Nous n'avons fait, à l'aller, que contourner les îles morbihannaises,
dont le nombre, s'il faut en croire les riverains, égale celui des jours
de l'année; mais le retour comporte une escale dans l'une d'elles, et il
va sans dire que l'on n'a pas choisi la moins attrayante.
Les Français l'appellent l'Ile aux Moines. Des religieux en furent,
paraît-il, les premiers colons. Elle est digne d'avoir été visitée par
Saint Brandan et par les dix-sept compagnons qu'il entraînait à sa suite
sur les mers; car c'est vraiment une de ces terres de promission
célébrées dans les anciennes odyssées celtiques, où il suffisait, au
dire de nos pères, d'avoir séjourné quelques heures pour que les
vêtements en restassent parfumés à jamais.
On me conte sur elle des légendes exquises, pendant que je regarde sa
forme encore lointaine se détacher peu à peu de l'archipel qui lui fait
escorte. La tradition veut qu'elle ait été reliée jadis à l'Ile d'Arz
par une chaussée dont on explique ainsi la disparition. Il y avait à
l'Ile d'Arz un jeune homme de haute lignée qui s'était épris d'une fille
de pêcheur. Elle était belle et chantait à voix merveilleuse, «à voix de
seraine», comme parlent les vieux poètes, et elle avait si bien
ensorcelé le jouvenceau qu'il se mourait du désir d'en faire sa femme.
Les parents de celui-ci, pour le préserver de cette mésalliance, eurent
recours au moyen le plus énergique: ils l'enfermèrent au couvent de
l'Ile aux Moines, aimant mieux le donner à Dieu que de le voir à une
fille de basse espèce. Mais la pêcheuse, sous prétexte de faner du
goémon ou de ramasser des palourdes, venait chanter jusque sous les
fenêtres de l'abbaye, et nulle muraille n'était assez épaisse pour
empêcher sa troublante cantilène d'arriver jusqu'au reclus, en qui elle
réveillait, au grand scandale des autres moines, toutes les fureurs et
toutes les mélancolies de la passion contrariée.
C'était une hantise, une possession. Ni prières, ni conjurations n'y
faisaient. Alors, le Père abbé se résolut d'employer les voies
extraordinaires: il invoqua, par des oraisons appropriées, les
Puissances destructrices du Golfe. Le résultat ne se fit pas attendre.
Le matin suivant, quand la pêcheuse voulut gagner l'Ile aux Moines pour
s'y livrer à ses exercices quotidiens, au lieu de la chaussée qu'elle
avait coutume de prendre, elle trouva devant elle une barrière de flots
écumants. La mer, dans la nuit, avait rompu l'isthme. La malheureuse, de
désespoir, s'y précipita, Hellé bretonne de cet autre Hellespont. Sa
plainte d'amour, toutefois, ne s'éteignit point avec elle. Le passeur
qui fait le service de l'Ile d'Arz au havre de Kerné, dans «la Grande
Terre», vous affirmera qu'aux soirs de calme il s'est souvent oublié, la
rame suspendue, à écouter les sons délicieusement tristes d'une voix de
femme, qui semblaient monter du fond des eaux.
L'histoire ne dit pas si le jeune moine se consola de survivre à celle
qu'il aimait. L'aventure, en tout cas, ne porta point bonheur à la
congrégation. Poursuivis peut-être par la rancune de la «Sirène», ses
membres se dispersèrent. Bientôt on ne se souvint pas plus d'eux que
s'ils n'eussent jamais existé. De l'établissement considérable qu'ils
avaient fondé, il ne reste plus trace; les siècles en ont effacé
jusqu'aux ruines. L'île a même rejeté l'appellation qu'elle tenait d'eux
et repris son nom primitif, son nom gracieux d'Izéna.
Elle achève de se dessiner à notre vue, couchée, les bras en croix, sur
le satin mouvant du Golfe. Des bouquets de pins parasols éventent son
front de leurs panaches frémissants. Elle a l'air de dormir en une pose
charmante de langueur et d'abandon. Les accents de notre fanfare la
réveillent, car nous nous avançons vers elle en musique, avec la
solennité d'une théorie de pèlerins de la mer abordant une terre sacrée.
