Première nuit à bord de _l'Orient_.--Procédés plus militaires que
civils.--Sévérité du général Bonaparte.--Sa manière de vivre à bord.--Je
suis chargé de la bibliothèque.--Excursions en Corse.--Homère et Ossian.
Dispute à ce sujet entre le général et l'auteur.--Quel incident
singulier y fait diversion.
La flotte une fois en pleine mer et chacun casé dans le quartier qu'il
devait occuper, on servit le premier repas. Militaire et civil, chacun
prit à table la place que lui assignaient son grade et ses fonctions.
Quoique je n'eusse ni fonction ni rang, je fus placé, avec Regnauld, à
la table de l'état-major où dîna le général en chef, mais ce jour-là
seulement. Le lendemain il se fit servir dans son appartement une table
particulière où l'amiral et le chef de l'état-major seuls avaient leur
couvert, mais à laquelle il invitait tous les jours quelqu'un de ses
premiers commensaux; honneur qu'il me fit quelquefois.
Cette mesure était sage. Indépendamment de ce qu'elle laissait aux
convives de la grande table une liberté que la présence du généralissime
aurait un peu gênée, elle lui donnait, à lui, le moyen de témoigner par
des prévenances son estime pour les militaires qu'il distinguait, et
aussi d'indemniser par une faveur ceux d'entre les civils que les
prétentions de certains militaires avaient offensés.
Il eut dès le lendemain de l'embarquement plus d'une indemnité de ce
genre à distribuer, et, malheureusement pour moi, j'y eus droit plus que
personne.
Tout s'était assez bien passé la veille quant au repas: les militaires
s'étaient placés avec les militaires, les civils avec les civils. On
pouvait croire que c'était par pur effet de convenance. Mais le soir il
ne fut pas possible de prendre le change. La grande chambre, après le
souper, avait été divisée par des toiles en autant de petits cabinets
qu'il y avait de personnes à la première table; et, pour prévenir toute
contestation, une liste arrêtée par le général indiquait à chacun la
case qu'il devait occuper et que désignait un numéro. Chacun, en
conséquence, y avait fait porter son hamac et ses effets. En sortant du
salon du général où j'avais passé la soirée, quand j'allai pour prendre
possession de ma chambre à coucher, je ne fus pas peu surpris de voir
qu'au mépris de l'ordre établi un officier s'y était installé, et qu'il
s'emparait sans plus de façons d'un hamac bien garni qui m'avait été
donné par l'intendant de la marine. J'ouvrais la bouche pour réclamer ma
chambre et mon lit, quand j'entends ce colloque qui s'engageait à
quelques pas de là entre des individus de conditions très-différentes,
entre un officier supérieur et un domestique: «Fichez-moi cette valise
hors d'ici, et mettez-y la mienne.--Mais, commandant, c'est la valise du
citoyen Berthollet, à qui ce cabinet appartient.--Ce cabinet est à côté
de celui du général Dufalga. Mon grade me donne rang immédiatement après
le général Dufalga. Ce cabinet m'appartient donc. Fichez-moi cette
valise dehors.--Où voulez-vous que je la porte?--Où vous voudrez, au
diable.» Et mon officier se loge dans la place qu'il vient d'emporter
d'assaut.
Le domestique porte la valise au cabinet d'à côté. «Mon grade me place
immédiatement après l'adjudant-général», s'écrie un chef de brigade qui,
montant d'un degré, s'empare du cabinet évacué. Un chef de bataillon se
met, en vertu du même droit, à la place de celui-ci, et fait la même
réponse à ce pauvre diable, qui la reçoit successivement de tous les
officiers aussi empressés à serrer les rangs et à remplir le vide qui se
fait à côté d'eux que s'ils manoeuvraient sous le canon de l'ennemi.
Bref, quoiqu'il fût membre de l'Institut aussi bien que le général en
chef, le savant n'en fut pas moins relégué, de cascade en cascade, à la
fin de la colonne, comme le dernier des sous-lieutenans.
