Anecdotes sur le général Bonaparte.--Institut en pleine mer.
Je voudrais me rappeler tout ce que disait Bonaparte dans des
conversations pareilles à celle dont je viens de rendre compte,
conversations où son esprit et son caractère se montraient à nu,
conversations que ses loisirs lui permettaient de provoquer, et il avait
alors beaucoup de loisirs. Une fois embarqué, que lui restait-il à faire
jusqu'au débarquement? Ses plans étaient arrêtés, ses instructions
données. Le gouvernement de la flotte ne le regardait pas plus que ne
l'avait regardé, après avoir dit une fois: _À Toulon_, le gouvernement
de la voiture de poste qui l'avait amené de Paris. Il n'y avait là
d'occupation que pour l'amiral.
Il revenait volontiers avec moi sur la littérature; tantôt analysant les
principes, tantôt analysant les ouvrages; l'esprit analytique dominait
en lui. Ses critiques n'étaient pas toujours justes; mais elles avaient
toutes un caractère d'originalité remarquable; elles étaient toutes
marquées du sceau d'un esprit extraordinaire. J'admirais, tout en le
combattant, la facilité avec laquelle il improvisait des théories sur
les matières les plus étrangères à ses occupations habituelles, et qu'il
discutait évidemment pour la première fois; rapportant tout, ainsi que
je l'ai dit, à l'intérêt qui pour lui était le premier de tous, la
politique.
Telle était, par exemple, sa doctrine sur la tragédie. Les intérêts des
nations, des passions appliquées à un but politique, le développement
des projets de l'homme d'État, les révolutions qui changent la face des
empires, voilà, disait-il, la matière tragique. Les autres intérêts qui
s'y trouvent mêlés, les intérêts d'amour surtout, qui dominent dans les
tragédies françaises, ne sont que de la comédie dans la tragédie.
Ce n'est qu'une comédie non plus qu'un drame, si sérieux, si pathétique
qu'il soit; tout y étant fondé sur des intérêts privés. _Zaïre_, d'après
son opinion, ne serait qu'une comédie.
Cette opinion est erronée, au point qu'il serait inutile de la réfuter;
elle est d'un homme qui méconnaissait la nature et le but de la
tragédie; c'est une véritable hérésie littéraire; mais cette hérésie
n'est certes pas d'un esprit commun. Les moyens qu'il employait pour la
défendre annonçaient surtout en lui une abondance de ressources que j'ai
rencontrée dans bien peu de personnes, quoique j'aie connu beaucoup
d'hérétiques en doctrine dramatique.
Cette opinion, au reste, explique l'admiration de Bonaparte pour
Corneille; en cela on ne saurait l'accuser d'hérésie.
Remarquons à cette occasion que, bien qu'il eût l'esprit fort juste, il
ne répugnait pas à recourir au sophisme. Une discussion de cette nature
n'était pour lui qu'une espèce d'escrime où il cherchait moins à
soutenir la vérité qu'à faire briller la subtilité de son esprit.
Quand il appliquait cette faculté à l'examen d'un morceau de poésie,
c'était à dérouter l'esprit le plus positif. Peu de vers sortaient
intègres de ses analyses. Un jour nous lisions le poëme des _Jardins_:
pauvre Jacques, comme il te disséquait! À chaque mot, c'était une
bataille que je ne gagnais pas toujours. De vers en vers, nous en vînmes
à ceux que le poëte adresse à sa muse:
N'empruntons pas ici d'ornement étranger;
Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager;
Et, _comme un rayon pur colore un beau nuage,
Des couleurs du sujet je teindrai mon langage._
J'avais compris ces vers jusqu'alors. Après les lui avoir entendu
analyser, je n'y compris plus rien, et je crois même ne plus les
comprendre. Le fait est que j'en avais moins compris que deviné le sens.
À la suite d'une discussion sur la tragédie, malgré la différence de nos
principes, «Faisons une tragédie ensemble, me dit-il une
fois.--Volontiers, général; mais quand nous aurons fait ensemble un plan
de campagne.» Il me regarda en riant, me tira l'oreille, et parla
d'autre chose.
Ces discussions étaient souvent mêlées de digressions où se révélait
toute l'étendue de son esprit. Elles roulaient sur mille objets.
