IV

Nous n'avons fait, à l'aller, que contourner les îles morbihannaises,

dont le nombre, s'il faut en croire les riverains, égale celui des jours

de l'année; mais le retour comporte une escale dans l'une d'elles, et il

va sans dire que l'on n'a pas choisi la moins attrayante.

Les Français l'appellent l'Ile aux Moines. Des religieux en furent,

paraît-il, les premiers colons. Elle est digne d'avoir été visitée par

Saint Brandan et par les dix-sept compagnons qu'il entraînait à sa suite

sur les mers; car c'est vraiment une de ces terres de promission

célébrées dans les anciennes odyssées celtiques, où il suffisait, au

dire de nos pères, d'avoir séjourné quelques heures pour que les

vêtements en restassent parfumés à jamais.

On me conte sur elle des légendes exquises, pendant que je regarde sa

forme encore lointaine se détacher peu à peu de l'archipel qui lui fait

escorte. La tradition veut qu'elle ait été reliée jadis à l'Ile d'Arz

par une chaussée dont on explique ainsi la disparition. Il y avait à

l'Ile d'Arz un jeune homme de haute lignée qui s'était épris d'une fille

de pêcheur. Elle était belle et chantait à voix merveilleuse, «à voix de

seraine», comme parlent les vieux poètes, et elle avait si bien

ensorcelé le jouvenceau qu'il se mourait du désir d'en faire sa femme.

Les parents de celui-ci, pour le préserver de cette mésalliance, eurent

recours au moyen le plus énergique: ils l'enfermèrent au couvent de

l'Ile aux Moines, aimant mieux le donner à Dieu que de le voir à une

fille de basse espèce. Mais la pêcheuse, sous prétexte de faner du

goémon ou de ramasser des palourdes, venait chanter jusque sous les

fenêtres de l'abbaye, et nulle muraille n'était assez épaisse pour

empêcher sa troublante cantilène d'arriver jusqu'au reclus, en qui elle

réveillait, au grand scandale des autres moines, toutes les fureurs et

toutes les mélancolies de la passion contrariée.

C'était une hantise, une possession. Ni prières, ni conjurations n'y

faisaient. Alors, le Père abbé se résolut d'employer les voies

extraordinaires: il invoqua, par des oraisons appropriées, les

Puissances destructrices du Golfe. Le résultat ne se fit pas attendre.

Le matin suivant, quand la pêcheuse voulut gagner l'Ile aux Moines pour

s'y livrer à ses exercices quotidiens, au lieu de la chaussée qu'elle

avait coutume de prendre, elle trouva devant elle une barrière de flots

écumants. La mer, dans la nuit, avait rompu l'isthme. La malheureuse, de

désespoir, s'y précipita, Hellé bretonne de cet autre Hellespont. Sa

plainte d'amour, toutefois, ne s'éteignit point avec elle. Le passeur

qui fait le service de l'Ile d'Arz au havre de Kerné, dans «la Grande

Terre», vous affirmera qu'aux soirs de calme il s'est souvent oublié, la

rame suspendue, à écouter les sons délicieusement tristes d'une voix de

femme, qui semblaient monter du fond des eaux.

L'histoire ne dit pas si le jeune moine se consola de survivre à celle

qu'il aimait. L'aventure, en tout cas, ne porta point bonheur à la

congrégation. Poursuivis peut-être par la rancune de la «Sirène», ses

membres se dispersèrent. Bientôt on ne se souvint pas plus d'eux que

s'ils n'eussent jamais existé. De l'établissement considérable qu'ils

avaient fondé, il ne reste plus trace; les siècles en ont effacé

jusqu'aux ruines. L'île a même rejeté l'appellation qu'elle tenait d'eux

et repris son nom primitif, son nom gracieux d'Izéna.

Elle achève de se dessiner à notre vue, couchée, les bras en croix, sur

le satin mouvant du Golfe. Des bouquets de pins parasols éventent son

front de leurs panaches frémissants. Elle a l'air de dormir en une pose

charmante de langueur et d'abandon. Les accents de notre fanfare la

réveillent, car nous nous avançons vers elle en musique, avec la

solennité d'une théorie de pèlerins de la mer abordant une terre sacrée.