À quoi ne devais-je pas m'attendre, moi qui n'étais ni sous-lieutenant
ni même membre de l'Institut? Indigné autant que surpris du peu d'égards
qu'un jeune homme avait pour l'âge et le mérite de Berthollet, et
jugeant bien qu'on ne me traiterait pas mieux, je me retirai, et, sans
plus d'explications, j'allai conter ma déconvenue à l'amiral, qui avait
de l'amitié pour moi, et n'oubliait pas que, l'année précédente, je lui
avais fait donner à Corfou 50,000 francs pour les besoins de son
escadre. Je recueillis ce soir-là l'intérêt de ce service. «Mon pauvre
ami, me dit Bruéys, je ne vous laisserai pas dans l'embarras, vous qui
m'en avez tiré. Je n'ai pas de hamac à vous offrir, mais je vais vous
donner un bon matelas et des draps. Quant à un cabinet, il faut vous en
passer, mais vous n'en serez pas plus mal logé pour cela. On mettra
votre matelas par terre dans le bureau de l'état-major, sous les hamacs
du secrétaire du général en chef et de l'aide de camp de service de
Bourrienne et de Duroc, à côté du matelas du munitionnaire Collot à qui
l'on a joué le même tour qu'à vous.»
Trop heureux d'avoir un matelas et des draps, je me couchai sous le lit
du capitaine Duroc, à côté du munitionnaire Collot, qui couchait sous le
lit du citoyen Bourrienne. Il n'y aurait pas eu pour moins de deux
millions de valeur dans ce petit coin du bâtiment, si les gens qui s'y
trouvaient eussent réuni leurs fortunes respectives, quoiqu'il s'en
fallût de deux millions que moi, le capitaine Duroc, et même le citoyen
Bourrienne nous fussions des millionnaires.
Le lendemain après dîner, le général recevant tout le monde, j'allai,
comme tout le monde, lui faire ma cour. Il jasait avec Bruéys et
Berthier. «Eh bien! me dit-il, comment avez-vous passé la nuit?--Aussi
bien qu'on peut la passer sous un lit, général.--Sous un lit!--Où je
n'aurais eu d'autre matelas que le plancher, sans la charité de
l'amiral.--N'aviez-vous donc pas de lit? N'aviez-vous pas un
cabinet?--Tout cela m'a été pris aussi lestement que donné.--Et par
qui?--Je ne sais.--Je veux le savoir.--Permettez, général, que je ne
vous en dise pas davantage sur cet article. Me siérait-il de me
plaindre, lorsqu'un homme qui a bien d'autres droits que moi à des
égards n'en a obtenu aucun, lorsque Berthollet s'est vu expulsé du gîte
que vous lui aviez assigné, et qu'il ne se plaint pas?--Qu'est-ce que
cela, Berthier? on a manqué d'égards pour Berthollet! Sachez ce qui en
est, et rendez-m'en compte.»
Il ne fut pas difficile à Berthier de vérifier le fait. Le soir même
Berthollet fut réintégré dans son rang, et l'usurpateur eut ordre de
garder les arrêts pendant plusieurs jours; ce qui l'affligea plus que
moi, j'en conviens.
Toute sévère qu'elle était, cette leçon ne le corrigea cependant pas.
Dès le lendemain, je crois, il eut un tort de la même nature avec le
médecin en chef de l'armée, ce en quoi il eut doublement tort. Le moins
malin des médecins n'a-t-il pas mille moyens, même innocens, de se
venger? et celui-là était justement le docteur le plus malin qui ait
endossé la robe de Rabelais. «Souvenez-vous, mon cher ami, qu'il ne faut
offenser personne, pas même le médecin en chef», dit le médecin en chef
à son impudent agresseur.
Tous les soirs, comme tous les matins, ou plutôt comme à toutes les
heures du jour, le général en chef se faisait rendre compte de l'état
sanitaire de l'armée. Deux petites véroles s'y étant déclarées, un
vaisseau, _le Causse_, avait été changé en hôpital, et l'on y envoyait
tout malade dont l'état offrait quelque symptôme de cette effroyable
contagion.
Quelques jours après le fait dont il s'agit: «Tout le monde se
porte-t-il bien sur _l'Orient?_ dit le général au médecin en chef.--Tout
le monde, général, à une personne près.--Qui donc?--Un tel. Il avait
passé une mauvaise nuit, s'étant couché avec un violent mal de tête, et
m'a fait demander ce matin.--Et comment l'avez-vous trouvé ce
matin?--Mais pas très-bien. Le mal de tête n'a pas cessé, et il a de la
fièvre.--Un mal de tête! de la fièvre!--Et des maux de coeur,
général.--Et des maux de coeur! Mais ce sont là des symptômes de petite
vérole!--La petite vérole, en effet, s'annonce comme cela.--Il a donc la
petite vérole?--Je ne dis pas cela, général. Ce n'est peut-être qu'une
indisposition momentanée.--Me répondez-vous que ce n'est pas la petite
vérole?--C'est ce dont je ne puis répondre, quand même il l'aurait
eue.--En ce cas-là, qu'il aille à l'hôpital. Si ce n'est qu'une
indisposition légère, le voyage ne lui fera pas grand mal. Si au
contraire c'est la petite vérole, nous sauverons peut-être un millier
d'hommes sur les trois mille qui sont ici. Revoyez le malade, et songez
à votre responsabilité. Je laisse la chose à votre décision.»