Quantité de projets, qui pour être exécutés voulaient toute la puissance
qu'il a exercée depuis, fermentaient déjà dans sa tête; il me parlait
tantôt de communications à ouvrir entre les départemens, soit par des
routes, soit par des canaux, soit par le percement, soit par
l'aplanissement des montagnes; tantôt des embellissemens que demandait
la capitale, embellissemens quelquefois si gigantesques que, malgré
l'étendue de ses moyens et l'énergie de sa volonté, il n'a pu les
réaliser. «Si j'étais maître en France, disait-il, je voudrais faire de
Paris, nom seulement la plus belle ville qui existât, la plus belle
ville qui ait existé, mais encore la plus belle qui puisse exister. J'y
voudrais réunir tout ce qu'on admirait dans Athènes et dans Rome, dans
Babylone et dans Memphis; de vastes places ornées de monumens et de
statues, des fontaines jaillissantes dans tous les carrefours pour
assainir l'air et nettoyer les rues; des canaux circulant entre les
arbres des boulevards qui entourent la capitale; des monumens réclamés
par l'utilité publique, tels que des ponts, des théâtres, des musées,
que l'architecture enrichirait de toute la magnificence compatible avec
leurs divers caractères. Ce que les anciens peuples ont fait, les
peuples modernes ne peuvent-ils pas le faire? Les forces existent; il ne
manque qu'une volonté qui les mette en mouvement, et qu'une intelligence
qui les dirige. Ces deux moteurs se trouveraient dans un gouvernement
qui aimerait la gloire.--Les ressources de la France, si grandes
qu'elles puissent être, suffiraient difficilement, lui dis-je, à la
dépense qu'entraînerait l'exécution de projets pareils. Louis XIV a
laissé la France obérée sous le poids des dettes contractées pour la
seule construction de Versailles. Versailles seul lui a plus coûté que
n'ont coûté aux rois d'Égypte les monumens de Thèbes et de Memphis,
parce que des ognons ne suffisent plus à payer des ouvriers; la
destruction de l'esclavage ne permet plus aux gouvernemens de former des
entreprises aussi colossales. Nos institutions modernes offriraient
cependant quelques ressources pour l'exécution de travaux publics d'une
certaine nature, quelle que fût leur immensité. J'ai vu un régiment
aplanir la butte qui se trouve entre Versailles et Saint-Cloud. Employer
pendant la paix le soldat à de pareils travaux, serait une opération
doublement utile. Qu'en pensez-vous, général?--L'idée n'est pas
mauvaise», dit-il.
Un point sur lequel il revenait souvent, ce sont les inconvéniens qui
résultaient pour la chose publique de l'influence que les femmes
exerçaient en France sur les affaires, et du désordre que leur luxe
amenait dans l'économie domestique. «Les femmes, disait-il, sont l'âme
de toutes les intrigues; on devrait les reléguer dans leur ménage; les
salons du gouvernement devraient leur être fermés. On devrait leur
défendre de paraître en public autrement qu'avec la jupe noire et le
voile, autrement qu'avec le _mezzaro_, comme à Gênes et à Venise.»
Quelquefois il parlait de l'art dans lequel il a donné un égal à tout ce
qu'il y a eu de plus grand avant lui, de l'art militaire. Alors
j'écoutais et j'admirais sans réserve, n'intervenant dans le dialogue
que pour provoquer par des questions nouvelles de nouvelles
explications. Sans consigner ici ses discours, car il y aurait pis que
de la présomption de ma part à tenter en cette circonstance de le
traduire, je me bornerai à dire qu'il ne regardait comme grand que le
général qui à l'art qui fait vaincre joignait celui qui fait vivre, qui
à l'art de commander une armée joignait celui qui la fait subsister.
Annibal, à ce titre, était pour lui le plus grand capitaine des temps
anciens. «Il m'étonne moins, disait-il, pour avoir traversé les Espagnes
et les Gaules, pour avoir franchi les Pyrénées et les Alpes, pour avoir
vaincu les Romains à Trébie, à Trasymène, à Cannes, que pour avoir
conservé son armée pendant dix-sept ans au milieu des nations ennemies.
Avec du bonheur, on peut gagner des batailles; pour faire subsister une
armée si long-temps, il faut du génie.»
Les moyens qu'il a employés depuis pour faire subsister les innombrables
années de l'empire ne sont-ils pas une conséquence de ce principe?