Et soudain la voici qui s'anime et qui nous sourit. Du creux fleuri de

ses vallons et du faîte onduleux de ses collines, elle délègue à notre

rencontre ses vieillards et ses jeunes filles. Quant à ses jeunes

hommes, ils courent le monde, épars sur tous les océans. Marins de

l'État ou du long cours, les ailes ne leur ont pas plutôt poussé qu'ils

s'envolent. Que s'ils reparaissent de temps à autre dans l'île natale,

ce n'est que pour y construire un nid, épouser en hâte, et repartir.

--Leur troupe fugitive, me dit un ancêtre, ne perche parmi nous que

comme les goélands.

A mesure que nous débarquons, le maire, un vénérable chef de clan, nous

souhaite la bienvenue à la manière antique. Sa parole, son geste sont

d'une gravité, d'une douceur et d'une noblesse toutes patriarcales.

Derrière les «anciens» qui l'accompagnent, s'étagent en groupes

harmonieux, semblables à des corbeilles de fleurs éclatantes, les

îliennes ou, comme on s'exprime ici, les «îloises»... Un vieux maître au

cabotage trégorrois, dont les récits ont enchanté mon enfance, ne

parlait jamais des filles de l'Ile aux Moines sans qu'une sorte de

béatitude extatique se répandît sur ses traits. Il n'avait fait relâche

dans leur pays qu'une seule fois, il y avait de cela plus de trente ans,

mais l'impression qu'elles lui avaient laissée demeurait dans sa mémoire

de routier des côtes aussi vive, aussi fraîche, aussi enthousiaste qu'au

premier jour. Il ne trouvait pas d'images assez brillantes pour les

peindre.

--Figure-toi les princesses des contes, me disait-il, avec quelque chose

de plus fier encore, une démarche plus souple et plus de beauté.

Tout n'était pas illusion et mirage dans ces effusions dithyrambiques du

vieux caboteur. Les îloises ont vraiment un charme qui n'est qu'à elles.

Qui ne les a point contemplées, ces patriciennes de la mer, ignore les

exemplaires les plus parfaits de notre race. Elles ont je ne sais quelle

élégance archaïque; elles font songer aux «dames courtoises» tant

célébrées dans les antiques lais bretons:

Le corps gent et basse la hanche,

Le col plus blanc que neige blanche...

On a le sentiment qu'elles appartiennent à une autre forme de

civilisation, qu'elles sont les héritières d'un long passé, d'une

mystérieuse floraison de poésie et de rêve. Elles sont venues au-devant

de nous en leurs frais atours des dimanches, et c'est merveille de voir

avec quel art tout naturel et tout spontané la grâce du costume se marie

à la grâce de la personne. La coiffe de fine dentelle, aussi légère

qu'une résille, encercle le front comme d'un diadème. Le buste se drape

dans un châle étroit qui n'engonce point la taille, ainsi qu'en Trégor,

mais plutôt la dégage en se modelant sur ses contours. La robe, de

nuance claire, laisse, par l'ample évasement des manches, apercevoir

jusqu'au coude la blancheur fuselée des bras. Car ces îliennes-ci sont

d'une caste à part. Elles ne vivent point, comme leurs soeurs des autres

îles, courbées sur le «sillon» patrimonial. Les besognes serviles ne

sont point leur fait. Pour tout ce qui regarde le soin des cultures,

elles s'en remettent à la race inférieure des «terriens», mercenaires

agricoles, gagés sur le continent, lesquels émigrent à époques fixes,

tantôt d'Aradon, tantôt de Rhuys, et sont à l'indolente Izéna ce que les

Lucquois sont à la Corse. Je demande à la toute jeune femme d'un

capitaine long-courrier:

--A quoi se passe votre temps, en l'absence de votre mari?

--A l'attendre, m'est-il répondu.

Et il semble bien, en effet, qu'elles ne se conçoivent, pour la plupart,

d'autre fonction que de veiller sur l'âtre désert, d'entretenir la Vesta

domestique et de perpétuer intact le beau sang de leurs aïeux.

