Siége et prise de Malte.--Capitulation.--Je trouve le moyen d'exécuter
l'article favorable aux chevaliers de la langue de France.
Qu'on me permette de le répéter: je n'ai pas pris l'engagement d'écrire
l'histoire du temps où j'ai vécu, mais seulement ce que je sais de
particulier sur les hommes remarquables avec lesquels je me suis trouvé
en rapport, et sur les faits intéressans qui se sont accomplis sous mes
yeux.
Qu'on ne me reproche donc pas de n'en pas dire sur le siége de Malte
plus que n'en contient ce chapitre. En compilant les récits qui en ont
été faits, je pourrais compléter le mien; mais je ne veux dire que ce
que je sais, et je ne sais bien que ce que j'ai vu.
La possession de Malte échappait évidemment à l'ordre des chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem, dont l'institution n'était plus en harmonie
avec l'esprit du temps, et aux droits desquels on n'ignorait pas que le
czar Paul Ier avait l'intention de se substituer. La France jugeant la
possession de cette île nécessaire à ses communications avec l'Égypte,
Bonaparte avait ordre de s'en emparer, si c'était possible; mais dans la
circonstance pouvait-il tenter le siége d'une pareille place? Ce qu'il
ne pouvait faire de vive force, il le fit par adresse; ce qu'il ne
pouvait pas conquérir, il l'escamota.
Le 9 juin, ayant pris position de manière à menacer les points par
lesquels l'île était accessible, et profitant de la terreur où le
développement de ses forces avait jeté les Maltais, le général demanda
l'entrée du port pour toute la flotte, et la liberté d'y renouveler ses
provisions. Le grand-maître ayant répondu par l'intermédiaire du consul
français que les lois de l'ordre et les principes de neutralité ne
permettaient pas d'admettre dans le port plus de quatre vaisseaux à la
fois, le général en chef affecta de prendre cette déclaration pour un
refus, retint le consul, et le lendemain, 10 juin, à quatre heures du
matin, l'armée descendit dans l'île sur quatre points différens. À midi,
il était maître des côtes et de la campagne, et tous les forts avaient
capitulé, excepté celui de Marsa-Sirocco, qui tint quelques heures de
plus. Les chevaliers s'étaient battus avec courage, mais ils n'avaient
pas été secondés par les milices. D'ailleurs le défaut de munitions et
l'état de délabrement où le matériel de la guerre était tombé par suite
de l'incurie de l'administration paralysaient partout les efforts des
braves.
Les affaires de l'ordre n'étaient pas en meilleur état dans la ville. À
onze heures, les assiégés risquèrent une sortie; mais ils rentrèrent
bientôt, après avoir perdu un bon nombre des leurs et le drapeau de la
religion. À midi, l'armée maltaise se voyait déjà réduite à quatre mille
hommes, très-peu disposés, pour la plupart, à se défendre.
Cependant les habitans de la campagne, entrés dans Malte pêle-mêle avec
les fuyards, y rapportèrent un désordre qui s'accrut encore par le
retour d'un corps de soldats chargés de la garde des postes extérieurs.
Frappés d'une terreur subite au milieu de la nuit, ils étaient venus
chercher dans la ville un refuge contre un ennemi qui ne les attaquait
pas. La frayeur se changea en fureur. Le sang coula dans les rues. Les
patrouilles tiraient les unes sur les autres. Plusieurs chevaliers
furent massacrés. Tout annonçait pour le lendemain des maux encore plus
grands que ceux qu'on avait éprouvés dans la journée. Sur les instances
des principaux habitans de l'île, le grand-maître se détermina à
demander une suspension d'armes. Le général Bonaparte y consentit, à
condition toutefois que la place et les forts lui seraient livrés dans
les vingt-quatre heures. Cette proposition, préliminaire d'une
capitulation définitive, fut portée au grand-maître par les citoyens
Poussielgue et Dolomieu.
