Je m'en suis allé à travers l'Énès, dans la fraîcheur du matin naissant.
Même caressée par le soleil et sous le premier charme du jour, elle
conserve un je ne sais quoi d'âpre, d'hostile, de méchant. La grande
lumière d'été ne fait que mieux ressortir le dur relief de ses côtes et
leur hérissement sauvage, la finesse aiguë de leurs dentelures. Rien
n'égale la désolation de son échine plate aux mornes vertèbres de
granit, saupoudrée plutôt que recouverte d'une mince couche de terre
friable comme une cendre et qui se volatilise au moindre vent. Elle est
une des épaves de cette mer où les épaves foisonnent, un lambeau de
continent naufragé. Il n'y vient, en fait de gazon, qu'une herbe sèche,
si coupante, que les vaches se blessent les naseaux à la vouloir brouter
et lui préfèrent le goémon. Pas un arbre, pas un arbuste; l'affreuse
stérilité d'un désert, d'un désert pétré. Car les pierres abondent: il y
en a partout, de toutes dimensions et de toutes formes, tantôt
accumulées en tas, tantôt répandues par énormes jonchées, tantôt
rassemblées en murets branlants pour enclore des champs minuscules. Le
voeu le plus solennel que puisse faire une îlienne consiste à promettre
à saint Corentin de débarrasser des cailloux qui l'encombrent le sentier
qui mène du bourg à sa chapelle. Et c'est, en effet, une oeuvre fort
méritoire de patience et de dévotion...
Quelques fleurs égayent néanmoins ce sol déshérité: des millepertuis,
des giroflées roses, des morelles noires, des touffes de mauves
arborescentes à l'ombre desquelles, dans les chaleurs de midi, les
insulaires s'étendent parfois pour dormir.
L'anis pullule; on en fait une infusion d'un goût détestable, mais dont
les anciens du pays nous vantent en ces termes la vertu: «Elle serait la
meilleure des boissons, si l'on n'avait inventé l'eau-de-vie». A dire
vrai, la plante par excellence est le varech. On le récolte toute
l'année. Le plus souvent, c'est la mer elle-même qui se charge de le
faucher dans les bas-fonds et de le rouler à la côte. Les îliennes le
ramassent et le fanent au soleil; il sèche, étalé par grands carrés
bruns, exhalant une odeur forte qui imprègne toute l'atmosphère; sec, on
le brûle dans des fours primitifs, à l'air libre. L'île est parsemée de
ces fosses oblongues, revêtues de galets à l'intérieur, et qui font
penser à des sépultures préhistoriques. D'âcres fumées ondulent
au-dessus, et l'on songe aux antiques holocaustes que des druidesses
attisaient. Chaque four, après six heures d'une combustion qu'il faut
activer sans relâche, peut donner de trois à quatre tourteaux de soude
qui se payeront deux francs les cinquante kilogrammes aux usines
d'Audierne et de Pont-Labbé. C'est la principale industrie de l'île. Le
varech a du reste quantité d'autres usages. Le bétail, on l'a vu, s'en
repaît volontiers; il fournit également la litière des étables et, pour
les hommes même, il n'y a pas, si l'on en croit les indigènes, de
coucher plus propre ni plus moelleux.
--Il n'est de beaux rêves, m'affirmait l'un d'eux, que sur une couette
de fin goémon.
Jusque dans le cercueil des morts l'on prend soin d'en répandre quelques
poignées, pour adoucir leur somme éternel. Mais sa destination la plus
inattendue est de servir à cuire le pain que les ménagères fabriquent
elles-mêmes. Cette fabrication vaut la peine d'être décrite. Les trois
sortes de grains, orge, seigle et froment qui entrent dans la confection
de la pâte, sont broyés à l'aide d'un moulin grossier, fait de deux
pierres et analogue à celui des Kabyles. La meule supérieure, que l'on
tourne d'une main, est percée d'un trou par lequel, de l'autre main, on
laisse couler le blé à mesure. La farine ainsi obtenue est mise,
aussitôt pétrie, dans un chaudron que l'on renverse sur une plaque de
tôle, disposée dans l'âtre et préalablement chauffée au rouge; on
enveloppe le tout d'une épaisse couche de goémon sec, brûlant à petit
feu, et, le lendemain matin, quand on soulève le chaudron, la pâte s'est
changée en un pain de couleur grise, arrondi comme un galet et aussi dur
en apparence, sinon en réalité. Les îliens le préfèrent toutefois au
pain blanc du continent, qu'ils trouvent trop léger, d'une digestion
trop facile.