V

Notre cortège s'ébranle vers Lômiquel, le chef-lieu de l'île, aux sons

aigrelets d'une cornemuse. La route traverse le pays le plus varié, le

plus changeant, entre des pelages dorés de collines, mouchetés de vertes

oasis. Partout des maisons d'autrefois, de vieilles gentilhommières à

tourelles basses et à pignons pointus, fleuries jusque sur leurs toits

d'ombilics, d'étoiles des grèves, de lichens, et dont les cheminées,

soigneusement crépies à la chaux, resplendissent comme de blancs

_amers_, dans le soleil. Des murs en pierres de taille entourent ces

espèces de bastides bretonnes; par le porche cintré, l'oeil plonge dans

une cour solitaire, un _patio_ plein de silence et de fraîcheur,

qu'ombragent des arbres bibliques, des figuiers et même des sycomores.

Comme je m'arrête pour lire une inscription commémorative sculptée dans

le linteau d'une porte, une matrone en deuil me prie d'entrer.

--Vous ne pouvez moins faire, monsieur, par cette chaleur, que

d'accepter un coup de vin de Sarzeau.

Elle m'introduit dans une pièce aux boiseries peintes, sorte de salon

rustique et de musée des souvenirs. Les parois sont ornées de

photographies au daguerréotype où achèvent de s'effacer des traits de

marins disparus. Sur les étagères d'angle trône un monde, pieusement

épousseté, de choses exotiques, coffrets de laque, éventails d'ivoire,

figurines japonaises ou chinoises, petits bouddhas de jaspe vert,

pareils à des rainettes accroupies et ventrues. Et c'est encore, de-ci

de-là, une profusion de plantes et de bêtes marines, des «raisins des

Tropiques» cueillis durant la traversée des Sargasses, des ailes de

poissons volants, aussi transparentes qu'une lame de mica, des conques

enfin, d'énormes conques, roses comme des chairs d'enfant, et restées

bruissantes, dirait-on, de la rumeur des alizés, au large des mers

australes. Les meubles eux-mêmes racontent des navigations lointaines,

les odyssées des pères et des fils aux pays du palissandre, de l'ébène

et du bois de santal...

Cependant que j'exprime à mon hôtesse le ravissement dont j'ai été

transporté dès mes premiers pas dans l'île, elle hoche la tête

doucement:

--Une «Ile fortunée», certes. Nulle autre n'a, plus qu'Izéna, mérité ce

titre. Elle le justifiait encore il y a trente ans. C'était bien la

«Perle du Golfe», comme la définissait un de nos meilleurs poètes de

langue vannetaise, l'abbé Joubioux. Hélas! monsieur, la perle, depuis

lors, a perdu ce qui faisait son éclat. Vous êtes émerveillé,

dites-vous, de cet air d'aisance, de luxe même, que tout respire ici,

les gens et les choses. Un temps fut, oui, cette prospérité fut réelle.

Mais il ne nous en reste plus que l'ombre. Nous tâchons sans doute de

sauvegarder les apparences. On a sa fierté. On ne se résigne point à

déchoir. Un passant, un étranger peut s'y méprendre. Mais, au fond de

plus d'une demeure riante, si vous saviez que de misères cachées!...

Nous mourons d'un mal sans remède. Le règne de la vapeur nous a tués.

Jadis, il n'était point, parmi nous, une famille qui n'eût à elle sa

goélette, son brick ou son trois-mâts. Le pavillon de l'Ile aux Moines

était connu sur toutes les côtes. La veille des départs en campagne, on

rompait un pain bénit: les maris en emportaient une moitié, les femmes

conservaient l'autre. C'était le pain du souvenir. Nous avions foi dans

ce symbole. Il nous ramenait nos absents sains et saufs et, avec eux, la

joie, le bien-être, la richesse. Aujourd'hui, tout cela n'est plus. Pour

revoir la flotte d'Izéna, il nous faut maintenant fermer les yeux: elle

ne déploie dorénavant ses voiles que dans nos rêves. Elle a été vendue à

l'encan ou débitée comme bois à feu. Pour nos jeunes gens, ceux d'entre

eux qui naviguent encore se vouent au service de l'État, de sorte qu'ils

s'en vont pour jamais. Rarement ils nous reviennent. Ils se font leurs

habitudes dans les ports où ils sont attachés, épousent des Brestoises,

voire des Toulonnaises. Et, pendant ce temps, nos jeunes filles,

condamnées à une vie sans amour, réduites à pleurer leur beauté inutile,

fredonnent désespérément le long des grèves, ce refrain qui fit danser

leurs aïeules:

Goélands, Goélands,

Ramenez-nous nos amants!

