II

Je m'en suis allé à travers l'Énès, dans la fraîcheur du matin naissant.

Même caressée par le soleil et sous le premier charme du jour, elle

conserve un je ne sais quoi d'âpre, d'hostile, de méchant. La grande

lumière d'été ne fait que mieux ressortir le dur relief de ses côtes et

leur hérissement sauvage, la finesse aiguë de leurs dentelures. Rien

n'égale la désolation de son échine plate aux mornes vertèbres de

granit, saupoudrée plutôt que recouverte d'une mince couche de terre

friable comme une cendre et qui se volatilise au moindre vent. Elle est

une des épaves de cette mer où les épaves foisonnent, un lambeau de

continent naufragé. Il n'y vient, en fait de gazon, qu'une herbe sèche,

si coupante, que les vaches se blessent les naseaux à la vouloir brouter

et lui préfèrent le goémon. Pas un arbre, pas un arbuste; l'affreuse

stérilité d'un désert, d'un désert pétré. Car les pierres abondent: il y

en a partout, de toutes dimensions et de toutes formes, tantôt

accumulées en tas, tantôt répandues par énormes jonchées, tantôt

rassemblées en murets branlants pour enclore des champs minuscules. Le

voeu le plus solennel que puisse faire une îlienne consiste à promettre

à saint Corentin de débarrasser des cailloux qui l'encombrent le sentier

qui mène du bourg à sa chapelle. Et c'est, en effet, une oeuvre fort

méritoire de patience et de dévotion...

Quelques fleurs égayent néanmoins ce sol déshérité: des millepertuis,

des giroflées roses, des morelles noires, des touffes de mauves

arborescentes à l'ombre desquelles, dans les chaleurs de midi, les

insulaires s'étendent parfois pour dormir.

L'anis pullule; on en fait une infusion d'un goût détestable, mais dont

les anciens du pays nous vantent en ces termes la vertu: «Elle serait la

meilleure des boissons, si l'on n'avait inventé l'eau-de-vie». A dire

vrai, la plante par excellence est le varech. On le récolte toute

l'année. Le plus souvent, c'est la mer elle-même qui se charge de le

faucher dans les bas-fonds et de le rouler à la côte. Les îliennes le

ramassent et le fanent au soleil; il sèche, étalé par grands carrés

bruns, exhalant une odeur forte qui imprègne toute l'atmosphère; sec, on

le brûle dans des fours primitifs, à l'air libre. L'île est parsemée de

ces fosses oblongues, revêtues de galets à l'intérieur, et qui font

penser à des sépultures préhistoriques. D'âcres fumées ondulent

au-dessus, et l'on songe aux antiques holocaustes que des druidesses

attisaient. Chaque four, après six heures d'une combustion qu'il faut

activer sans relâche, peut donner de trois à quatre tourteaux de soude

qui se payeront deux francs les cinquante kilogrammes aux usines

d'Audierne et de Pont-Labbé. C'est la principale industrie de l'île. Le

varech a du reste quantité d'autres usages. Le bétail, on l'a vu, s'en

repaît volontiers; il fournit également la litière des étables et, pour

les hommes même, il n'y a pas, si l'on en croit les indigènes, de

coucher plus propre ni plus moelleux.

--Il n'est de beaux rêves, m'affirmait l'un d'eux, que sur une couette

de fin goémon.

Jusque dans le cercueil des morts l'on prend soin d'en répandre quelques

poignées, pour adoucir leur somme éternel. Mais sa destination la plus

inattendue est de servir à cuire le pain que les ménagères fabriquent

elles-mêmes. Cette fabrication vaut la peine d'être décrite. Les trois

sortes de grains, orge, seigle et froment qui entrent dans la confection

de la pâte, sont broyés à l'aide d'un moulin grossier, fait de deux

pierres et analogue à celui des Kabyles. La meule supérieure, que l'on

tourne d'une main, est percée d'un trou par lequel, de l'autre main, on

laisse couler le blé à mesure. La farine ainsi obtenue est mise,

aussitôt pétrie, dans un chaudron que l'on renverse sur une plaque de

tôle, disposée dans l'âtre et préalablement chauffée au rouge; on

enveloppe le tout d'une épaisse couche de goémon sec, brûlant à petit

feu, et, le lendemain matin, quand on soulève le chaudron, la pâte s'est

changée en un pain de couleur grise, arrondi comme un galet et aussi dur

en apparence, sinon en réalité. Les îliens le préfèrent toutefois au

pain blanc du continent, qu'ils trouvent trop léger, d'une digestion

trop facile.

--Ça ne tient pas à l'estomac, disent-ils. Ce n'est bon que pour des

terriens. A des gens comme nous, toujours à l'air vif du large, il faut

quelque chose de plus résistant.

