, nous eûmes une

nouvelle preuve de l'esprit de domination dont les militaires sont

possédés, petits comme grands. N'étant ni soldat, ni marin, je n'étais

dans le cas de sentir directement à bord l'autorité de qui que ce fût,

et je n'avais jamais eu l'occasion de reconnaître qu'il y eût sur

_l'Orient_ un officier chargé de la police. À peine le général et

l'état-major se furent-ils embarqués, que, sortant d'un pont inférieur

où son rang l'avait relégué jusqu'alors, un sous-lieutenant de je ne

sais quel corps vient s'établir dans le premier pont où les rats

montèrent aussi; et prenant la qualité de commandant de la place qui, à

l'entendre, lui revenait par droit d'ancienneté, il se met à donner, à

tort et à travers, des ordres qui n'avaient pour but que de prouver

qu'il avait le droit d'en donner. Ainsi, un écolier, qui monte à cheval

pour la première fois, fatigue, jusqu'à ce qu'il soit jeté par terre, le

pauvre animal qu'il gouverne. Je ne puis dire à quel point j'étais

importuné de son outrecuidance. Comme il la porta jusqu'à intervenir

dans une conversation que j'avais avec Monge: «Vous donnez des ordres

ici! lui dis-je; en donnez-vous aussi chez l'amiral?--L'amiral fait sa

police chez lui.--Comme la police de l'amiral n'est que de la politesse,

montons chez l'amiral», dis-je à Monge.

La capitulation signée, nous mîmes pied à terre. J'allais loger avec

Regnauld dans la cité Valette, chez un vieil avocat dont j'ai oublié ou

plutôt dont je n'ai jamais su le nom. Le soir, toute la ville fut

illuminée en réjouissance du mal que nous lui avions fait. Cette

illumination, au reste, n'était pas ruineuse. Des bouts de chandelle

fixés dans des sacs de papier de couleur à demi remplis de sable en

firent les frais. Ce genre d'illumination, contre lequel le vent n'a pas

de pouvoir, est d'un effet assez gai. Villoteau pouvait se croire encore

dans l'île des Lanternes.

Le général avait pris possession du palais du grand-maître. Dès qu'il

fut établi, il donna un grand dîner où les officiers supérieurs de

l'armée et de la flotte, et les hommes les plus recommandables qui

suivaient l'expédition furent invités: c'était une fête triomphale. En

vertu des pouvoirs illimités qui lui étaient attribués, il avait accordé

de l'avancement à presque tous les convives. Brillante et noble réunion

que celle qui environnait notre table!

La musique des guides, pendant le banquet ne cessa d'exécuter des

symphonies guerrières. L'intention du général était qu'on chantât ces

hymnes patriotiques, ces strophes héroïques dont nos armées avaient fait

retentir l'Allemagne et l'Italie. Belle occasion pour le vicaire de Lays

de faire connaître son talent! Je ne doutais pas qu'il la saisît. Point

du tout: quand je l'en pressai de la part du général, il me répondit

qu'il n'était pas venu à Malte pour chanter, mais pour faire des

recherches sur la musique des différens âges et des différens pays.

J'eus beau lui rappeler ses engagemens, et lui montrer les conséquences

que pouvait entraîner son refus, je n'en pus obtenir d'autre réponse. Il

n'ouvrit la bouche pendant tout le repas que pour la répéter entre deux

bouchées, et pour manger. Je rejetai sur une extinction de voix cette

résolution bizarre dans laquelle il a persisté pendant toute la durée de

l'expédition. Le général, heureusement, y attacha peu d'importance, et

lui fit même délivrer, sur ma demande, une autorisation pour fouiller

dans les bibliothèques et les sacristies, tant conquises qu'à conquérir,

et pour compulser à loisir, voire pour confisquer, tous les

antiphonaires où il espérait trouver des trésors d'harmonie; permission

dont il a rarement eu occasion d'user en Égypte, où il y a peu de

sacristies et encore moins de bibliothèques.

Après le dîner, je me promenai avec le général Dufalga sur la terrasse

du jardin. La mer était tranquille; rien n'altérait la pureté du ciel,

si ce n'est quelques nuages tracés à l'horizon par les fumées de l'Etna.

Nous tirions de ce calme une augure favorable pour le trajet qui nous

restait à faire. «Quelques savans sont cependant dégoûtés de

l'expédition, me dit Dufalga. Plusieurs ont même témoigné l'intention de

ne pas aller plus loin. Voilà bien le caractère des Parisiens! leur

imagination s'exagère tout, les biens à venir comme les maux présens!