Quand l'îloise se lève pour me reconduire, il me semble qu'en ses longs

vêtements noirs, c'est tout le passé de sa race dont elle porte le

deuil. Pour dissiper l'impression de mélancolie que m'ont produite ses

paroles, ce n'est pas trop de la lumière et de l'allégresse du dehors.

Au pied d'un moulin à vent, crénelé comme un donjon, et qui remplit la

lande du froissement sonore de ses toiles, un «farinier» couché dans

l'herbe m'indique du doigt la direction suivie par mes compagnons. Je

les rejoins à temps pour visiter avec eux l'enceinte celtique de

Kergonan. En nulle autre région peut-être, pas même à Carnac, au tomber

du crépuscule, je n'ai été touché davantage de la muette éloquence de

ces vieilles pierres sacrées. Elles forment ici un cercle imposant, ont

vraiment l'air, sur ce haut lieu, d'une assemblée d'idoles barbares,

figées là dans un conciliabule éternel. Il ne m'étonne point qu'on les

ait entendues, comme on le raconte, deviser entre elles, à la lune,

d'événements plus anciens que les âges et se donner les unes aux autres

des noms qu'il n'y a pas de mémoire humaine à pouvoir retenir. S'il

prenait jamais fantaisie aux Bretons armoricains de restaurer chez eux

les tournois bardiques, à l'exemple de leurs congénères de Galles, ils

ne seraient pas, comme ceux-ci, dans la nécessité de créer une lice de

menhirs artificiels: le cromlech de l'Ile aux Moines leur fournirait un

incomparable, un authentique «champ de Gorsedd».

Au moment où nous y pénétrons, la barbe de lierre d'un des menhirs se

soulève et nous découvre, accroupi sur le sol, un informe tronçon

d'humanité dont on dirait plutôt, à première vue, quelque crapaud

monstrueux, contemporain de l'érection du cromlech.

--Serait-ce le génie familier, le gnome gardien de ces pierres fées?

demandons-nous, non sans surprise.

On nous répond:

--C'est le tailleur Pico.

Déjeté, incomplet, avec des moignons en guise de jambes, il n'a conservé

d'intacts que les bras et la tête. Mais elle est singulièrement

expressive, cette tête où toute la vie, à l'étroit dans le corps, semble

s'être réfugiée. Encadré de boucles grisonnantes, le visage est d'une

beauté douloureuse et quasi tragique, avec laquelle contrastent la

douceur, le velouté caressant des yeux, embrumés comme d'une flottante

vapeur de songe. Je parlais tout à l'heure de tournois bardiques:

Augustin Pico est le barde d'Izéna. Aède et rhapsode tout ensemble, il

ne chante pas seulement ses inspirations personnelles, mais celles aussi

des Homérides locaux qui l'ont précédé, au cours des siècles, et dont il

se tient pour le légataire pieux, en même temps que le continuateur.

Toute la somme poétique de l'île vit, emmagasinée dans sa mémoire. Par

là, ce gnome est bien le gardien d'un trésor. Par là également

s'explique l'espèce de vénération que les insulaires lui témoignent. Ce

sans famille est de toutes les fêtes, de toutes les solennités

familiales. Pas de baptême ni de noce où il ne soit invité. C'est lui

qui s'avance en tête du cortège et qui rythme la marche en chantant,

balancé entre ses deux piquets de bois; lui encore qui, dans les

veillées funéraires, improvise, au chevet du lit de parade, la mélopée

d'usage en l'honneur du mort. Averti de notre venue, il s'est mis en

frais pour nous et, d'une voix chaude, au timbre mordant, il entonne, en

une sorte de psaume tantôt lent et tantôt fougueux, l'éloge de son île,

«l'île des îles, pur joyau de la mer profonde, terre unique dont on ne

saurait dire quel est son plus beau fleuron: la grâce fière de ses

filles ou l'intrépidité de ses gars!...»

--Si nous l'emmenions! propose quelqu'un de la bande.

Il est entendu qu'il nous accompagnera jusqu'à Vannes; et, juché sur ses

béquilles, la figure tout illuminée d'aise, il dévale à notre suite vers

Lômiquel.

La terre du passé · 第 82 / 103 题