Le docteur retourne au lit du malade, lui tâte le pouls, lui fait tirer
la langue: «Qu'en pensez-vous? lui dit Berthier, qui, par ordre exprès
du général, assistait à cette visite.--Ce que j'en disais tout à
l'heure.--En ce cas-là, qu'on mette la chaloupe à la mer; et vous, mon
cher, habillez-vous.--À moins que vous ne préfériez être transporté dans
votre lit comme vous êtes, ce qui peut se faire, dit le
docteur.--Transporté! où donc? s'écria le malade.--À l'hôpital, répond
Berthier.--Il n'est guère qu'à trois quarts de lieues, une petite lieue
tout au plus. La mer est douce; le vent n'est pas mauvais: ce sera
l'affaire d'une petite demi-heure, ajoute le docteur.--Mais vous me
traitez comme si j'avais la petite vérole! Est-ce que j'ai la petite
vérole, docteur?--Je ne dis pas cela.--Vous l'entendez, général, je n'ai
pas la petite vérole. N'est-ce pas, cher docteur?--Je ne dis pas cela
non plus,» répond le cher docteur.
Le malade eut beau protester, il fallut s'habiller. Deux matelots
s'emparent de son bagage. Le docteur, lui prêtant l'appui de son bras,
le conduit jusqu'à l'échelle qu'il lui faut descendre pour s'embarquer.
«Croyez-vous que ce soit la petite vérole? disait-il chemin faisant à
son conducteur.--J'espère que non, lui répondit le docteur. Je crois
même que d'ici à trois jours nous vous reverrons mieux portant que
jamais.--Eh bien!--Mais, encore une fois, je ne puis répondre de rien.
Ma responsabilité est grande. Bon voyage, mon cher ami; prenez patience;
vous en aurez besoin. C'est un assez maussade séjour que l'hôpital. Vous
aurez tout le temps d'y faire des réflexions. Réfléchissez-y à ce que je
vous ai dit.--Qu'est-ce, cher docteur?--Qu'il ne faut offenser personne,
pas même le médecin en chef de l'armée.»
Bientôt nous vîmes le malade étendu sur son matelas, s'éloigner dans la
chaloupe qui le portait en le berçant à l'hôpital où on l'envoyait pour
être traité de la maladie qu'il n'avait pas, mais où il guérit de la
maladie qu'il avait. Le surlendemain il revint mieux portant et plus
poli que jamais. La leçon, ou plutôt la médecine avait réussi au point
qu'il en remercia le docteur de qui je tiens cette histoire, qu'il
racontait avec une expression pareille à celle que devait prendre
Panurge en racontant _comment il se vengea de Dindenault_[5].
Les premiers momens passés, chacun s'accommoda à son sort; et comme du
plus au moins chacun était mal, chacun prit son mal en patience. Les
plaintes cessèrent; mais tout en se résignant à supporter de ces
contrariétés celles qui naissaient de la force des choses, on
s'indignait des injures qui venaient de la volonté des individus, et que
la charité chrétienne peut seule nous donner la force de pardonner; or,
dans ce temps-là, comme en ce temps-ci, ce n'était pas la vertu
dominante que la charité chrétienne.
L'ennui était le plus grand mal dont la majeure partie des passagers eût
à se défendre. Pendant les premiers jours on avait eu recours au jeu.
Mais comme ce jeu n'était rien moins que modéré, et que les ressources
des joueurs n'étaient pas inépuisables, l'argent de tous se trouva
bientôt réuni dans quelques poches, pour n'en plus sortir. Alors on se
rejeta sur la lecture, et la bibliothèque fut d'une grande ressource.
J'en avais la clef; je devins un homme important.
En me la donnant, dès le lendemain de notre embarquement, le général
m'avait aussi donné mes instructions. Elles portaient que je prêterais
des livres aux personnes à qui il permettait d'entrer dans la chambre du
conseil qui lui tenait lieu de salon, mais qu'elles les liraient là sans
autrement les déplacer. «Ne prêtez, avait-il ajouté, que des romans;
gardons pour nous les livres d'histoire.»