Et soudain la voici qui s'anime et qui nous sourit. Du creux fleuri de
ses vallons et du faîte onduleux de ses collines, elle délègue à notre
rencontre ses vieillards et ses jeunes filles. Quant à ses jeunes
hommes, ils courent le monde, épars sur tous les océans. Marins de
l'État ou du long cours, les ailes ne leur ont pas plutôt poussé qu'ils
s'envolent. Que s'ils reparaissent de temps à autre dans l'île natale,
ce n'est que pour y construire un nid, épouser en hâte, et repartir.
--Leur troupe fugitive, me dit un ancêtre, ne perche parmi nous que
comme les goélands.
A mesure que nous débarquons, le maire, un vénérable chef de clan, nous
souhaite la bienvenue à la manière antique. Sa parole, son geste sont
d'une gravité, d'une douceur et d'une noblesse toutes patriarcales.
Derrière les «anciens» qui l'accompagnent, s'étagent en groupes
harmonieux, semblables à des corbeilles de fleurs éclatantes, les
îliennes ou, comme on s'exprime ici, les «îloises»... Un vieux maître au
cabotage trégorrois, dont les récits ont enchanté mon enfance, ne
parlait jamais des filles de l'Ile aux Moines sans qu'une sorte de
béatitude extatique se répandît sur ses traits. Il n'avait fait relâche
dans leur pays qu'une seule fois, il y avait de cela plus de trente ans,
mais l'impression qu'elles lui avaient laissée demeurait dans sa mémoire
de routier des côtes aussi vive, aussi fraîche, aussi enthousiaste qu'au
premier jour. Il ne trouvait pas d'images assez brillantes pour les
peindre.
--Figure-toi les princesses des contes, me disait-il, avec quelque chose
de plus fier encore, une démarche plus souple et plus de beauté.
Tout n'était pas illusion et mirage dans ces effusions dithyrambiques du
vieux caboteur. Les îloises ont vraiment un charme qui n'est qu'à elles.
Qui ne les a point contemplées, ces patriciennes de la mer, ignore les
exemplaires les plus parfaits de notre race. Elles ont je ne sais quelle
élégance archaïque; elles font songer aux «dames courtoises» tant
célébrées dans les antiques lais bretons:
Le corps gent et basse la hanche,
Le col plus blanc que neige blanche...
On a le sentiment qu'elles appartiennent à une autre forme de
civilisation, qu'elles sont les héritières d'un long passé, d'une
mystérieuse floraison de poésie et de rêve. Elles sont venues au-devant
de nous en leurs frais atours des dimanches, et c'est merveille de voir
avec quel art tout naturel et tout spontané la grâce du costume se marie
à la grâce de la personne. La coiffe de fine dentelle, aussi légère
qu'une résille, encercle le front comme d'un diadème. Le buste se drape
dans un châle étroit qui n'engonce point la taille, ainsi qu'en Trégor,
mais plutôt la dégage en se modelant sur ses contours. La robe, de
nuance claire, laisse, par l'ample évasement des manches, apercevoir
jusqu'au coude la blancheur fuselée des bras. Car ces îliennes-ci sont
d'une caste à part. Elles ne vivent point, comme leurs soeurs des autres
îles, courbées sur le «sillon» patrimonial. Les besognes serviles ne
sont point leur fait. Pour tout ce qui regarde le soin des cultures,
elles s'en remettent à la race inférieure des «terriens», mercenaires
agricoles, gagés sur le continent, lesquels émigrent à époques fixes,
tantôt d'Aradon, tantôt de Rhuys, et sont à l'indolente Izéna ce que les
Lucquois sont à la Corse. Je demande à la toute jeune femme d'un
capitaine long-courrier:
--A quoi se passe votre temps, en l'absence de votre mari?
--A l'attendre, m'est-il répondu.
Et il semble bien, en effet, qu'elles ne se conçoivent, pour la plupart,
d'autre fonction que de veiller sur l'âtre désert, d'entretenir la Vesta
domestique et de perpétuer intact le beau sang de leurs aïeux.