Croyaient-ils aller en Afrique tout à leur aise, comme dans la galiote

de Saint-Cloud? Ils se plaignent de la gêne qu'ils éprouvent à bord. Et

qui n'en éprouve pas! Qui donc, si mal logé qu'il soit à Paris, n'y est

pas plus commodément dans son jardin que le général en chef dans son

appartement sur _l'Orient_! Cette gêne est passagère; elle tient à la

force des choses, il y a de l'enfantillage à s'en plaindre.--Vous avez

raison, répondis-je, il y a de l'enfantillage à se plaindre sous ce

rapport. Mais n'est-il pas un autre malaise dont tout homme raisonnable

a droit de se plaindre?--Et lequel?--Le malaise qui résulte des procédés

de militaires envers quiconque n'est pas militaire; cet intervalle

qu'ils affectent de maintenir entre eux et ce qui n'est pas eux; ce

dédain qu'ils manifestent pour tout ce qui est civil, soit qu'ils s'en

éloignent, soit qu'ils s'en rapprochent? Ce sont là des outrages de tous

les momens; c'est un outrage continuel. Lors même que leurs discours

semblent irréprochables, l'injure qui n'est pas dans la phrase est dans

le regard, dans l'accent, dans le geste, dans le silence. Je conçois que

tant de gens qui valent mieux que moi ne s'accomodent pas de cela; car,

moi, je ne saurais m'y faire.--Que les manières de quelques de nos

généraux vous donnent quelque déplaisir, je le conçois; mais c'est

encore un inconvénient auquel on ne saurait remédier: il faut savoir

souffrir ce qu'on ne peut empêcher.--L'empêcher absolument, c'est

impossible sans doute; Mais eût-il été impossible de l'atténuer? C'est

ce qu'on attendait particulièrement de vous, général; et si vous me

permettez de le dire, c'est ce qu'on a été aussi étonné qu'affligé de ne

pas vous voir faire.--Que voulez-vous dire, mon cher ami?

expliquez-vous, je vous en prie.--Je m'explique. Que des gens plus

courageux qu'instruits, et qui ne doivent leur fortune qu'à leurs bras,

n'estiment que la force du bras, et tiennent tout autre mérite pour nul,

vous n'y pouvez rien, je le sais. Mais vous, qui joignez à un courage

égal au leur la science qu'ils n'ont pas, que vous sembliez penser comme

eux!...--Pouvez-vous me prêter un pareil sentiment!--Je me plais à

croire, général, que ce sentiment vous est tout-à-fait étranger. Raison

de plus pour m'étonner de l'éloignement où vous vous êtes tenu des

savans pendant la traversée. Ont-ils pu sans chagrin vous voir préférer

à la première place qui vous était réservée parmi eux, si vous aviez

daigné les présider, le neuvième ou dixième rang que votre titre de

général de brigade vous assignait à table, dans le bout qu'occupaient

les militaires? La place où nos voeux vous appelaient n'était-elle pas en

effet la vôtre? N'êtes-vous pas le général de la partie pensante de

l'expédition? Cette élite en vaut bien une autre. En siégeant au milieu

d'elle, vous ne vous fussiez pas abaissé vis-à-vis des militaires, et

vous l'eussiez relevée à leurs yeux; vous l'eussiez en même temps

consolée de beaucoup d'impertinences qui n'ont eu de valeur que parce

que vous avez paru ne pas les improuver. On se résigne au malaise, on ne

se résigne pas au dédain. Moi-même, où en serais-je, si je n'avais pas

eu la chambre du général pour refuge et la bibliothèque pour

consolation? Savez-vous quelle sera la fin de tout cela? des

défections.--On n'accordera pas de congés.--On en prendra; et à tel à

qui l'on ne voudra pas ouvrir la porte, s'échappera par le trou de la

serrure.»

Le général en chef, se rapprochant de nous, demande alors de quoi nous

parlions. Dufalga le lui dit. «Tout cela, reprit lé général, s'arrangera

en Égypte; chacun sera classé là d'après son utilité, et recommandé par

elle. Un peu de patience.--Quelques mots de consolation donnent de la

patience à l'homme le moins disposé à en prendre. Vous souvenez-vous,

général, de l'effet que trois mots de vous ont produit sur ce pauvre

Denon? Sans ces trois mots, il retournait à Paris. Il n'y a pas de

résolution si fortement prise qui tienne contre vos coquetteries; et la

vôtre avec lui a été grande ce jour-là. C'est, je crois, le seul homme

de qui vous vous soyez fait un ami en mesurant votre épée avec la

sienne!»