Les premiers jours j'eus peu de demandes à satisfaire. J'ai dit
pourquoi; mais dès que les joueurs malheureux, à l'exemple de celui de
Regnard, s'avisèrent de chercher des consolations dans la philosophie,
j'eus un peu plus d'occupation. Notre collection de romans suffisait à
peine. Le temps du déjeuner au dîner était celui qu'ils donnaient à la
lecture, couchés sur le divan qui régnait autour de la pièce. De temps à
autre le général sortait de sa chambre, et faisait le tour de la pièce,
jouant pour l'ordinaire avec celui-ci et avec celui-là, c'est-à-dire
tirant les oreilles à l'un, ébouriffant les cheveux de l'autre, ce qu'il
pouvait se permettre sans inconvénient, chacun, à commencer par
Berthier, ayant adopté la coiffure héroïque, comme on sait.
Dans une de ces tournées, la fantaisie lui prit de savoir ce que chacun
lisait. «Que tenez-vous là, Bessières?... Un roman!...--Et toi,
Eugène?... Un roman!--Et vous, Bourrienne?... Un roman!» M. de
Bourrienne tenait _Paul et Virginie_, ouvrage que, par parenthèse, il
trouvait détestable. Duroc aussi lisait un roman, ainsi que Berthier,
qui, sorti par hasard dans ce moment-là de la petite chambre qu'il avait
auprès du général en chef, m'avait demandé quelque chose de bien
sentimental, et s'était endormi sur _les Passions du Jeune Werther_.
«Lectures de femmes de chambre», dit le général avec quelque humeur; il
était tracassé pour le quart d'heure par le mal de mer. «Ne leur donnez
que des livres d'histoire; des hommes ne doivent pas lire autre
chose.--Pour qui donc garderons-nous les romans, général? car nous
n'avons pas ici de femmes de chambre.»
Il rentra chez lui sans me répondre, et je ne me fis pas scrupule de
déroger à cette injonction. Autrement, la bibliothèque n'eût été qu'un
meuble de luxe, personne ne me demandant guère de livres d'histoire que
Sulkowski, qui avait toujours en main un volume de Plutarque.
C'était un homme de Plutarque aussi, que ce jeune Polonais dont
Bonaparte avait fait son aide de camp. Doué d'une intelligence égale à
son courage, qui était à toute épreuve et propre aux négociations comme
à la guerre, il avait plus d'un rapport d'esprit et de caractère avec
l'homme à qui il s'était donné sans l'aimer, et qui l'estimait plus
qu'il ne le choyait. Peut-être eût-il été un de ses rivaux, peut-être
avait-il ce qu'il fallait pour le devenir; mais, quoi qu'on en ait dit,
il ne l'était pas encore. J'ai reçu de lui sur ses sentimens pour son
général des confidences qui me chagrinaient doublement, car je leur
portais un grand intérêt à tous deux; il jugeait son chef avec une
sévérité souvent extrême; il le haïssait tout en l'admirant. C'était
néanmoins un des hommes sur lesquels Bonaparte pouvait le plus se
reposer, parce qu'il était homme d'honneur, et que le sentiment de son
devoir lui tenait lieu d'affection, comme le sentiment que le général
avait de son utilité lui répondait de l'attachement que celui-ci lui
portait, attachement qui, pour n'être pas de l'amitié, n'en était pas
moins solide.
Le général passait quelquefois la matinée entière dans sa chambre,
couché tout habillé sur son lit.
Un jour il me fait appeler par Duroc. «N'avez-vous rien à faire? me
dit-il.--Rien, général.--Ni moi non plus (c'est peut-être la première et
la dernière fois de sa vie qu'il ait dit cela). Lisons quelque chose;
cela nous occupera tous les deux.--Que voulez-vous lire? de la
philosophie? de la politique? de la poésie? De la poésie.--Mais de quel
poëte?--De celui que vous voudrez--Homère vous conviendrait-il? C'est le
père à tous.--Lisons Homère.--_L'Iliade_, _l'Odyssée_ ou la
_Batrachomyomachie_?--Comment dites-vous?--Le combat des rats et des
grenouilles, ou la guerre des Grecs et des Troyens, ou les voyages
d'Ulysse? Parlez, général.--Pas de guerre pour le moment: nous
voyageons, lisons des voyages. D'ailleurs je connais peu _l'Odyssée_;
lisons _l'Odyssée_.»