Le premier, ci-devant secrétaire de légation à Turin, avait, quelques
mois avant, fait un voyage à Malte, où résidait son frère, et pendant ce
temps il avait eu le loisir d'étudier les dispositions des esprits; le
second, minéralogiste célèbre et antérieurement commandeur de Malte,
avait conservé des rapports avec plusieurs de ses anciens confrères, et
exerçait sur eux une influence dont le général crut pouvoir tirer parti.
Sa politique en cela sacrifiait l'intérêt privé à l'intérêt public.
Dolomieu n'accepta pas sans répugnance, sans douleur même, une mission
qui dès lors le livra aux attaques de la plus virulente calomnie, et qui
depuis a servi de prétexte à la cruauté avec laquelle on le traita en
Sicile, où, retenu contre le droit des gens par ordre de la cour de
Naples, il fut jeté dans un cachot, d'où il ne sortit au bout de
dix-huit mois que pour venir expirer en France.
Les négociations ne traînèrent pas en longueur. Dans la nuit du 11 au 12
juin, les plénipotentiaires du grand-maître conclurent à bord de
_l'Orient_ un traité par lequel les chevaliers renonçaient en faveur de
la république française à la souveraineté de Malte. En retour, la France
s'engageait à demander pour le grand-maître au congrès de Rastadt une
principauté en Allemagne, et à lui payer provisoirement une pension
annuelle de 200,000 fr. Le traité assurait de plus aux chevaliers reçus
avant 1792 une pension alimentaire proportionnée à leur âge, et
permettait de rentrer en France à ceux d'entre eux qui n'avaient pas
porté les armes contre la république. Ce traité fut conclu sous la
garantie de l'Espagne.
Le 14 l'escadre entra dans le port, et les troupes prirent possession
des forts, où le drapeau de la liberté remplaça celui de la religion.
Maîtres de Malte, les Français s'étonnaient de s'y trouver. _Nous ne
serions jamais entrés ici_, disait spirituellement Dufalga, _s'il n'y
avait eu quelqu'un pour nous en ouvrir les portes_.
La résistance fut si faible et de si courte durée, qu'on eut à peine le
temps de se signaler. Pendant ce temps de relâche pour l'Institut,
Lannes, qui retrouvait l'occasion de faire parler de lui, se hâta de la
saisir. Malgré les instructions du général en chef, qui, pour épargner
le sang, et dans l'espérance que les premières démonstrations
suffiraient pour amener une capitulation, avait prescrit aux généraux de
s'abstenir de toute prouesse inutile, entraîné par sa fougue, ce
grenadier avait été se loger jusque sous le rempart, où il avait engagé,
sans trop de nécessité, une fusillade des plus vives, et ce n'était pas
sans peine qu'il avait obéi à l'ordre qui le rappelait au
quartier-général. Témoin des reproches qu'à cette occasion lui adressa
Bonaparte, j'aime à les rapporter. «Maudit Gascon, qu'as-tu prétendu
faire? Prouver que tu es brave; qui en doute? Exposer ta troupe mal à
propos! T'exposer toi-même pour rien! C'est impardonnable. Songe à mieux
obéir dorénavant. Quand j'aurai besoin que tu ailles te faire tuer, je
te dirai d'y aller, et tu iras.» Peu d'éloges seraient aussi honorables
que cette réprimande.
Eugène de Beauharnais, qui ce jour-là faisait ses premières armes,
combattit avec toute la chaleur d'un jeune homme et avec tout le
sang-froid d'un vieux soldat. Il rapporta au général un drapeau qu'il
avait pris sur les chevaliers. Jamais l'enivrement de la gloire ne s'est
manifesté avec plus de candeur et plus de vivacité que sur cette figure
de dix-sept ans; Eugène se montra dès lors ce qu'il a été depuis; Eugène
se montra digne et du père que lui avait donné la nature, et de celui
que lui donnait l'adoption.