* * * * *

Je me dirige vers le bourg, au son de la cloche qui tinte pour la

première messe. Le ciel est d'une amplitude immense: à l'horizon, il se

confond avec la mer, en des nuances délicates de mauve et de lilas;

l'Énès apparaît comme suspendue dans l'espace; on a l'ivresse, le

vertige de l'illimité. Dans un terrain vague, à côté d'une citerne en

ruine qui rappelle les puits du désert, s'élève la chapelle de

Saint-Corentin, petit oratoire breton, vêtu de lichens, presque aussi

fruste et vieux à voir que les rochers qui l'avoisinent. De ces rochers,

il n'en est pas un qui n'ait son nom, quelquefois même son surnom. C'est

ainsi que le _Min-Eonok_,--une sorte de sphinx à face joviale, au nez

épaté, noyé dans la bouffissure des joues,--est aujourd'hui plus connu

sous le sobriquet de «la tête au père Dumas», importé par quelque

commis-voyageur facétieux.

Le sentier, maintenant, pénètre dans la région des cultures; elle occupe

une trentaine d'hectares, morcelés à l'infini. Chaque lopin est encadré

d'un mur et affecte des airs de jardin: une voile de barque le

couvrirait tout entier. Pauvres petits champs à demi ensablés,

soigneusement entretenus néanmoins, et toujours par des mains féminines.

La mer aux hommes, la terre aux femmes. Ce sont elles qui labourent,

fument, ensemencent, récoltent. En me penchant sur un de ces enclos

lilliputiens, je ne suis pas peu surpris de le trouver plein de tombes.

C'est, m'apprend-on, «le cimetière des cholériques». Le choléra de 1884

exerça dans l'île d'épouvantables ravages; la mortalité fut telle que le

_recteur_, à ce que je me suis laissé dire, dut prendre la bêche pour

relayer le fossoyeur. Le cimetière du bourg étant comble, un insulaire,

atteint lui-même du fléau, fit don de son champ, par crainte d'être

inhumé dans la grève, «comme un chien ou comme un Anglais». De là ces

tertres funéraires en rase campagne, entre un carré de choux et une

planche d'oignons.

Je croise une vieille femme qui étale à sécher, sur un murtin, du

poisson vidé. Ce sont déjà les vivres d'hiver que l'on prépare. Il

importe de s'approvisionner à l'avance, en prévision des gros temps qui

fondent sur le pays au moment où l'on s'y attend le moins, avec la meute

déchaînée des vents de suroît. Tant que dure la saison douce, on peut se

considérer comme attaché à la «Grande Terre» par les allées et venues

des bateaux de pêche. Mais, à l'automne, dès les premiers jours

d'octobre parfois, les brouillards commencent à tisser autour de l'île

leurs trames isolatrices. Les communications s'interrompent. On

redevient un radeau désemparé, une terre en détresse, livrée à toutes

les colères d'un farouche océan. Les barques sont tirées sur le rivage,

car le port même n'est plus un abri sûr. Toute la population s'enfourne

dans les cuisines basses, se serre peureusement autour d'un feu de

goémon, de bouse de vache ou de bois d'épave. C'est alors que le poisson

séché fait son apparition sur les tables, apprêté avec des pommes de

terre, sans condiment ni sauce; et, pendant les quatre ou cinq mois qui

suivent, les îliens ne connaissent pas d'autre nourriture.

L'été, du reste, a aussi sa plaie qui est le manque d'eau potable. Le

phare possède une citerne des mieux aménagées, mais réservée

exclusivement pour les besoins du service. Par ailleurs, on ne compte

dans l'île que deux puits. J'ai mentionné celui de Saint-Corentin; son

eau est réputée comme ayant des vertus curatives; on y plonge les

rhumatisants, qui s'en trouvent, dit-on, soulagés; de même, lorsqu'un

enfant tombe en «languissance», une procession de neuf veuves y vient

faire des ablutions, selon de vieux rites païens. Malheureusement, pour

sacrée qu'elle soit, la source tarit aux premières chaleurs. L'autre

puits est situé à l'entrée du bourg: une antique maçonnerie le protège.

Un escalier de pierre, aux marches usées et le plus souvent boueuses,

conduit à une excavation en forme de grotte où croupit une eau saumâtre,

corrompue par les infiltrations de la mer. Comme dans les pays d'Orient,

c'est là que, le soir, se concentre la vie locale. Des vieilles aux

figures sibyllines échangent de longs commentaires sur les événements du

jour, et les jeunes filles, leurs cruches remplies, s'adossent au

parapet pour deviser d'amour avec leurs galants. On y assiste parfois à

des scènes d'une grâce toute patriarcale et presque biblique.

Toutes les habitations de l'île sont tassées en un seul groupe et

forment un pêle-mêle de vieux toits moussus, de l'effet le plus

pittoresque. La plupart ont un étage sur un rez-de-chaussée à demi

enfoncé en terre. Les fenêtres, exiguës, pareilles à des hublots,

donnent sur d'étroites ruelles où deux personnes ne sauraient passer de

front. Par derrière, sont les jardinets et les cours. Les intérieurs

sont propres, peints de frais: on se croirait dans une cabine. Une

boiserie à volets dissimule l'âtre. Tout est rangé minutieusement et, en

quelque sorte, arrimé comme à bord d'un navire; sur une planchette, aux

pieds d'une vierge en faïence, d'une Notre-Dame de Bonne Nouvelle ou de

Bon Secours, sont empilés des volumes pieux, des missels, des Vies de

saints, des livres d'édification populaire, en langue bretonne, tels que

l'_École de la douce mort_, _le Trésor du chrétien_, le _Miroir des

âmes_.

La terre du passé · 第 71 / 103 题