Je vais chercher _l'Odyssée_; et comme je rentrais, Duroc, qui, averti
par la sonnette, était venu prendre les ordres du général, reçoit
injonction de ne laisser entrer qui que ce soit, et de ne revenir
lui-même que quand on l'appellera. Il sort, et me laisse tête à tête
avec Bonaparte, membre de l'Institut et général en chef de l'armée
d'Orient, conduisant en Égypte l'élite des Français.
«Par où commencerons-nous, général?--Par le commencement.»
Me voilà donc lisant tout haut, comme quoi les _poursuivans_ de Pénélope
mangeaient, tout en lui faisant la cour, l'héritage du prudent Ulysse,
le patrimoine du jeune Télémaque et son douaire à elle; égorgeant les
boeufs, les écorchant, les dépeçant, les faisant rôtir ou bouillir, et
s'en régalant ainsi que de son vin.
Je ne puis dire à quel point cette peinture naïve des moeurs antiques
égayait mon auditeur. «Et vous nous donnez cela pour beau! me disait-il.
Ces héros-là ne sont que des maraudeurs, des marmitons, des
_fricoteurs_[6]! Si nos cuisiniers se conduisaient comme eux en
campagne, je les ferais fusiller. Voilà de singuliers rois.»
J'avais beau m'épuiser à lui faire remarquer par quelle noblesse
d'expression la simplicité de ces tableaux était relevée; j'avais beau
répéter qu'il fallait juger ces tableaux d'après l'âge auquel ils
appartiennent, et non d'après le nôtre; que leur fidélité, sur laquelle
portait sa critique, n'était pas le moindre de leur mérite; que les rois
de cette époque n'étaient pas plus riches et plus puissans que des
barons du moyen âge; je ne pouvais le ramener à mon avis. «Et vous
appelez cela du sublime! vous autres poëtes, répétait-il en riant.
Quelle différence de votre Homère à mon Ossian! lisons un peu d'Ossian.»
Et prenant un exemplaire d'Ossian relié en peau de vélin, avec dentelles
en or, doublé de tabis, et doré sur tranche, lequel était sur sa table
auprès de son lit, comme jadis Homère auprès du lit d'Alexandre, il se
met à lire, ou plutôt à déclamer _Témora_, son poème favori.
Or il était loin de faire valoir ce qu'il lisait. Par suite de son peu
d'habitude à lire haut, la langue lui tournait souvent. Remplaçant
tantôt un T par une S, et tantôt une S par un T, il faisait quelquefois
des liaisons qu'on pourrait appeler _dangereuses_, estropiant les mots,
ou mettant un mot pour un autre, effet de sa précipitation, qui prêtait
un caractère moins épique que burlesque à son enthousiasme et à
l'emphase avec laquelle il débitait son texte.
«Ces pensées, ces sentimens, ces images, disait-il, sont bien autrement
nobles que les rabâchages de votre _Odyssée_. Voilà du grand, du
sentimental et du sublime. Ossian est un poëte; Homère n'est qu'un
radoteur.--Homère, il est vrai, général, radote quelquefois. Horace le
lui reproche, ainsi que vous. Je ne suis pas assez malavisé pour vous
contredire tous les deux. Mais si Horace ressuscitait et jugeait Ossian,
je doute qu'il partageât en tout votre opinion sur ce barde. Les
premières pages du rapsode écossais lui plairaient sans doute, mais il
s'apercevrait sans doute aussi, aux pages suivantes, que ce rapsode n'a
qu'un ton, qu'une couleur; que s'il est doué jusqu'à un certain point du
génie qui exprime, il manque absolument du génie qui combine; que ces
poëmes dénués d'action ne sont rien moins que des épopées; que malgré
l'éclat du style, ces chants monotones ressemblent à des palettes où
sont jetées au hasard des couleurs brillantes, élément d'un tableau qui
ne forment pas un tableau, faute d'être appliquées à des dessins, faute
d'être employées par un artiste. On ne peut me reprocher de ne pas aimer
Ossian: je m'en suis pénétré pour écrire une de mes tragédies. J'aime
ses beautés; j'aime peut-être aussi ses défauts. Mais je ne le préfère à
aucun poëte épique connu; mais je ne puis le préférer à Homère, le plus
sublime de tous, s'il n'en est pas le plus parfait.»