V
Notre cortège s'ébranle vers Lômiquel, le chef-lieu de l'île, aux sons
aigrelets d'une cornemuse. La route traverse le pays le plus varié, le
plus changeant, entre des pelages dorés de collines, mouchetés de vertes
oasis. Partout des maisons d'autrefois, de vieilles gentilhommières à
tourelles basses et à pignons pointus, fleuries jusque sur leurs toits
d'ombilics, d'étoiles des grèves, de lichens, et dont les cheminées,
soigneusement crépies à la chaux, resplendissent comme de blancs
_amers_, dans le soleil. Des murs en pierres de taille entourent ces
espèces de bastides bretonnes; par le porche cintré, l'oeil plonge dans
une cour solitaire, un _patio_ plein de silence et de fraîcheur,
qu'ombragent des arbres bibliques, des figuiers et même des sycomores.
Comme je m'arrête pour lire une inscription commémorative sculptée dans
le linteau d'une porte, une matrone en deuil me prie d'entrer.
--Vous ne pouvez moins faire, monsieur, par cette chaleur, que
d'accepter un coup de vin de Sarzeau.
Elle m'introduit dans une pièce aux boiseries peintes, sorte de salon
rustique et de musée des souvenirs. Les parois sont ornées de
photographies au daguerréotype où achèvent de s'effacer des traits de
marins disparus. Sur les étagères d'angle trône un monde, pieusement
épousseté, de choses exotiques, coffrets de laque, éventails d'ivoire,
figurines japonaises ou chinoises, petits bouddhas de jaspe vert,
pareils à des rainettes accroupies et ventrues. Et c'est encore, de-ci
de-là, une profusion de plantes et de bêtes marines, des «raisins des
Tropiques» cueillis durant la traversée des Sargasses, des ailes de
poissons volants, aussi transparentes qu'une lame de mica, des conques
enfin, d'énormes conques, roses comme des chairs d'enfant, et restées
bruissantes, dirait-on, de la rumeur des alizés, au large des mers
australes. Les meubles eux-mêmes racontent des navigations lointaines,
les odyssées des pères et des fils aux pays du palissandre, de l'ébène
et du bois de santal...
Cependant que j'exprime à mon hôtesse le ravissement dont j'ai été
transporté dès mes premiers pas dans l'île, elle hoche la tête
doucement:
--Une «Ile fortunée», certes. Nulle autre n'a, plus qu'Izéna, mérité ce
titre. Elle le justifiait encore il y a trente ans. C'était bien la
«Perle du Golfe», comme la définissait un de nos meilleurs poètes de
langue vannetaise, l'abbé Joubioux. Hélas! monsieur, la perle, depuis
lors, a perdu ce qui faisait son éclat. Vous êtes émerveillé,
dites-vous, de cet air d'aisance, de luxe même, que tout respire ici,
les gens et les choses. Un temps fut, oui, cette prospérité fut réelle.
Mais il ne nous en reste plus que l'ombre. Nous tâchons sans doute de
sauvegarder les apparences. On a sa fierté. On ne se résigne point à
déchoir. Un passant, un étranger peut s'y méprendre. Mais, au fond de
plus d'une demeure riante, si vous saviez que de misères cachées!...
Nous mourons d'un mal sans remède. Le règne de la vapeur nous a tués.
Jadis, il n'était point, parmi nous, une famille qui n'eût à elle sa
goélette, son brick ou son trois-mâts. Le pavillon de l'Ile aux Moines
était connu sur toutes les côtes. La veille des départs en campagne, on
rompait un pain bénit: les maris en emportaient une moitié, les femmes
conservaient l'autre. C'était le pain du souvenir. Nous avions foi dans
ce symbole. Il nous ramenait nos absents sains et saufs et, avec eux, la
joie, le bien-être, la richesse. Aujourd'hui, tout cela n'est plus. Pour
revoir la flotte d'Izéna, il nous faut maintenant fermer les yeux: elle
ne déploie dorénavant ses voiles que dans nos rêves. Elle a été vendue à
l'encan ou débitée comme bois à feu. Pour nos jeunes gens, ceux d'entre
eux qui naviguent encore se vouent au service de l'État, de sorte qu'ils
s'en vont pour jamais. Rarement ils nous reviennent. Ils se font leurs
habitudes dans les ports où ils sont attachés, épousent des Brestoises,
voire des Toulonnaises. Et, pendant ce temps, nos jeunes filles,
condamnées à une vie sans amour, réduites à pleurer leur beauté inutile,
fredonnent désespérément le long des grèves, ce refrain qui fit danser
leurs aïeules:
Goélands, Goélands,
Ramenez-nous nos amants!
