CHAPITRE II.

Anecdotes sur le général Bonaparte.--Institut en pleine mer.

Je voudrais me rappeler tout ce que disait Bonaparte dans des

conversations pareilles à celle dont je viens de rendre compte,

conversations où son esprit et son caractère se montraient à nu,

conversations que ses loisirs lui permettaient de provoquer, et il avait

alors beaucoup de loisirs. Une fois embarqué, que lui restait-il à faire

jusqu'au débarquement? Ses plans étaient arrêtés, ses instructions

données. Le gouvernement de la flotte ne le regardait pas plus que ne

l'avait regardé, après avoir dit une fois: _À Toulon_, le gouvernement

de la voiture de poste qui l'avait amené de Paris. Il n'y avait là

d'occupation que pour l'amiral.

Il revenait volontiers avec moi sur la littérature; tantôt analysant les

principes, tantôt analysant les ouvrages; l'esprit analytique dominait

en lui. Ses critiques n'étaient pas toujours justes; mais elles avaient

toutes un caractère d'originalité remarquable; elles étaient toutes

marquées du sceau d'un esprit extraordinaire. J'admirais, tout en le

combattant, la facilité avec laquelle il improvisait des théories sur

les matières les plus étrangères à ses occupations habituelles, et qu'il

discutait évidemment pour la première fois; rapportant tout, ainsi que

je l'ai dit, à l'intérêt qui pour lui était le premier de tous, la

politique.

Telle était, par exemple, sa doctrine sur la tragédie. Les intérêts des

nations, des passions appliquées à un but politique, le développement

des projets de l'homme d'État, les révolutions qui changent la face des

empires, voilà, disait-il, la matière tragique. Les autres intérêts qui

s'y trouvent mêlés, les intérêts d'amour surtout, qui dominent dans les

tragédies françaises, ne sont que de la comédie dans la tragédie.

Ce n'est qu'une comédie non plus qu'un drame, si sérieux, si pathétique

qu'il soit; tout y étant fondé sur des intérêts privés. _Zaïre_, d'après

son opinion, ne serait qu'une comédie.

Cette opinion est erronée, au point qu'il serait inutile de la réfuter;

elle est d'un homme qui méconnaissait la nature et le but de la

tragédie; c'est une véritable hérésie littéraire; mais cette hérésie

n'est certes pas d'un esprit commun. Les moyens qu'il employait pour la

défendre annonçaient surtout en lui une abondance de ressources que j'ai

rencontrée dans bien peu de personnes, quoique j'aie connu beaucoup

d'hérétiques en doctrine dramatique.

Cette opinion, au reste, explique l'admiration de Bonaparte pour

Corneille; en cela on ne saurait l'accuser d'hérésie.

Remarquons à cette occasion que, bien qu'il eût l'esprit fort juste, il

ne répugnait pas à recourir au sophisme. Une discussion de cette nature

n'était pour lui qu'une espèce d'escrime où il cherchait moins à

soutenir la vérité qu'à faire briller la subtilité de son esprit.

Quand il appliquait cette faculté à l'examen d'un morceau de poésie,

c'était à dérouter l'esprit le plus positif. Peu de vers sortaient

intègres de ses analyses. Un jour nous lisions le poëme des _Jardins_:

pauvre Jacques, comme il te disséquait! À chaque mot, c'était une

bataille que je ne gagnais pas toujours. De vers en vers, nous en vînmes

à ceux que le poëte adresse à sa muse:

N'empruntons pas ici d'ornement étranger;

Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager;

Et, _comme un rayon pur colore un beau nuage,

Des couleurs du sujet je teindrai mon langage._

J'avais compris ces vers jusqu'alors. Après les lui avoir entendu

analyser, je n'y compris plus rien, et je crois même ne plus les

comprendre. Le fait est que j'en avais moins compris que deviné le sens.

À la suite d'une discussion sur la tragédie, malgré la différence de nos

principes, «Faisons une tragédie ensemble, me dit-il une

fois.--Volontiers, général; mais quand nous aurons fait ensemble un plan

de campagne.» Il me regarda en riant, me tira l'oreille, et parla

d'autre chose.

Ces discussions étaient souvent mêlées de digressions où se révélait

toute l'étendue de son esprit. Elles roulaient sur mille objets.