Il se mit à rire. Le voyant de bonne humeur, je crus devoir profiter du

moment pour l'entretenir d'un objet plus délicat et dont j'avais

inutilement prié Berthier de lui parler. «Général, lui dis-je, puisque

vous êtes libre pour l'instant, me permettrez-vous de vous rappeler les

intérêts des chevaliers français.--Leurs droits sont réglés par la

capitulation. Que demandent-ils?--Que cette capitulation s'exécute. Elle

porte que ceux d'entre eux qui ne sont pas sortis de l'île depuis 1792,

seront censés avoir résidé en France.--Eh bien!--Ils demandent d'après

cela qu'on leur délivre des passeports.--Que ceux qui sont dans le cas

de l'exception s'adressent à Berthier.--Qu'ils s'adressent au diable,

dit Berthier, qui s'était rapproché de nous. Je plains ces pauvres gens

de tout mon coeur; mais puis-je leur délivrer des passeports sans me

compromettre? Ne sont-ils pas tous des émigrés? Les lois sur cet article

sont précises.--Mais la capitulation est précise aussi. Général, il y va

ici de l'honneur français et du vôtre, ajoutai-je en m'adressant à

Bonaparte. La résidence non interrompue dans l'île est assimilée à la

résidence en France. Pouvez-vous refuser un passeport aux chevaliers qui

vous prouveront avoir résidé ici sans interruption depuis 17191 jusqu'à

ce jour?--Et le moyen de le reconnaître?--Je l'ai trouvé. Les chevaliers

prenaient leur nourriture dans les auberges à des tables entretenues par

l'ordre, et leur présence y était constatée par des registres où l'on

consignait avec les causes de leur absence, en cas de départ, l'époque

de leur retour. Ces registres sont entre nos mains; il suffit de les

compulser pour opérer avec certitude dans cette circonstance

délicate.--Et qui se chargera de cette corvée? dit Berthier.

L'état-major n'a déjà que trop d'occupation.--Corvée! c'est bien le mot.

Mais encore faut-il que quelqu'un s'en charge, par l'honneur et aussi

par pitié. Je m'en chargerai, moi, si vous le voulez, général.

Autorisez-moi à m'adjoindre pour ce travail deux commissaires et un

secrétaire; et vous pourrez, en toute confiance, délivrer sur nos

certificats les passeports qui vous seront demandés.--À la bonne heure,

dit Berthier; arrangez la chose comme il vous plaire, pourvu que ma

responsabilité soit à couvert.--Faites comme vous l'entendez», me dit le

général en chef.

Dès le lendemain un arrêté nomma à cet effet la commission proposée,

dont ce bon Parceval fit partie. Il s'agissait de tirer des malheureux

de peine; il accepta avec empressement ces fonctions purement onéreuses,

et très-ennuyeuses qui pis est. Pendant les cinq jours qui s'écoulèrent

depuis ce jour-là jusqu'à celui du rembarquement, nous employâmes chaque

jour huit ou dix heures de notre temps à dépouiller les registres et à

délivrer des certificats, travail que personne autre n'eût osé faire.

Alors il y avait encore du courage à être humain.

Le jour du départ approchait. Regnauld, qui venait d'être nommé

commissaire du gouvernement à Malte, se trouvait par cela même détaché

de l'expédition. Cet incident, dont je me réjouissais pour lui,

m'affligeait fort pour moi. Regnauld sur la terre étrangère était le

représentant de ma famille et de mes amis. Cette séparation renouvelait

tout le chagrin que j'avais éprouvé quand il avait fallu se séparer de

tout ce qui m'était cher. Je ne songeais pas sans serrement de coeur à

l'isolement dans lequel j'allais tomber. Les désagrémens qu'il m'avait

aidé à supporter me paraissaient dès lors insupportables. J'envisageai

tout à coup les choses sous un aspect tout-à-fait différent: ce qui

n'avait été pour moi jusqu'alors qu'un voyage, ne me parut plus qu'un

exil, exil dont l'amitié n'adoucirait plus la rigueur.

