CHAPITRE IV.

Siége et prise de Malte.--Capitulation.--Je trouve le moyen d'exécuter

l'article favorable aux chevaliers de la langue de France.

Qu'on me permette de le répéter: je n'ai pas pris l'engagement d'écrire

l'histoire du temps où j'ai vécu, mais seulement ce que je sais de

particulier sur les hommes remarquables avec lesquels je me suis trouvé

en rapport, et sur les faits intéressans qui se sont accomplis sous mes

yeux.

Qu'on ne me reproche donc pas de n'en pas dire sur le siége de Malte

plus que n'en contient ce chapitre. En compilant les récits qui en ont

été faits, je pourrais compléter le mien; mais je ne veux dire que ce

que je sais, et je ne sais bien que ce que j'ai vu.

La possession de Malte échappait évidemment à l'ordre des chevaliers de

Saint-Jean de Jérusalem, dont l'institution n'était plus en harmonie

avec l'esprit du temps, et aux droits desquels on n'ignorait pas que le

czar Paul Ier avait l'intention de se substituer. La France jugeant la

possession de cette île nécessaire à ses communications avec l'Égypte,

Bonaparte avait ordre de s'en emparer, si c'était possible; mais dans la

circonstance pouvait-il tenter le siége d'une pareille place? Ce qu'il

ne pouvait faire de vive force, il le fit par adresse; ce qu'il ne

pouvait pas conquérir, il l'escamota.

Le 9 juin, ayant pris position de manière à menacer les points par

lesquels l'île était accessible, et profitant de la terreur où le

développement de ses forces avait jeté les Maltais, le général demanda

l'entrée du port pour toute la flotte, et la liberté d'y renouveler ses

provisions. Le grand-maître ayant répondu par l'intermédiaire du consul

français que les lois de l'ordre et les principes de neutralité ne

permettaient pas d'admettre dans le port plus de quatre vaisseaux à la

fois, le général en chef affecta de prendre cette déclaration pour un

refus, retint le consul, et le lendemain, 10 juin, à quatre heures du

matin, l'armée descendit dans l'île sur quatre points différens. À midi,

il était maître des côtes et de la campagne, et tous les forts avaient

capitulé, excepté celui de Marsa-Sirocco, qui tint quelques heures de

plus. Les chevaliers s'étaient battus avec courage, mais ils n'avaient

pas été secondés par les milices. D'ailleurs le défaut de munitions et

l'état de délabrement où le matériel de la guerre était tombé par suite

de l'incurie de l'administration paralysaient partout les efforts des

braves.

Les affaires de l'ordre n'étaient pas en meilleur état dans la ville. À

onze heures, les assiégés risquèrent une sortie; mais ils rentrèrent

bientôt, après avoir perdu un bon nombre des leurs et le drapeau de la

religion. À midi, l'armée maltaise se voyait déjà réduite à quatre mille

hommes, très-peu disposés, pour la plupart, à se défendre.

Cependant les habitans de la campagne, entrés dans Malte pêle-mêle avec

les fuyards, y rapportèrent un désordre qui s'accrut encore par le

retour d'un corps de soldats chargés de la garde des postes extérieurs.

Frappés d'une terreur subite au milieu de la nuit, ils étaient venus

chercher dans la ville un refuge contre un ennemi qui ne les attaquait

pas. La frayeur se changea en fureur. Le sang coula dans les rues. Les

patrouilles tiraient les unes sur les autres. Plusieurs chevaliers

furent massacrés. Tout annonçait pour le lendemain des maux encore plus

grands que ceux qu'on avait éprouvés dans la journée. Sur les instances

des principaux habitans de l'île, le grand-maître se détermina à

demander une suspension d'armes. Le général Bonaparte y consentit, à

condition toutefois que la place et les forts lui seraient livrés dans

les vingt-quatre heures. Cette proposition, préliminaire d'une

capitulation définitive, fut portée au grand-maître par les citoyens

Poussielgue et Dolomieu.