Le général, qui ne s'est jamais tenu pour battu, allait répliquer, quand
on ouvre la porte. C'était Duroc. «Qu'est-ce? dit Bonaparte en fronçant
les sourcils. Je n'ai point appelé, je n'ai point sonné.--Général, comme
l'escadre a mis en panne, le général Kléber a profité de l'occasion pour
venir vous voir. Il est là, dans la chambre du conseil.--Ne vous ai-je
pas dit d'attendre pour entrer que je sonnasse? Ai-je sonné? Pourquoi
vous permettre de déroger à mes ordres?--J'ai cru, général, que la
circonstance...--Vous avez mal cru. Rien ne vous autorise à désobéir.
Retirez-vous, et ne rentrez pas que je ne vous appelle. Retirez-vous.»
Duroc se retira tout déconcerté. Je ne l'étais guère moins que lui.
Quelques secondes de silence succédèrent à cette explosion. Tout signe
d'humeur ayant disparu: «Général, lui dis-je, vous avez été bien sévère
pour ce pauvre Duroc.--N'est-il pas militaire? Ne sait-il pas ce que
c'est qu'un ordre?--La circonstance, au fait, est particulière: le
général Kléber peut avoir des choses importantes à vous dire, plus
importantes même que celles que je vous dis. Il ne peut pas revenir à
volonté.--Il n'appartient à personne de juger de l'importance des objets
dont nous nous occupons. Eût-elle porté sur des objets plus graves,
notre conversation n'en eût pas moins été interrompue.--Mais ne va-t-on
pas, d'après votre sévérité, lui prêter une tout autre importance que
celle qu'elle a? Kléber s'imaginera que nous décidons ici du sort de
l'Europe, du sort du monde, tandis que nous nous occupons de questions
innocentes s'il y en a; tandis que, comme l'avocat patelin, _je plaide
ici pour Homère contre la nymphe Calypso_.» Ce trait d'érudition l'ayant
fait rire: «Ne me donnez pas, je vous prie, plus d'importance que je
n'en veux avoir.»
Cependant il s'était levé; et tout en s'acheminant vers la porte, sans
quitter toutefois ses pantoufles: «Allons voir, Kléber», me dit-il.
Le temps était superbe. C'est à cette station, je crois, que le convoi
qui était parti de Gênes, le convoi qui portait Baraguey-d'Hilliers, fit
sa jonction avec nous. La flotte cependant exécutait des évolutions; et
tandis que trois cents bâtimens de transport restaient immobiles autour
du vaisseau amiral immobile aussi, les bâtimens de guerre, défilant à
notre poupe, venaient successivement le saluer de leurs aubades,
auxquelles répondait la musique des guides, qui était sur notre bord.
Rien de brillant comme le spectacle que se donnaient réciproquement les
vaisseaux de l'escadre.
La musique des guides était excellente. Le général, qui connaissait
toute l'influence de l'harmonie sur le soldat, exigeait, par politique
plus que par goût, que Bessières, qui commandait cette élite, apportât
une attention particulière à la composition de cette partie du personnel
de sa compagnie. Aussi ses musiciens ne reculaient-ils devant aucun des
morceaux qui leur avaient été fournis par le Conservatoire, si
difficiles qu'ils fussent; aussi exécutaient-ils les symphonies d'Haydn,
et les ouvertures de quelque opéra que ce fût, avec autant de facilité
que _la Marseillaise_ et le _Ça ira_.
Avec quel plaisir je leur entendis exécuter la chasse du _Jeune Henri_!
Jamais cette composition, où le génie de Méhul a réuni tous les genres
d'expression, n'a eu plus de charme pour moi. Pénétrant mon coeur, tout
en ravissant mon oreille, elle rétablissait entre lui et moi, malgré
l'espace qui nous séparait, des rapports immédiats et intimes. Animées
par tant de souffles différens, mais par un même génie, ces trente voix
qui n'en formaient qu'une pour exprimer la pensée d'un seul homme,
n'étaient pour moi que la voix d'un ami.
J'éprouvais aussi la même illusion quand j'entendais les marches
triomphales qu'à ma demande Méhul avait composées pour l'armée d'Orient.
Mais je dois le dire, les militaires, à commencer par le général, ne
partageaient pas mon enthousiasme, ce qui, après tout, conclut ici
contre Méhul, et prouve que dans la circonstance il n'avait pas atteint
le but, si bonne que fût sa musique.