Dans les temps modernes, le capitaine qu'il admirait le plus est celui
qu'a immortalisé la guerre de sept ans, Frédéric II; il le mettait bien
au-dessus de Charles XII.
Il accordait une place un peu moins belle au général Cartaux, sous les
ordres duquel il avait commencé le siége de Toulon. «Patriote comme un
jacobin, mais ignorant comme un capucin, ce militaire, d'abord peintre
en émail, disait le général Bonaparte, ne connaissait même pas les
premiers principes de l'art dans lequel il débutait à quarante ans. Rien
d'absurde comme son plan d'attaque, qu'il ne développait jamais sans
commencer et sans finir par cette phrase: _Je marche sur trois
colonnes_.
«Le commandement de l'artillerie m'étant revenu par l'absence des
officiers de grade supérieur au mien, je n'étais que capitaine, je me
permis de démontrer à Cartaux les vices de son système. Cartaux, s'il
n'était bon militaire, était bonhomme. Non seulement il ne se fâcha pas,
mais renonçant à ses idées pour les miennes, qu'il ne comprenait guère:
«Capitaine _Canon_, me dit-il, je vois que tu t'y entends mieux que moi;
fais comme tu l'entends; mais tu me réponds de tout sur ta tête.» J'ai
après tout de grandes obligations à l'ignorance et à la bonhomie de
Cartaux, qui ne rougissait pas de trouver dans autrui les connaissances
qui lui manquaient. C'est surtout son mérite; mais il n'a guère que
celui-là et le courage. Il faut quelque chose de plus, je crois, pour
faire un grand capitaine.»
Quelquefois aussi Bonaparte nous entretenait des premières années de son
enfonce. Il ne semblait pas avoir gardé une opinion également
avantageuse de tous ses professeurs de Brienne. Une fois, entre autres,
il se récria vivement contre le fanatisme d'un de ces minimes; il y
avait justice.
«Un jour de première communion, disait-il, plusieurs d'entre nous
étaient allés se promener avant la messe. L'appétit nous talonnant, nous
entrons dans une chaumière, et nous faisons faire une omelette que nous
mangeons par à compte sur le déjeuner; puis nous allons à l'église. Ceux
qui devaient communier communient. Au sortir de la messe, grand
scandale; toutes les cloches sont en branle; on crie à l'anathème. Et
pourquoi? La vieille chez qui l'omelette avait été mangée avait dénoncé
à un de nos moines un des communians comme ayant mangé avant de
communier, ce qui constitue un sacrilége, et cet imbécile, au lieu de
tenir la chose secrète, l'avait divulguée, appelant sur l'accusé la
vengeance de Dieu et des hommes. Ce n'est qu'en faisant évader l'étourdi
qu'on lui a sauvé le sort du chevalier de La Barre.--Est-ce possible?
m'écriai-je.--Tout impossible qu'il vous paraisse, le fait n'en est pas
moins vrai; demandez à Bourrienne[8].»
Ces conversations engagées au hasard avaient lieu entre les deux repas,
dans les momens qu'il ne donnait pas à la solitude. Rarement il les
prolongeait au point d'épuiser la matière. Quand il était las ou
suffisamment délassé, car il les provoquait surtout pour se distraire,
il les brisait, et retournait dans sa cellule.
Après dîner il n'en était pas ainsi. Tout à la société pour la soirée,
sa promenade faite sur le pont, il rassemblait autour de la table du
conseil ce qu'il appelait son _Institut_. Alors commençaient, sous sa
présidence, des discussions en règle, dans lesquelles il n'intervenait
guère que pour les ranimer quand elles tendaient à s'éteindre; prenant
plus de plaisir alors au rôle de juge du camp qu'à celui de champion.
Formée des chefs de toutes les armes et de ceux de tous les services, et
formée conséquemment de savans, cette réunion avait d'autant plus
d'analogie avec celle dont elle empruntait le nom, que toutes les
sciences humaines y avaient des représentons. Rejeton de l'Institut de
France, elle fut la souche de l'Institut d'Égypte. Parmi ses membres, au
nombre desquels le général avait daigné m'admettre, on remarquait le
docteur Desgenettes, le docteur Larrey, l'interprète Venture, le général
Dufalga et Regnauld de Saint-Jean d'Angély. C'est entre ces deux
derniers surtout qu'avaient lieu les discussions, discussions assez
vives quelquefois pour avoir le caractère de disputes. Voici comment
elles s'engagèrent.