Ce n'est pas à sa pénurie, mais au défaut d'ordre que le gouvernement
maltais dut sa ruine. Les Français trouvèrent dans la place un matériel
immense et des munitions de toute espèce. La flotte s'y renforça de deux
vaisseaux, une frégate et trois galères. Trois millions du trésor de
Saint-Jean passèrent dans la caisse de l'armée.
L'égalité de droits proclamée, le général Bonaparte préposa au
gouvernement de l'île un conseil de neuf membres, auprès desquels il
plaça un commissaire français. Se modelant sur ce qui se faisait en
France, ce conseil devait régler les recettes et les dépenses, organiser
les tribunaux, établir dans le pays divisé en cantons l'administration
municipale et les justices de paix; tous ces actes devaient être
sanctionnés par le général commandant. C'était l'organisation de Corfou.
Bonaparte forma de plus une garde nationale pour le maintien de la
tranquillité intérieure, et quatre compagnies de canonniers pour la
défense des côtes. Pour rattacher par des liens puissans Malte à la
France, et conformément à ce qui avait été fait en Corse en 1766, sous
nos rois, quand, avant la naissance de Napoléon, cette île devint
française, il statua que des enfans choisis dans les meilleures familles
seraient envoyés sur le continent pour y être élevés dans les écoles de
la république. Indépendamment de cela, pourvoyant aux besoins de
l'instruction locale, il créa des écoles de différens degrés, une
bibliothèque, un cabinet d'antiquités, un muséum d'histoire naturelle,
un jardin botanique, un observatoire; et il affecta des revenus à
l'entretien de ces divers établissemens. Il ne négligea pas non plus les
intérêts de la religion. Déterminant les rapports des divers cultes
entre eux, il mit des bornes aux empiétemens du clergé latin sur le
clergé grec, déclara les prêtres indigènes seuls capables de posséder
des bénéfices dans l'île, reconnut les droits des juifs, détermina l'âge
où les religieux des deux sexes seraient admis à faire des voeux, purgea
Malte de tous les moines étrangers, et par une mesure vraiment pieuse,
il dota l'hôpital des revenus des couvens qu'il supprimait.
Six jours suffirent à tant de travaux. Après avoir confié les fonctions
de commissaire du gouvernement à Regnauld de Saint-Jean d'Angély, dans
lequel il avait déjà eu occasion de reconnaître cette haute capacité,
dont il a si souvent usé par la suite, laissant à terre quatre mille
Français sous le commandement du général Vaubois, Bonaparte revint à
bord, et donna ordre d'appareiller.
Les chevaliers âgés de plus de soixante ans avaient obtenu la permission
de rester à Malte; les autres fuient renvoyés dans leur patrie
respective. Les chevaliers français qui, âgés de moins de trente ans,
voulurent prendre du service sur la flotte ou dans l'armée, y furent
admis selon leur grade, ou employés d'après leurs aptitudes dans les
administrations: acte de politique et de générosité par lequel Bonaparte
appelait dans son camp des hommes utiles, et ouvrait un asile à des
infortunés qui, proscrits par les lois françaises et par la capitulation
de Malte, avaient perdu deux fois leur patrie; acte où l'on reconnaît
l'esprit de l'homme qui avait permis à Wurmser de sauver les émigrés
enfermés avec lui dans Mantoue. Ce dernier fait, qui n'avait pas été
ignoré des chevaliers, avait eu une grande influence sur leur
détermination. Ils ne craignirent pas de se mettre à la discrétion d'un
vainqueur si modéré: aussi Bonaparte disait-il qu'il avait pris Malte
dans Mantoue.
Les esclaves mahométans trouvés dans le bagne furent distribués sur
l'escadre, soit pour y être employés, soit pour être échangés en Égypte
contre des chrétiens captifs chez les beys.
La flotte quitta Malte le 19 juin. Je restai dans l'île, puis je
retournai en France. Quelles circonstances, quels motifs me firent
changer tout à coup de direction? On va le savoir.