Presque tous les militaires préféraient un pont-neuf arrangé pour le
hautbois, la flûte, la trompette et la clarinette, aux compositions d'un
des plus beaux génies qui aient existé. Le général était de ce goût; il
ne s'en taisait pas; il aimait même à le répéter, malgré ma prédilection
pour Méhul, et peut-être même à cause de cette prédilection; car, de sa
nature, ce grand homme était un peu taquin. Le plus grand compositeur
qui existât et qui eût existé, était alors pour lui _la Maria_, musicien
français naturalisé en Italie, et dont le talent gracieux et facile
s'était révélé l'hiver précédent par _le Prisonnier_, ouvrage que je
suis loin de vouloir déprimer, mais que, tout en l'applaudissant, je ne
saurais placer au rang d'_Euphrosine_ et de _Stratonice_.
Dans une discussion qui s'était élevée entre le général et moi à ce
sujet, et dans laquelle il n'avait pas ménagé Méhul, comme en cherchant
à démontrer la différence de la musique vague et mélodieuse à la musique
appliquée à l'expression des passions, à la musique essentiellement
dramatique, je me prévalais de l'autorité de Gluck et de Sacchini: «De
qui me parlez-vous là? me dit-il avec quelque impatience. Qu'est-ce que
ces gens-là? Qui diable les connaît?--Général, repartis-je avec quelque
vivacité, si vous ne connaissez pas ces gens-là, j'ai eu bien tort de
parler musique avec vous si long-temps»; et je me retirai.
Le lendemain, comme il ne m'avait pas vu de la matinée dans le salon:
«Arnault me boude, dit-il à Regnauld (c'était vrai); allez donc le
chercher. Ce que j'ai dit hier n'était qu'une plaisanterie. Je ne
voulais pas le chagriner; je ne voulais que m'amuser.»
Je ne me fis pas prier, comme on pense, pour remonter. «Eh bien! me
dit-il en riant, m'en voulez-vous toujours? Il ne fait pas bon attaquer
Méhul devant vous; il ne fait pas bon attaquer devant vous les gens que
vous aimez.--Vous voyez, général, ce que je ferais, si devant moi
quelqu'un se montrait injuste envers vous.» Jamais il n'a mal parlé
depuis du talent de Méhul, en ma présence s'entend.
Il sentait mal la musique. Ce n'était tout au plus pour lui qu'un moyen
de distraction, d'amusement. La musique chatouillait quelquefois son
oreille, mais elle n'allait jamais à son âme. Cela tenait évidemment à
son organisation. Quoique doué d'une voix douce, sonore, il chantait
faux. Cela ne prouve-t-il pas qu'il entendait faux? aussi le chant
n'était chez lui que l'expression de la mauvaise humeur. Dans ses momens
de contrariété, se promenant les mains derrière le dos, il fredonnait de
la manière la moins juste qui se puisse, _Ah! c'en est fait, je me
marie_. Chacun savait ce que cela signifiait. «Si tu as quelque chose à
demander au général, ne le fais pas en ce moment; il chante», me disait
Junot.
Pendant ces stations, qui se renouvelèrent trois ou quatre fois,
plusieurs personnes vinrent nous visiter sur _l'Orient_. Je n'y vis pas
sans un véritable plaisir le fils de notre Fleury[7]. Ce jeune homme, à
qui la révolution avait ouvert en totalité la carrière où l'appelaient
toutes ses aptitudes, ajoutait déjà l'illustration qui s'attache au nom
de Jean-Bart à celle que son père avait acquise dans un art moins
dangereux, mais non moins difficile. Le capitaine Fleury était alors
enseigne de vaisseau.
M. Geoffroi Saint-Hilaire, que son amour pour une science à laquelle il
doit sa célébrité européenne conduisait en Égypte, pensa devenir victime
du désir qu'il eut de venir saluer le général. La barque qui devait nous
l'amener chavira au moment où il y entrait; et il ne savait pas nager.
Heureusement fut-il rattrapé lorsqu'il reparut à la superficie de la
mer, après avoir plongé à une certaine profondeur. Je regrette d'avoir
perdu la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet, et où il me racontait avec
beaucoup de gaieté les détails de cet accident, qui me faisait rire et
trembler tout à la fois, et dans lequel il conserva toute sa présence
d'esprit. Sa manière de le raconter prêtait à son récit un piquant qu'à
mon grand regret on ne retrouvera pas dans le mien.
Quand nous fûmes à la hauteur de Bastia, Berthier, que le général
chargea d'une mission pour cette ville, m'ayant proposé de l'y
accompagner, nous nous embarquâmes sur _l'Artémise_, l'une des frégates
qui, l'année précédente, avait fait partie de l'escadre de Corfou.
Lavalette et le citoyen Collot étaient aussi de ce voyage, qui nous
plaisait par cela seul qu'il faisait diversion à nos habitudes.