Les académiciens ayant pris place sur des chaises au tapis vert, et les
auditeurs sur le divan qui régnait autour de la salle: «Que lirons-nous
ce soir?» me dit le général, adressant cette question au bibliothécaire,
s'entend. «Prenons un publiciste, un moraliste.--Nous avons là
Montaigne, Montesquieu et Rousseau; choisissez, général.--Eh bien,
apportez-nous Rousseau; lisons un de ses discours.--Lequel?--Celui que
vous voudrez. Le premier venu; au premier endroit venu.»
Je tire de la bibliothèque le volume où sont les discours de Rousseau,
et, commençant par le premier, je tombe sur ce passage du _Discours sur
l'inégalité des conditions_; c'est la première phrase de la seconde
partie.
«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: _Ceci est à
moi_, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai
fondateur de la société civile.»
Les réclamations qui aussitôt s'élevèrent m'empêchèrent de continuer.
«Il y a erreur, disait l'un; Jean-Jacques prend ici la cause pour
l'effet. En s'appropriant ce qui appartenait à tous, cet homme fut
criminel envers le droit naturel, mais il ne fonda pas la société
civile.--Il en provoqua la fondation, disait l'autre, en ce que ceux qui
suivirent son exemple s'entendirent bientôt pour se maintenir dans la
possession de ce qu'ils avaient usurpé. C'est du contrat qu'ils
stipulèrent pour se garantir leurs propriétés réciproques, que date la
fondation de la société civile. Les hommes étaient sortis dès lors de
l'état de nature. Cet état intermédiaire les a conduits à s'organiser en
société.»
Ces opinions en provoquèrent d'autres, et le conflit qui en résulta nous
conduisit jusqu'à l'heure où on apporta le punch, car toutes les soirées
se terminaient à l'anglaise. «Le reste à demain», dit le général,
enlevant la séance.
Le lendemain à la même heure que la veille: «Achevons notre discours,
dit le général. Citoyen secrétaire, secrétaire de l'Institut, bien
entendu, où en étions-nous?--Au milieu de la première phrase,
général.--Reprenons-la au commencement. «Le premier qui ayant enclos un
terrain osa dire: _Ceci est à moi_, et trouva des gens assez
simples...»--Malgré l'éloquence avec laquelle mon opinion a été
combattue par le citoyen Regnauld, dit Dufalga[9], j'y persiste; et loin
de me tenir pour battu, je prétends que les lois qui consacrent la
propriété consacrent une usurpation, un vol. Je sens toutefois ce qu'il
y aurait d'inconvéniens, dans l'état où est la société, à supprimer ces
lois. Les brigands eux-mêmes règlent par des lois les droits des
brigands. Il faut composer avec les vices de son siècle. Mais ces lois
imposées par la violence, si on ne peut les supprimer, ne peut-on pas
les modifier dans l'intérêt de la justice? Ne pourrait-on pas régler le
droit de propriété, puisque propriété il y a, de manière à ce que tous
les membres de la société fussent appelés à en jouir, je ne dis pas
éventuellement, fortuitement, mais certainement, mais
infailliblement?--La chose est-elle possible? dit Regnauld.--Si elle est
possible! rien de plus facile. Il suffirait pour cela d'adopter une
théorie que j'ai faite.--Comment! vous avez fait une théorie sur cette
matière! L'avez-vous ici?--Oui, général.--Eh bien, lisez-nous-la.»
Dufalga, qui avait prévu la demande, tire un cahier de sa poche et lit
cette théorie, fruit de ses méditations, objet de ses affections, et
dont il ne se séparait pas plus que le Camoëns ne se séparait de sa
_Lusiade_.
Cet ouvrage, d'un des hommes les plus honnêtes que j'aie rencontrés,
était, le dirai-je, un des rêves les plus bizarres qui soient sortis
d'un esprit droit, un des plus dangereux paradoxes qui aient passé par
la tête d'un homme de bien. Pour mettre le lecteur à même d'en juger, je
me bornerai à dire que, tolérant le droit de propriété comme un mal
irrémédiable, pour l'atténuer, il divisait la société en propriétaires
présens et propriétaires futurs, en propriétaires jouissans et
propriétaires exploitans. Fermiers des premiers, ces derniers, d'après
sa théorie, feraient valoir pendant vingt ans la terre dont les autres
recueilleraient le revenu pendant vingt ans, au bout desquels le fermier
devenu propriétaire serait obligé de prendre un fermier qui, au bout de
vingt ans, deviendrait propriétaire à la même condition. C'est ainsi
qu'il trouvait le moyen de faire participer successivement tous les
membres de la famille française aux avantages de la propriété
territoriale préalablement réduite à des proportions à déterminer.