Quantité de projets, qui pour être exécutés voulaient toute la puissance

qu'il a exercée depuis, fermentaient déjà dans sa tête; il me parlait

tantôt de communications à ouvrir entre les départemens, soit par des

routes, soit par des canaux, soit par le percement, soit par

l'aplanissement des montagnes; tantôt des embellissemens que demandait

la capitale, embellissemens quelquefois si gigantesques que, malgré

l'étendue de ses moyens et l'énergie de sa volonté, il n'a pu les

réaliser. «Si j'étais maître en France, disait-il, je voudrais faire de

Paris, nom seulement la plus belle ville qui existât, la plus belle

ville qui ait existé, mais encore la plus belle qui puisse exister. J'y

voudrais réunir tout ce qu'on admirait dans Athènes et dans Rome, dans

Babylone et dans Memphis; de vastes places ornées de monumens et de

statues, des fontaines jaillissantes dans tous les carrefours pour

assainir l'air et nettoyer les rues; des canaux circulant entre les

arbres des boulevards qui entourent la capitale; des monumens réclamés

par l'utilité publique, tels que des ponts, des théâtres, des musées,

que l'architecture enrichirait de toute la magnificence compatible avec

leurs divers caractères. Ce que les anciens peuples ont fait, les

peuples modernes ne peuvent-ils pas le faire? Les forces existent; il ne

manque qu'une volonté qui les mette en mouvement, et qu'une intelligence

qui les dirige. Ces deux moteurs se trouveraient dans un gouvernement

qui aimerait la gloire.--Les ressources de la France, si grandes

qu'elles puissent être, suffiraient difficilement, lui dis-je, à la

dépense qu'entraînerait l'exécution de projets pareils. Louis XIV a

laissé la France obérée sous le poids des dettes contractées pour la

seule construction de Versailles. Versailles seul lui a plus coûté que

n'ont coûté aux rois d'Égypte les monumens de Thèbes et de Memphis,

parce que des ognons ne suffisent plus à payer des ouvriers; la

destruction de l'esclavage ne permet plus aux gouvernemens de former des

entreprises aussi colossales. Nos institutions modernes offriraient

cependant quelques ressources pour l'exécution de travaux publics d'une

certaine nature, quelle que fût leur immensité. J'ai vu un régiment

aplanir la butte qui se trouve entre Versailles et Saint-Cloud. Employer

pendant la paix le soldat à de pareils travaux, serait une opération

doublement utile. Qu'en pensez-vous, général?--L'idée n'est pas

mauvaise», dit-il.

Un point sur lequel il revenait souvent, ce sont les inconvéniens qui

résultaient pour la chose publique de l'influence que les femmes

exerçaient en France sur les affaires, et du désordre que leur luxe

amenait dans l'économie domestique. «Les femmes, disait-il, sont l'âme

de toutes les intrigues; on devrait les reléguer dans leur ménage; les

salons du gouvernement devraient leur être fermés. On devrait leur

défendre de paraître en public autrement qu'avec la jupe noire et le

voile, autrement qu'avec le _mezzaro_, comme à Gênes et à Venise.»

Quelquefois il parlait de l'art dans lequel il a donné un égal à tout ce

qu'il y a eu de plus grand avant lui, de l'art militaire. Alors

j'écoutais et j'admirais sans réserve, n'intervenant dans le dialogue

que pour provoquer par des questions nouvelles de nouvelles

explications. Sans consigner ici ses discours, car il y aurait pis que

de la présomption de ma part à tenter en cette circonstance de le

traduire, je me bornerai à dire qu'il ne regardait comme grand que le

général qui à l'art qui fait vaincre joignait celui qui fait vivre, qui

à l'art de commander une armée joignait celui qui la fait subsister.

Annibal, à ce titre, était pour lui le plus grand capitaine des temps

anciens. «Il m'étonne moins, disait-il, pour avoir traversé les Espagnes

et les Gaules, pour avoir franchi les Pyrénées et les Alpes, pour avoir

vaincu les Romains à Trébie, à Trasymène, à Cannes, que pour avoir

conservé son armée pendant dix-sept ans au milieu des nations ennemies.

Avec du bonheur, on peut gagner des batailles; pour faire subsister une

armée si long-temps, il faut du génie.»

Les moyens qu'il a employés depuis pour faire subsister les innombrables

années de l'empire ne sont-ils pas une conséquence de ce principe?