Standelet, pendant cette courte excursion, nous amusa beaucoup avec ses
histoires de marine, avec ses exploits de flibustiers. Berthier, qui
était bonhomme et qui aimait les braves, conçut à cette occasion pour ce
capitaine un intérêt qui ne lui fut pas inutile par la suite, comme on
le verra.
On apprend toujours quelque chose en voyage: celui-ci nous apprit que
notre matelas étendu sur les planches de _l'Orient_ était un lit
meilleur que celui qu'il nous fallut partager avec les insectes de
Bastia, et qu'à cela près qu'il y avait de la salade et des fraises, le
dîner du bord valait cent fois mieux que celui qu'on nous servit à
l'auberge, et non pas _gratis_, ainsi que peut l'attester le citoyen
Collot qui en avança le prix, et à qui il n'a peut-être pas été
remboursé.
Berthier coucha dans un lit de fer qui avait été oublié par le général
anglais l'année précédente quand les troupes de Georges III, par la
grâce de Dieu roi d'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande, de France et de
Corse, évacuèrent ce dernier royaume. Pendant que les gens qui avaient
des affaires les faisaient, je me baignai dans le port, et puis j'allai
me promener sur le rivage, heureux de sentir de la terre sous mes pieds.
Nous ne nous rembarquâmes pas sans avoir déjeuné. À l'heure du dîner
nous étions de retour sur _l'Orient_.
L'escadre avançait majestueusement, mais lentement; plus d'un motif
l'empêchaient de presser sa course. D'abord il lui fallait attendre
divers convois qui, soit des ports d'Italie, soit de ceux des îles,
devaient la rejoindre à des points indiqués; puis, entourée de cette
multitude de vaisseaux de transport sur lesquels le personnel et le
matériel de l'armée étaient répartis, il lui fallait régler sa marche
sur celle du plus mauvais marcheur.
C'était un admirable spectacle que celui de cette innombrable réunion de
bâtimens de toute grandeur, ville flottante, au-dessus de laquelle les
vaisseaux de haut bord s'élevaient comme les églises de la capitale
au-dessus de ses plus hautes maisons, et que _l'Orient_, comme une
cathédrale, dominait de toute la hauteur de son colosse.
Le jour, cette flotte éparpillée occupait une surface de deux lieues de
diamètre à peu près. Mais quand le soir approchait, se resserrant au
signal donné, elle venait se grouper autour des vaisseaux de guerre,
comme des écoliers autour de leurs surveillans, comme des moutons autour
du berger, comme des poussins autour de leur mère. Ramassés par voie de
réquisition, ces bâtimens de transport, marchant pour la plupart contre
leur gré, les patrons, dans l'espoir de se sauver la nuit, restaient
quelquefois en arrière. Alors commençait une véritable chasse. De même
que le berger détache un chien contre la brebis qui s'écarte du
troupeau, l'amiral détachait une frégate contre le bâtiment déserteur,
qui bientôt était ramené à l'ordre. On ne lui épargnait pas, à cet
effet, les coups de canon, qu'on dirigeait à la vérité de manière à ce
que le boulet ne portât pas dans le bord, mais de manière à ce qu'on pût
les compter, et pour cause, car l'administration de la marine, qui
n'aime pas à tirer sa poudre aux moineaux, se faisait très-bien payer
celle qui se brûlait à cette occasion. Chaque coup de canon était une
lettre de change de vingt-quatre francs tirée au profit du bord d'où il
partait sur le bord auquel il était adressé. En cas de désobéissance
obstinée, on eût coulé bas le bâtiment réfractaire; le salut de la
flotte l'exigeait ainsi. L'escadre de Nelson étant dans la Méditerranée,
un bâtiment, si on n'y mettait ordre, aurait pu l'éclairer sur notre
marche.
Par suite du même intérêt, on arrêtait tous les bâtimens que l'on
rencontrait, de quelque nation qu'ils fussent. On avait droit de les
contraindre à rester avec la flotte. Le général n'usa qu'avec modération
de ce droit du plus fort. Après avoir questionné les capitaines et pris
d'eux les renseignemens qu'il en voulait obtenir, il les faisait
relâcher, en leur disant qu'il s'en fiait à leur parole d'honneur.
C'est ainsi qu'il en usa particulièrement avec des Suédois, aux intérêts
desquels sa rigueur eût porté un dommage considérable, et qui, deux mois
après, remplirent les gazettes de Stockholm des témoignages de leur
reconnaissance et de leur admiration pour Bonaparte.