Le premier, ci-devant secrétaire de légation à Turin, avait, quelques

mois avant, fait un voyage à Malte, où résidait son frère, et pendant ce

temps il avait eu le loisir d'étudier les dispositions des esprits; le

second, minéralogiste célèbre et antérieurement commandeur de Malte,

avait conservé des rapports avec plusieurs de ses anciens confrères, et

exerçait sur eux une influence dont le général crut pouvoir tirer parti.

Sa politique en cela sacrifiait l'intérêt privé à l'intérêt public.

Dolomieu n'accepta pas sans répugnance, sans douleur même, une mission

qui dès lors le livra aux attaques de la plus virulente calomnie, et qui

depuis a servi de prétexte à la cruauté avec laquelle on le traita en

Sicile, où, retenu contre le droit des gens par ordre de la cour de

Naples, il fut jeté dans un cachot, d'où il ne sortit au bout de

dix-huit mois que pour venir expirer en France.

Les négociations ne traînèrent pas en longueur. Dans la nuit du 11 au 12

juin, les plénipotentiaires du grand-maître conclurent à bord de

_l'Orient_ un traité par lequel les chevaliers renonçaient en faveur de

la république française à la souveraineté de Malte. En retour, la France

s'engageait à demander pour le grand-maître au congrès de Rastadt une

principauté en Allemagne, et à lui payer provisoirement une pension

annuelle de 200,000 fr. Le traité assurait de plus aux chevaliers reçus

avant 1792 une pension alimentaire proportionnée à leur âge, et

permettait de rentrer en France à ceux d'entre eux qui n'avaient pas

porté les armes contre la république. Ce traité fut conclu sous la

garantie de l'Espagne.

Le 14 l'escadre entra dans le port, et les troupes prirent possession

des forts, où le drapeau de la liberté remplaça celui de la religion.

Maîtres de Malte, les Français s'étonnaient de s'y trouver. _Nous ne

serions jamais entrés ici_, disait spirituellement Dufalga, _s'il n'y

avait eu quelqu'un pour nous en ouvrir les portes_.

La résistance fut si faible et de si courte durée, qu'on eut à peine le

temps de se signaler. Pendant ce temps de relâche pour l'Institut,

Lannes, qui retrouvait l'occasion de faire parler de lui, se hâta de la

saisir. Malgré les instructions du général en chef, qui, pour épargner

le sang, et dans l'espérance que les premières démonstrations

suffiraient pour amener une capitulation, avait prescrit aux généraux de

s'abstenir de toute prouesse inutile, entraîné par sa fougue, ce

grenadier avait été se loger jusque sous le rempart, où il avait engagé,

sans trop de nécessité, une fusillade des plus vives, et ce n'était pas

sans peine qu'il avait obéi à l'ordre qui le rappelait au

quartier-général. Témoin des reproches qu'à cette occasion lui adressa

Bonaparte, j'aime à les rapporter. «Maudit Gascon, qu'as-tu prétendu

faire? Prouver que tu es brave; qui en doute? Exposer ta troupe mal à

propos! T'exposer toi-même pour rien! C'est impardonnable. Songe à mieux

obéir dorénavant. Quand j'aurai besoin que tu ailles te faire tuer, je

te dirai d'y aller, et tu iras.» Peu d'éloges seraient aussi honorables

que cette réprimande.

Eugène de Beauharnais, qui ce jour-là faisait ses premières armes,

combattit avec toute la chaleur d'un jeune homme et avec tout le

sang-froid d'un vieux soldat. Il rapporta au général un drapeau qu'il

avait pris sur les chevaliers. Jamais l'enivrement de la gloire ne s'est

manifesté avec plus de candeur et plus de vivacité que sur cette figure

de dix-sept ans; Eugène se montra dès lors ce qu'il a été depuis; Eugène

se montra digne et du père que lui avait donné la nature, et de celui

que lui donnait l'adoption.