Quand l'îloise se lève pour me reconduire, il me semble qu'en ses longs
vêtements noirs, c'est tout le passé de sa race dont elle porte le
deuil. Pour dissiper l'impression de mélancolie que m'ont produite ses
paroles, ce n'est pas trop de la lumière et de l'allégresse du dehors.
Au pied d'un moulin à vent, crénelé comme un donjon, et qui remplit la
lande du froissement sonore de ses toiles, un «farinier» couché dans
l'herbe m'indique du doigt la direction suivie par mes compagnons. Je
les rejoins à temps pour visiter avec eux l'enceinte celtique de
Kergonan. En nulle autre région peut-être, pas même à Carnac, au tomber
du crépuscule, je n'ai été touché davantage de la muette éloquence de
ces vieilles pierres sacrées. Elles forment ici un cercle imposant, ont
vraiment l'air, sur ce haut lieu, d'une assemblée d'idoles barbares,
figées là dans un conciliabule éternel. Il ne m'étonne point qu'on les
ait entendues, comme on le raconte, deviser entre elles, à la lune,
d'événements plus anciens que les âges et se donner les unes aux autres
des noms qu'il n'y a pas de mémoire humaine à pouvoir retenir. S'il
prenait jamais fantaisie aux Bretons armoricains de restaurer chez eux
les tournois bardiques, à l'exemple de leurs congénères de Galles, ils
ne seraient pas, comme ceux-ci, dans la nécessité de créer une lice de
menhirs artificiels: le cromlech de l'Ile aux Moines leur fournirait un
incomparable, un authentique «champ de Gorsedd».
Au moment où nous y pénétrons, la barbe de lierre d'un des menhirs se
soulève et nous découvre, accroupi sur le sol, un informe tronçon
d'humanité dont on dirait plutôt, à première vue, quelque crapaud
monstrueux, contemporain de l'érection du cromlech.
--Serait-ce le génie familier, le gnome gardien de ces pierres fées?
demandons-nous, non sans surprise.
On nous répond:
--C'est le tailleur Pico.
Déjeté, incomplet, avec des moignons en guise de jambes, il n'a conservé
d'intacts que les bras et la tête. Mais elle est singulièrement
expressive, cette tête où toute la vie, à l'étroit dans le corps, semble
s'être réfugiée. Encadré de boucles grisonnantes, le visage est d'une
beauté douloureuse et quasi tragique, avec laquelle contrastent la
douceur, le velouté caressant des yeux, embrumés comme d'une flottante
vapeur de songe. Je parlais tout à l'heure de tournois bardiques:
Augustin Pico est le barde d'Izéna. Aède et rhapsode tout ensemble, il
ne chante pas seulement ses inspirations personnelles, mais celles aussi
des Homérides locaux qui l'ont précédé, au cours des siècles, et dont il
se tient pour le légataire pieux, en même temps que le continuateur.
Toute la somme poétique de l'île vit, emmagasinée dans sa mémoire. Par
là, ce gnome est bien le gardien d'un trésor. Par là également
s'explique l'espèce de vénération que les insulaires lui témoignent. Ce
sans famille est de toutes les fêtes, de toutes les solennités
familiales. Pas de baptême ni de noce où il ne soit invité. C'est lui
qui s'avance en tête du cortège et qui rythme la marche en chantant,
balancé entre ses deux piquets de bois; lui encore qui, dans les
veillées funéraires, improvise, au chevet du lit de parade, la mélopée
d'usage en l'honneur du mort. Averti de notre venue, il s'est mis en
frais pour nous et, d'une voix chaude, au timbre mordant, il entonne, en
une sorte de psaume tantôt lent et tantôt fougueux, l'éloge de son île,
«l'île des îles, pur joyau de la mer profonde, terre unique dont on ne
saurait dire quel est son plus beau fleuron: la grâce fière de ses
filles ou l'intrépidité de ses gars!...»
--Si nous l'emmenions! propose quelqu'un de la bande.
Il est entendu qu'il nous accompagnera jusqu'à Vannes; et, juché sur ses
béquilles, la figure tout illuminée d'aise, il dévale à notre suite vers
Lômiquel.