La discussion de ce projet, qui n'est pas sans analogie avec les
principes de Saint-Simon, fut plus vive encore que celle de la veille.
Celle-là n'avait été qu'une escarmouche; celle-ci fut un combat qui
divertissait fort le président, et où la victoire ne resta pas à
Dufalga. La seule arrivée du punch y fit trêve. «Le reste à l'ordinaire
prochain», dit le général en levant la séance.
Le lendemain je reprends le discours au commencement. À peine avais-je
dit: «Le premier qui, ayant enclos un terrain, osa dire: _Ceci en est à
moi_», qu'on m'interrompit, et la dispute de recommencer sur cet
inépuisable texte. Bref, il ne me fut pas plus possible de sortir de
cette phrase de Rousseau qu'au caporal Trim de celle qui commence
_l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux_.
«Général, dis-je à Dufalga, pendant que les deux antagonistes
reprenaient haleine, votre théorie n'est pas absolument neuve. Le
mouvement de rotation qu'elle imprime à la propriété avait été trouvé
cent et quelques années avant vous par un philosophe du XVIIe siècle, et
ses moyens sont exposés de la manière la plus précise...--Et où cela?
Dans un conte de La Fontaine, dans _Belphégor_. Écoutez:
Un intendant! qu'est-ce que cette chose?
Je définis cet être un animal
Qui, comme on dit, sait pêcher en eau trouble;
Et plus le bien de son maître va mal,
Plus le sien croît, plus son profit redouble,
Tant qu'aisément lui-même achèterait
Ce qui de net au seigneur resterait:
Donc, par raison bien et dûment déduite,
On pourrait voir, chaque chose réduite.
En son état, s'il arrivait qu'un jour
L'autre devînt intendant à son tour:
Car, regagnant ce qu'il eut étant maître,
Ils reprendraient tous deux leur premier être.
Cette citation fit rire Dufalga lui-même, qui mettait dans tout cela
plus de chaleur que d'humeur, et termina la séance assez gaiement.
Quelques incidens bouffons avaient tempéré parfois le sérieux de ces
séances, qui n'étaient pas du goût de tout le monde, et auxquelles le
général en chef avait presque exigé que tout le monde assistât. Ils
provenaient presque tous de Junot, à qui le général passait beaucoup de
choses, et qui s'en permettait beaucoup. «Général, dit-il au président
le jour de l'ouverture, pourquoi Lannes (et dans ce nom il ne faisait
pas de la première syllabe une brève), pourquoi Lannes n'est-il pas de
l'Institut? N'y devrait-il pas être admis sur son nom?»
Dans la même séance, il feint de s'endormir, ou s'endort peut-être. Ses
ronflemens couvraient presque la voix de l'orateur. «Qu'est-ce qui
ronfle ici? dit le général.--C'est Junot, répondit Lannes, qui ne
ronflait pas, et qui, tout en prenant sa revanche, partageait assez
l'opinion que son camarade émettait d'une manière si bruyante sur les
savans.--Réveillez-le.» On réveille Junot qui, le moment d'après, ronfle
de plus fort. «Réveillez-le donc, vous dis-je.» Puis, avec quelque
impatience: «Qu'as-tu donc à ronfler ainsi?--Général, c'est votre _sacré
fichu_ Institut qui endort tout le monde, excepté vous.--Va dormir dans
ton lit.--C'est ce que je demande», dit en se levant l'aide de camp,
qui, prenant cela pour un congé définitif, se crut autorisé dès lors à
ne plus assister à nos séances.
Ces faits sont de la plus grande vérité. J'ai cru devoir les raconter,
tout minutieux qu'ils soient, parce qu'ils peignent l'esprit et le
caractère d'un homme qui n'a rien dit ni rien fait que de significatif,
et qu'ils montrent tel qu'il était dans la vie intérieur, c'est-à-dire
aussi bon qu'un lion le peut être.
Ce qui me reste à conter le prouvera mieux encore.