Dans les temps modernes, le capitaine qu'il admirait le plus est celui

qu'a immortalisé la guerre de sept ans, Frédéric II; il le mettait bien

au-dessus de Charles XII.

Il accordait une place un peu moins belle au général Cartaux, sous les

ordres duquel il avait commencé le siége de Toulon. «Patriote comme un

jacobin, mais ignorant comme un capucin, ce militaire, d'abord peintre

en émail, disait le général Bonaparte, ne connaissait même pas les

premiers principes de l'art dans lequel il débutait à quarante ans. Rien

d'absurde comme son plan d'attaque, qu'il ne développait jamais sans

commencer et sans finir par cette phrase: _Je marche sur trois

colonnes_.

«Le commandement de l'artillerie m'étant revenu par l'absence des

officiers de grade supérieur au mien, je n'étais que capitaine, je me

permis de démontrer à Cartaux les vices de son système. Cartaux, s'il

n'était bon militaire, était bonhomme. Non seulement il ne se fâcha pas,

mais renonçant à ses idées pour les miennes, qu'il ne comprenait guère:

«Capitaine _Canon_, me dit-il, je vois que tu t'y entends mieux que moi;

fais comme tu l'entends; mais tu me réponds de tout sur ta tête.» J'ai

après tout de grandes obligations à l'ignorance et à la bonhomie de

Cartaux, qui ne rougissait pas de trouver dans autrui les connaissances

qui lui manquaient. C'est surtout son mérite; mais il n'a guère que

celui-là et le courage. Il faut quelque chose de plus, je crois, pour

faire un grand capitaine.»

Quelquefois aussi Bonaparte nous entretenait des premières années de son

enfonce. Il ne semblait pas avoir gardé une opinion également

avantageuse de tous ses professeurs de Brienne. Une fois, entre autres,

il se récria vivement contre le fanatisme d'un de ces minimes; il y

avait justice.

«Un jour de première communion, disait-il, plusieurs d'entre nous

étaient allés se promener avant la messe. L'appétit nous talonnant, nous

entrons dans une chaumière, et nous faisons faire une omelette que nous

mangeons par à compte sur le déjeuner; puis nous allons à l'église. Ceux

qui devaient communier communient. Au sortir de la messe, grand

scandale; toutes les cloches sont en branle; on crie à l'anathème. Et

pourquoi? La vieille chez qui l'omelette avait été mangée avait dénoncé

à un de nos moines un des communians comme ayant mangé avant de

communier, ce qui constitue un sacrilége, et cet imbécile, au lieu de

tenir la chose secrète, l'avait divulguée, appelant sur l'accusé la

vengeance de Dieu et des hommes. Ce n'est qu'en faisant évader l'étourdi

qu'on lui a sauvé le sort du chevalier de La Barre.--Est-ce possible?

m'écriai-je.--Tout impossible qu'il vous paraisse, le fait n'en est pas

moins vrai; demandez à Bourrienne[8].»

Ces conversations engagées au hasard avaient lieu entre les deux repas,

dans les momens qu'il ne donnait pas à la solitude. Rarement il les

prolongeait au point d'épuiser la matière. Quand il était las ou

suffisamment délassé, car il les provoquait surtout pour se distraire,

il les brisait, et retournait dans sa cellule.

Après dîner il n'en était pas ainsi. Tout à la société pour la soirée,

sa promenade faite sur le pont, il rassemblait autour de la table du

conseil ce qu'il appelait son _Institut_. Alors commençaient, sous sa

présidence, des discussions en règle, dans lesquelles il n'intervenait

guère que pour les ranimer quand elles tendaient à s'éteindre; prenant

plus de plaisir alors au rôle de juge du camp qu'à celui de champion.

Formée des chefs de toutes les armes et de ceux de tous les services, et

formée conséquemment de savans, cette réunion avait d'autant plus

d'analogie avec celle dont elle empruntait le nom, que toutes les

sciences humaines y avaient des représentons. Rejeton de l'Institut de

France, elle fut la souche de l'Institut d'Égypte. Parmi ses membres, au

nombre desquels le général avait daigné m'admettre, on remarquait le

docteur Desgenettes, le docteur Larrey, l'interprète Venture, le général

Dufalga et Regnauld de Saint-Jean d'Angély. C'est entre ces deux

derniers surtout qu'avaient lieu les discussions, discussions assez

vives quelquefois pour avoir le caractère de disputes. Voici comment

elles s'engagèrent.