Néanmoins je ne songeais pas à m'y soustraire. Toutes mes dispositions

étaient faites pour rentrer le lendemain dans ma prison de bois, quand

un incident imprévu vint changer la direction de ma destinée. J'étais

occupé de mon travail pour lequel j'avais établi un bureau dans la

sacristie de Saint-Jean, quand on vint m'annoncer que Regnauld, que

j'avais laissé bien portant quelques heures avant, était attaqué d'une

fièvre des plus violentes. Je cours à notre commun domicile, et je le

trouve en effet dans l'état le plus alarmant. Sa fièvre était

accompagnée d'un délire effrayant et de tous les symptômes d'une maladie

inflammatoire. Pendant qu'on va quérir le meilleur médecin du pays, je

cours inviter, presser, prier le premier médecin et le premier

chirurgien de l'armée de vouloir bien venir consulter avec l'Hippocrate

maltais, ce à quoi ils se prêtèrent de la meilleure grâce possible.

Voilà nos trois docteurs au chevet du malade. La dévotion n'était pas la

qualité dominante alors chez les Français, et, tout habile qu'il fut, le

médecin indigène n'était rien moins que philosophe.

Regnauld, dans ses momens de raison, se targuait peu de modestie et

d'orthodoxie. Qu'on se fasse, d'après cela, une idée des extravagances

que lui suggérait une exaltation d'esprit provoquée par le soleil

d'Afrique et irritée par une continence à laquelle il était peu habitué.

Ces saillies érotiques et hérétiques forçaient les docteurs militaires à

rire, mais non pas le docteur civil. Celui-là, jugeant de la gravité du

danger par celle du délire, ne tremblait pas moins pour l'âme que pour

le corps du malade. «Cet homme est en grand danger, dit-il, dès qu'il

fut seul avec les médecins.--Docteur, repartit Desgenettes, le danger de

ce malade ne me semble pas aussi grave qu'à vous.--Ni à moi non plus,

dit Larrey.--Il est des plus graves, répliqua le Maltais, quand on n'en

jugerait que par les propos de ce Monsieur.--Ses propos! m'écriai-je,

n'allez pas vous régler là-dessus. Quand il est en bonne santé, c'est

bien autre chose. Faites abstraction de l'état de sa tête, et jugez-le

sur l'état de son pouls.--Ce pouls est des plus élevés; l'inflammation

est extrême.--Et votre avis? dirent les docteurs français.--Mon avis est

de commencer par le saigner pour dégager la tête; et cela dans le plus

court délai.--C'est notre avis aussi, dirent les deux Français.--Reste,

dis-je, à déterminer la quantité de sang à extraire.--Parlez, docteur,

disent simultanément nos deux médecins.--La saignée, pour produire un

prompt effet, ne saurait être trop abondante, trop plantureuse, poursuit

le Maltais. Vu la vigueur du sujet et l'intensité du mal, huit palettes

de sang ne seront pas trop pour commencer.--Huit palettes!

m'écriai-je.--Huit palettes! s'écrient nos docteurs.--Huit palettes,

reprend l'opinant, sauf à recommencer, si cela ne suffit pas.--Nous

avons affaire, je crois, au docteur Sangrado, dis-je à

Desgenettes.--Huit palettes! reprend celui-ci. Mais savez-vous, docteur,

que c'est ainsi qu'en France on traite un boeuf quand on veut le

tuer?--Je sais, docteur, qu'à Malte c'est ainsi qu'il faut traiter un

homme quand on veut le sauver. Le malade, ajouta-t-il, n'est plus ici

sous l'influence de ses habitudes, mais sous celle du climat; c'est la

médecine du climat qu'il faut lui appliquer.»

Desgenettes avait peine à se rendre à cet argument, et voulait réduire

la saignée de moitié. Larrey, par des considérations qui avaient aussi

leur valeur, soutenait cet avis comme le Maltais persistait dans le

sien. «Docteurs, leur dis-je, tout système absolu a ses inconvéniens.

S'il était permis à un ignorant d'ouvrir un avis, je vous proposerais de

faire chacun de votre coté quelque concession. Huit, c'est trop

peut-être; quatre, ce n'est peut-être pas assez. Prenons un moyen terme:

six, par exemple; cela ferait, ce me semble, une saignée honnête. Dans

le cas où elle serait reconnue insuffisante, on serait toujours à même

d'y revenir.»

