En arrivant au village, je le trouve silencieux et quasi désert;
personne dans les rues ni sur les seuils; les casiers à homards achèvent
de s'égoutter au long du quai; les bateaux dorment, couchés sur le
flanc, à mer basse, les ralingues de leurs grandes voiles brunes
traînant jusque dans la vase du port.
Tous les gens de l'île sont à la messe. On les voit là dans
l'accomplissement de l'acte où ils mettent peut-être le plus
d'eux-mêmes. Le regard plonge, par la baie du porche, dans la sombre
petite église striée de rais multicolores, de pâles lueurs
d'arc-en-ciel, que darde le soleil du dehors à travers les enluminures
des vitraux. Des goélettes en miniature pendent à la voûte et semblent
voguer dans l'air lourd, ennuagé par la fumée des cierges. Les hommes
emplissent le haut bout de la nef et les transepts; tous sont debout, en
vareuse de drap bleu, les bras croisés sur la poitrine et un chapelet
dans les doigts. Le prêtre n'a pas plutôt prononcé l'_Ite missa est_
qu'ils entonnent, sur une mélodie ancienne, le poétique _Angelus_
breton. A leurs voix puissantes, où grince par instants je ne sais
quelle strideur de cordages, répond le chant des femmes, un peu
nasillard et gémissant, agréable néanmoins et, dans les notes basses,
d'une exquise mélancolie d'accent. Elles sont agenouillées derrière les
hommes, sur des chaises marquées à leurs noms; presque toutes sont
habillées de noir, de la tête aux pieds: noire est la jupe aux plis
épais, noir le corsage ou justin orné aux manches d'un galon de velours,
noire aussi la coiffe en forme de cape qui prolonge son ombre sur le
visage et, par là, communique aux traits une religieuse douceur.
C'est surtout à la sortie de l'office qu'il faut surprendre les
îliennes, au moment où elles se dispersent à travers le cimetière, pour
prier sur les tombes des défunts. Nul cadre ne convient mieux à la
tristesse qui leur est naturelle, ainsi qu'à l'austérité de leur mise, à
ce deuil de veuves qu'elles adoptent dès l'enfance et qu'elles ne
quittent jamais. C'est en ce décor que Renouf les a peintes; et elles
sont bien, dans la réalité, telles que dans son tableau.
Même âgées, elles conservent une grâce étrange, l'élégance d'attitudes
particulière aux filles de la mer. Le teint, en revanche, se fane de
bonne heure; la figure se creuse, s'émacie, comme minée par une angoisse
héréditaire, et le type le plus fréquent peut-être parmi les jeunes
femmes reproduit la vivante et douloureuse image de la Pietà. Les yeux,
généralement, sont beaux, mais de nuances indécises, variant du jaune au
vert, du jaune doré des goémons au vert sombre des algues marines.
L'expression en est voilée et délicieusement alanguie par l'ombre des
cils, qui sont d'une longueur vraiment insolite: en quoi il faut voir,
dit-on, le signe d'une dégénérescence.
Et, de fait, les habitants de l'île ne se marient qu'entre eux. Les cinq
ou six clans dont se compose la population sont tous unis par les liens
d'une étroite parenté. Mais il ne semble pas que ces alliances
consanguines, perpétuées à travers les siècles, aient déterminé des
altérations bien profondes dans la vigoureuse santé de la race. Les
hommes, tantôt bruns et trapus, tantôt blonds et sveltes, offrent des
exemplaires admirables d'endurance et d'intrépidité. La nature et la mer
se chargent, il est vrai, d'opérer la sélection. Que si quelque mal
travaille ces robustes tempéraments, c'est le même dont souffre toute la
Bretagne, je veux dire l'alcoolisme. Sous ce rapport, ils auraient
besoin d'être évangélisés à nouveau, comme ils le furent il y a deux
cents ans par le Père Le Nobletz. Tout leur est prétexte à libations:
baptêmes d'enfants, baptêmes de bateaux, fêtes religieuses, noces,
enterrements. Ils s'enivrent avec volupté, avec rage. J'ai entendu
prononcer à l'un d'eux cette parole:
--Au fond du verre que je vide, brille l'entrée du paradis terrestre.
Quand je regagne le phare, à la nuit tombante, force m'est d'enjamber
des corps d'îliens, vautrés çà et là dans l'herbe, et qui cuvent leur
_vin-ardent_ sous la paix des étoiles...
* * * * *
La mélopée de la mer s'élève, lente et continue, avec la monotonie d'une
incantation. Deux menhirs, restés debout ainsi que des tronçons de mâts
au centre du radeau de pierre, dessinent sur le sol des profils
grimaçants et gigantesques, et l'on ne peut se défendre d'un frisson,
comme si, dans l'horreur mystérieuse du crépuscule, passait le souffle
des anciens dieux.