Les académiciens ayant pris place sur des chaises au tapis vert, et les

auditeurs sur le divan qui régnait autour de la salle: «Que lirons-nous

ce soir?» me dit le général, adressant cette question au bibliothécaire,

s'entend. «Prenons un publiciste, un moraliste.--Nous avons là

Montaigne, Montesquieu et Rousseau; choisissez, général.--Eh bien,

apportez-nous Rousseau; lisons un de ses discours.--Lequel?--Celui que

vous voudrez. Le premier venu; au premier endroit venu.»

Je tire de la bibliothèque le volume où sont les discours de Rousseau,

et, commençant par le premier, je tombe sur ce passage du _Discours sur

l'inégalité des conditions_; c'est la première phrase de la seconde

partie.

«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: _Ceci est à

moi_, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai

fondateur de la société civile.»

Les réclamations qui aussitôt s'élevèrent m'empêchèrent de continuer.

«Il y a erreur, disait l'un; Jean-Jacques prend ici la cause pour

l'effet. En s'appropriant ce qui appartenait à tous, cet homme fut

criminel envers le droit naturel, mais il ne fonda pas la société

civile.--Il en provoqua la fondation, disait l'autre, en ce que ceux qui

suivirent son exemple s'entendirent bientôt pour se maintenir dans la

possession de ce qu'ils avaient usurpé. C'est du contrat qu'ils

stipulèrent pour se garantir leurs propriétés réciproques, que date la

fondation de la société civile. Les hommes étaient sortis dès lors de

l'état de nature. Cet état intermédiaire les a conduits à s'organiser en

société.»

Ces opinions en provoquèrent d'autres, et le conflit qui en résulta nous

conduisit jusqu'à l'heure où on apporta le punch, car toutes les soirées

se terminaient à l'anglaise. «Le reste à demain», dit le général,

enlevant la séance.

Le lendemain à la même heure que la veille: «Achevons notre discours,

dit le général. Citoyen secrétaire, secrétaire de l'Institut, bien

entendu, où en étions-nous?--Au milieu de la première phrase,

général.--Reprenons-la au commencement. «Le premier qui ayant enclos un

terrain osa dire: _Ceci est à moi_, et trouva des gens assez

simples...»--Malgré l'éloquence avec laquelle mon opinion a été

combattue par le citoyen Regnauld, dit Dufalga[9], j'y persiste; et loin

de me tenir pour battu, je prétends que les lois qui consacrent la

propriété consacrent une usurpation, un vol. Je sens toutefois ce qu'il

y aurait d'inconvéniens, dans l'état où est la société, à supprimer ces

lois. Les brigands eux-mêmes règlent par des lois les droits des

brigands. Il faut composer avec les vices de son siècle. Mais ces lois

imposées par la violence, si on ne peut les supprimer, ne peut-on pas

les modifier dans l'intérêt de la justice? Ne pourrait-on pas régler le

droit de propriété, puisque propriété il y a, de manière à ce que tous

les membres de la société fussent appelés à en jouir, je ne dis pas

éventuellement, fortuitement, mais certainement, mais

infailliblement?--La chose est-elle possible? dit Regnauld.--Si elle est

possible! rien de plus facile. Il suffirait pour cela d'adopter une

théorie que j'ai faite.--Comment! vous avez fait une théorie sur cette

matière! L'avez-vous ici?--Oui, général.--Eh bien, lisez-nous-la.»

Dufalga, qui avait prévu la demande, tire un cahier de sa poche et lit

cette théorie, fruit de ses méditations, objet de ses affections, et

dont il ne se séparait pas plus que le Camoëns ne se séparait de sa

_Lusiade_.

Cet ouvrage, d'un des hommes les plus honnêtes que j'aie rencontrés,

était, le dirai-je, un des rêves les plus bizarres qui soient sortis

d'un esprit droit, un des plus dangereux paradoxes qui aient passé par

la tête d'un homme de bien. Pour mettre le lecteur à même d'en juger, je

me bornerai à dire que, tolérant le droit de propriété comme un mal

irrémédiable, pour l'atténuer, il divisait la société en propriétaires

présens et propriétaires futurs, en propriétaires jouissans et

propriétaires exploitans. Fermiers des premiers, ces derniers, d'après

sa théorie, feraient valoir pendant vingt ans la terre dont les autres

recueilleraient le revenu pendant vingt ans, au bout desquels le fermier

devenu propriétaire serait obligé de prendre un fermier qui, au bout de

vingt ans, deviendrait propriétaire à la même condition. C'est ainsi

qu'il trouvait le moyen de faire participer successivement tous les

membres de la famille française aux avantages de la propriété

territoriale préalablement réduite à des proportions à déterminer.