Ce _mezzo termine_ fut adopté. Et vite on envoie chercher un chirurgien

pour opérer, et l'on amène le premier qui se rencontre. C'était le

chirurgien de je ne sais quelle demi-brigade. Larrey lui ordonne de

saigner Regnauld, le saigner au pied. Le phlébotomiste en vain tente

d'obéir. Étourdi par le soleil et aussi par le vin de Malte, il ne peut

trouver la veine; bref, il s'y prend si gauchement, que Larrey, perdant

patience, s'empare de la lancette et termine l'opération; puis, de

concert avec Desgenettes, il va rejoindre le général en chef que j'avais

prévenu de l'accident arrivé à Regnauld, et lui rendre compte de l'état

où se trouvait ce commissaire.

Malgré ce qui avait été convenu, la mesure déterminée fut dépassée.

Resté maître du champ de bataille, le docteur Sangrado fit tirer trois

quarts en sus au lieu de moitié; et le patient s'étant endormi avant

même qu'on eût bandé la saignée, il ordonna de le laisser en repos, et

se retira tout satisfait, en recommandant de l'avertir s'il survenait

quelque accident.

Sur ces entrefaites, je reçus un message du général en chef. D'après le

rapport de nos docteurs, non seulement il acquiesçait à la demande que

je lui avais faite de rester auprès de Regnauld pour le soigner pendant

sa maladie, mais il m'envoyait un arrêté qui me nommait commissaire du

gouvernement à la place du malade, si, comme on le craignait, il venait

à succomber» Dans le cas contraire, je devais rejoindre l'armée sur la

première frégate maltaise qui partirait pour l'Égypte.

Le lendemain 19 juin, à quatre heures du matin, la flotte mit à la voile

et se dirigea sur Alexandrie.

À huit heures, j'entrai dans la chambre de Regnauld. Il ne s'était pas

réveillé de la nuit. Quelle fut ma surprise et ma joie de le retrouver

mieux portant que jamais! Il ne demandait que deux choses: la liberté de

travailler et celle de manger. Le docteur maltais triomphait: il y avait

lieu. Il avait en effet sauvé Regnauld par son procédé brutal, comme on

sauve un noyé en le saisissant par les cheveux. En vain se montra-t-il

peu complaisant pour les appétits du convalescent; en dépit de ses

ordonnances, Regnauld, dès le jour même, se remit au bureau et à table

aussi.

Me voilà donc à Malte sans fonctions, sans caractère, et pour combien de

temps? Le matériel ne manquait pas pour armer les frégates maltaises;

mais on ne savait comment leur former un équipage. Tous les hommes

capables de servir, les forçats même, avaient été employés sur la

flotte.

Cependant la frégate qui l'année précédente m'avait transporté à Corfou,

_la Sensible_, était prête à partir pour France. Armée en flûte à

Toulon, où elle avait été radoubée pendant l'hiver, elle n'avait servi

dans l'expédition que comme vaisseau de transport. Mais l'amiral ayant

reconnu que les réparations avaient accéléré sa marche et en avaient

fait la meilleure voilière de l'armée, on lui avait rendu ses canons, et

on l'expédiait en aviso pour porter en France la nouvelle de la prise de

Malte.

Le général Baraguey-d'Hilliers, chargé des dépêches du général en chef

pour le Directoire, vint nous trouver et prendre nos commissions. «Vous

pourrez attendre long-temps encore une frégate, me dit-il; mais si vous

voulez monter sur la mienne, il y a place pour vous.»

À cette proposition, une révolution subite se fit dans mes idées. Tous

les déboires que j'avais éprouvés depuis mon départ se présentèrent en

masse à mon souvenir et avec plus de force que jamais. J'avais sacrifié

un bien-être réel à des avantages douteux, imaginaires peut-être.

J'avais aliéné le bien le plus précieux pour moi, ma liberté, sans

m'assurer même si l'homme à la fortune duquel je m'attachais pourrait me

payer ce sacrifice. Déjà il avait été obligé de condescendre aux

exigences des militaires, qui voyaient avec impatience sa tendance à me

bien traiter, et dont l'arrogance était devenue insupportable. Il

m'avait promis de m'employer quand l'occasion se présenterait. Mais

quand se présenterait-elle? Mais se présenterait-elle? Attaché à

l'expédition, non pas comme savant, mais comme homme de lettres, j'étais

au milieu de tant de gens utiles un cheval de parade, une bête de luxe!

encore n'étais-je pas à ce titre un objet de prédilection. «Vous n'êtes

pas de l'Institut, m'avait dit Dufalga en voulant justifier je ne sais

quel procédé dont je me plaignais.--Je partirai pour ne revenir que

lorsque je serai de l'Institut», avais-je répondu. Mais c'était là le

plus faible des intérêts qui me rappelaient en France. Les liens qui

m'attachaient à ce doux pays tenaient moins à mon esprit qu'à mon coeur.