Ce n'est pas à sa pénurie, mais au défaut d'ordre que le gouvernement

maltais dut sa ruine. Les Français trouvèrent dans la place un matériel

immense et des munitions de toute espèce. La flotte s'y renforça de deux

vaisseaux, une frégate et trois galères. Trois millions du trésor de

Saint-Jean passèrent dans la caisse de l'armée.

L'égalité de droits proclamée, le général Bonaparte préposa au

gouvernement de l'île un conseil de neuf membres, auprès desquels il

plaça un commissaire français. Se modelant sur ce qui se faisait en

France, ce conseil devait régler les recettes et les dépenses, organiser

les tribunaux, établir dans le pays divisé en cantons l'administration

municipale et les justices de paix; tous ces actes devaient être

sanctionnés par le général commandant. C'était l'organisation de Corfou.

Bonaparte forma de plus une garde nationale pour le maintien de la

tranquillité intérieure, et quatre compagnies de canonniers pour la

défense des côtes. Pour rattacher par des liens puissans Malte à la

France, et conformément à ce qui avait été fait en Corse en 1766, sous

nos rois, quand, avant la naissance de Napoléon, cette île devint

française, il statua que des enfans choisis dans les meilleures familles

seraient envoyés sur le continent pour y être élevés dans les écoles de

la république. Indépendamment de cela, pourvoyant aux besoins de

l'instruction locale, il créa des écoles de différens degrés, une

bibliothèque, un cabinet d'antiquités, un muséum d'histoire naturelle,

un jardin botanique, un observatoire; et il affecta des revenus à

l'entretien de ces divers établissemens. Il ne négligea pas non plus les

intérêts de la religion. Déterminant les rapports des divers cultes

entre eux, il mit des bornes aux empiétemens du clergé latin sur le

clergé grec, déclara les prêtres indigènes seuls capables de posséder

des bénéfices dans l'île, reconnut les droits des juifs, détermina l'âge

où les religieux des deux sexes seraient admis à faire des voeux, purgea

Malte de tous les moines étrangers, et par une mesure vraiment pieuse,

il dota l'hôpital des revenus des couvens qu'il supprimait.

Six jours suffirent à tant de travaux. Après avoir confié les fonctions

de commissaire du gouvernement à Regnauld de Saint-Jean d'Angély, dans

lequel il avait déjà eu occasion de reconnaître cette haute capacité,

dont il a si souvent usé par la suite, laissant à terre quatre mille

Français sous le commandement du général Vaubois, Bonaparte revint à

bord, et donna ordre d'appareiller.

Les chevaliers âgés de plus de soixante ans avaient obtenu la permission

de rester à Malte; les autres fuient renvoyés dans leur patrie

respective. Les chevaliers français qui, âgés de moins de trente ans,

voulurent prendre du service sur la flotte ou dans l'armée, y furent

admis selon leur grade, ou employés d'après leurs aptitudes dans les

administrations: acte de politique et de générosité par lequel Bonaparte

appelait dans son camp des hommes utiles, et ouvrait un asile à des

infortunés qui, proscrits par les lois françaises et par la capitulation

de Malte, avaient perdu deux fois leur patrie; acte où l'on reconnaît

l'esprit de l'homme qui avait permis à Wurmser de sauver les émigrés

enfermés avec lui dans Mantoue. Ce dernier fait, qui n'avait pas été

ignoré des chevaliers, avait eu une grande influence sur leur

détermination. Ils ne craignirent pas de se mettre à la discrétion d'un

vainqueur si modéré: aussi Bonaparte disait-il qu'il avait pris Malte

dans Mantoue.

Les esclaves mahométans trouvés dans le bagne furent distribués sur

l'escadre, soit pour y être employés, soit pour être échangés en Égypte

contre des chrétiens captifs chez les beys.

La flotte quitta Malte le 19 juin. Je restai dans l'île, puis je

retournai en France. Quelles circonstances, quels motifs me firent

changer tout à coup de direction? On va le savoir.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 16 / 53 题