La discussion de ce projet, qui n'est pas sans analogie avec les

principes de Saint-Simon, fut plus vive encore que celle de la veille.

Celle-là n'avait été qu'une escarmouche; celle-ci fut un combat qui

divertissait fort le président, et où la victoire ne resta pas à

Dufalga. La seule arrivée du punch y fit trêve. «Le reste à l'ordinaire

prochain», dit le général en levant la séance.

Le lendemain je reprends le discours au commencement. À peine avais-je

dit: «Le premier qui, ayant enclos un terrain, osa dire: _Ceci en est à

moi_», qu'on m'interrompit, et la dispute de recommencer sur cet

inépuisable texte. Bref, il ne me fut pas plus possible de sortir de

cette phrase de Rousseau qu'au caporal Trim de celle qui commence

_l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux_.

«Général, dis-je à Dufalga, pendant que les deux antagonistes

reprenaient haleine, votre théorie n'est pas absolument neuve. Le

mouvement de rotation qu'elle imprime à la propriété avait été trouvé

cent et quelques années avant vous par un philosophe du XVIIe siècle, et

ses moyens sont exposés de la manière la plus précise...--Et où cela?

Dans un conte de La Fontaine, dans _Belphégor_. Écoutez:

Un intendant! qu'est-ce que cette chose?

Je définis cet être un animal

Qui, comme on dit, sait pêcher en eau trouble;

Et plus le bien de son maître va mal,

Plus le sien croît, plus son profit redouble,

Tant qu'aisément lui-même achèterait

Ce qui de net au seigneur resterait:

Donc, par raison bien et dûment déduite,

On pourrait voir, chaque chose réduite.

En son état, s'il arrivait qu'un jour

L'autre devînt intendant à son tour:

Car, regagnant ce qu'il eut étant maître,

Ils reprendraient tous deux leur premier être.

Cette citation fit rire Dufalga lui-même, qui mettait dans tout cela

plus de chaleur que d'humeur, et termina la séance assez gaiement.

Quelques incidens bouffons avaient tempéré parfois le sérieux de ces

séances, qui n'étaient pas du goût de tout le monde, et auxquelles le

général en chef avait presque exigé que tout le monde assistât. Ils

provenaient presque tous de Junot, à qui le général passait beaucoup de

choses, et qui s'en permettait beaucoup. «Général, dit-il au président

le jour de l'ouverture, pourquoi Lannes (et dans ce nom il ne faisait

pas de la première syllabe une brève), pourquoi Lannes n'est-il pas de

l'Institut? N'y devrait-il pas être admis sur son nom?»

Dans la même séance, il feint de s'endormir, ou s'endort peut-être. Ses

ronflemens couvraient presque la voix de l'orateur. «Qu'est-ce qui

ronfle ici? dit le général.--C'est Junot, répondit Lannes, qui ne

ronflait pas, et qui, tout en prenant sa revanche, partageait assez

l'opinion que son camarade émettait d'une manière si bruyante sur les

savans.--Réveillez-le.» On réveille Junot qui, le moment d'après, ronfle

de plus fort. «Réveillez-le donc, vous dis-je.» Puis, avec quelque

impatience: «Qu'as-tu donc à ronfler ainsi?--Général, c'est votre _sacré

fichu_ Institut qui endort tout le monde, excepté vous.--Va dormir dans

ton lit.--C'est ce que je demande», dit en se levant l'aide de camp,

qui, prenant cela pour un congé définitif, se crut autorisé dès lors à

ne plus assister à nos séances.

Ces faits sont de la plus grande vérité. J'ai cru devoir les raconter,

tout minutieux qu'ils soient, parce qu'ils peignent l'esprit et le

caractère d'un homme qui n'a rien dit ni rien fait que de significatif,

et qu'ils montrent tel qu'il était dans la vie intérieur, c'est-à-dire

aussi bon qu'un lion le peut être.

Ce qui me reste à conter le prouvera mieux encore.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 14 / 53 题