Je le sentis plus vivement que jamais en cette circonstance, où

l'éloignement de Bonaparte affaiblissait la puissance de son charme.

L'occasion qui s'offrait ne se représenterait plus si je la laissais

échapper. Ma détermination allait consommer mon esclavage, ou me rendre

ma liberté. Ma liberté! Je consultai Regnauld. «Que ne suis-je à votre

place!» me dit-il. Je consultai le vent. Le vent soufflait vers la

France. Je m'abandonnai au vent.

Je sortis de Malte sans connaître beaucoup plus cette ville que lorsque

j'y étais entré. Le travail que je m'étais imposé avait rempli toutes

mes journées. Mais quand même il m'aurait laissé quelques loisirs, le

moyen de battre le pavé et de courir les champs à Malte par la chaleur

de juin, chaleur du ciel dont l'intensité était doublée par celle que

réfléchit un roc qui ne refroidit jamais. Il faut pour s'en faire une

idée y avoir été une fois exposé.

Cela m'arriva le jour du débarquement. Dans le trajet qu'il me fallut

faire pour monter du porta la ville, j'en fus tellement accablé, que

force me fut, à moitié chemin, de me réfugier dans une cabane pour

reprendre mes sens. Mon sang bouillonnait dans mes veines; ma cervelle

se fondait dans ma tête. Frappé d'éblouissement, d'étourdissement, une

minute plus tard, je tombais pour ne plus me relever peut-être. L'ombre

et un verre d'eau me rendirent à moi.

C'est à l'action de cette chaleur de réverbère, à laquelle Regnauld,

chargé d'organiser les municipalités de campagne, avait été exposé

pendant toute une journée, qu'il faut attribuer la fièvre violente qui

pensa l'emporter.

On ne peut se promener à Malte qu'avant le lever ou après le coucher du

soleil, et alors les portes de la ville sont fermées. Le matin, avant de

reprendre mon travail, j'allais tous les jours me baigner dans le port.

Un jardin à Malte est un objet de luxe; la chose sans laquelle on ne

saurait faire un jardin, la terre y étant rare. C'est là une matière

exotique, un objet de commerce. Celle qui nourrit les magnifiques

orangers qui ornent les jardins du grand-maître a été importée de

Sicile. À Malte comme à Paris, ces arbres vivent emprisonnés, non pas

pourtant dans des baisses étroites et mobiles, non pas entre quatre

planches, mais dans des excavations creusées dans le roc, mais entre

quatre murailles, au-delà desquelles leurs racines ne sauraient

s'étendre.

Les végétaux les plus communs chez nous, sont là les plus rares.

Voulez-vous donner de la valeur à l'objet le moins cher? faites-le

voyager. Un Maltais me voyant en extase devant des arbres et des

arbustes qui réussissaient d'autant mieux chez lui qu'ils y retrouvaient

presque le sol et le ciel de l'Inde, me prend par la main d'un air de

satisfaction, et me disant: «Vous allez voir bien autre chose», il me

conduit dans un bosquet, à l'entrée d'une grotte; et me montrant une

espèce de buisson qui végétait au bord d'un bassin: «Regardez, il n'y en

a pas deux dans l'île.» C'était un groseiller à maquereau!

Le pied des murailles à Malte est couvert d'une infinité de croix

tracées en couleur rouge. Cela m'attristait, parce que j'avais lu dans

Brydone, auteur d'un Voyage en Sicile et à Malte, que ce signe annonçait

qu'à la place où on le rencontrait, un chevalier avait été tué en duel.

Un Maltais, à qui je faisais part de mes impressions à ce sujet, se mit

à rire. «Ce signe, me dit-il, indique tout autre chose que ce que vous

pensez: on croit que le respect qu'il commande s'étendra jusque sur

l'espace qu'il recouvre, qu'il en écartera toute injure, et que la

muraille sera protégée par la croix. C'est souvent le contraire. Vingt

fois par jour la croix est compromise par la muraille.»

En effet, dans le moment où il me parlait, un homme qui nous tournait le

dos prouvait la justesse de cette réflexion; et cet homme était celui-là

même qui venait de peindre la croix devant laquelle il était arrêté, non

pas pour prier.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 17 / 53 题