--Ça ne tient pas à l'estomac, disent-ils. Ce n'est bon que pour des
terriens. A des gens comme nous, toujours à l'air vif du large, il faut
quelque chose de plus résistant.
* * * * *
Je me dirige vers le bourg, au son de la cloche qui tinte pour la
première messe. Le ciel est d'une amplitude immense: à l'horizon, il se
confond avec la mer, en des nuances délicates de mauve et de lilas;
l'Énès apparaît comme suspendue dans l'espace; on a l'ivresse, le
vertige de l'illimité. Dans un terrain vague, à côté d'une citerne en
ruine qui rappelle les puits du désert, s'élève la chapelle de
Saint-Corentin, petit oratoire breton, vêtu de lichens, presque aussi
fruste et vieux à voir que les rochers qui l'avoisinent. De ces rochers,
il n'en est pas un qui n'ait son nom, quelquefois même son surnom. C'est
ainsi que le _Min-Eonok_,--une sorte de sphinx à face joviale, au nez
épaté, noyé dans la bouffissure des joues,--est aujourd'hui plus connu
sous le sobriquet de «la tête au père Dumas», importé par quelque
commis-voyageur facétieux.
Le sentier, maintenant, pénètre dans la région des cultures; elle occupe
une trentaine d'hectares, morcelés à l'infini. Chaque lopin est encadré
d'un mur et affecte des airs de jardin: une voile de barque le
couvrirait tout entier. Pauvres petits champs à demi ensablés,
soigneusement entretenus néanmoins, et toujours par des mains féminines.
La mer aux hommes, la terre aux femmes. Ce sont elles qui labourent,
fument, ensemencent, récoltent. En me penchant sur un de ces enclos
lilliputiens, je ne suis pas peu surpris de le trouver plein de tombes.
C'est, m'apprend-on, «le cimetière des cholériques». Le choléra de 1884
exerça dans l'île d'épouvantables ravages; la mortalité fut telle que le
_recteur_, à ce que je me suis laissé dire, dut prendre la bêche pour
relayer le fossoyeur. Le cimetière du bourg étant comble, un insulaire,
atteint lui-même du fléau, fit don de son champ, par crainte d'être
inhumé dans la grève, «comme un chien ou comme un Anglais». De là ces
tertres funéraires en rase campagne, entre un carré de choux et une
planche d'oignons.
Je croise une vieille femme qui étale à sécher, sur un murtin, du
poisson vidé. Ce sont déjà les vivres d'hiver que l'on prépare. Il
importe de s'approvisionner à l'avance, en prévision des gros temps qui
fondent sur le pays au moment où l'on s'y attend le moins, avec la meute
déchaînée des vents de suroît. Tant que dure la saison douce, on peut se
considérer comme attaché à la «Grande Terre» par les allées et venues
des bateaux de pêche. Mais, à l'automne, dès les premiers jours
d'octobre parfois, les brouillards commencent à tisser autour de l'île
leurs trames isolatrices. Les communications s'interrompent. On
redevient un radeau désemparé, une terre en détresse, livrée à toutes
les colères d'un farouche océan. Les barques sont tirées sur le rivage,
car le port même n'est plus un abri sûr. Toute la population s'enfourne
dans les cuisines basses, se serre peureusement autour d'un feu de
goémon, de bouse de vache ou de bois d'épave. C'est alors que le poisson
séché fait son apparition sur les tables, apprêté avec des pommes de
terre, sans condiment ni sauce; et, pendant les quatre ou cinq mois qui
suivent, les îliens ne connaissent pas d'autre nourriture.
L'été, du reste, a aussi sa plaie qui est le manque d'eau potable. Le
phare possède une citerne des mieux aménagées, mais réservée
exclusivement pour les besoins du service. Par ailleurs, on ne compte
dans l'île que deux puits. J'ai mentionné celui de Saint-Corentin; son
eau est réputée comme ayant des vertus curatives; on y plonge les
rhumatisants, qui s'en trouvent, dit-on, soulagés; de même, lorsqu'un
enfant tombe en «languissance», une procession de neuf veuves y vient
faire des ablutions, selon de vieux rites païens. Malheureusement, pour
sacrée qu'elle soit, la source tarit aux premières chaleurs. L'autre
puits est situé à l'entrée du bourg: une antique maçonnerie le protège.
Un escalier de pierre, aux marches usées et le plus souvent boueuses,
conduit à une excavation en forme de grotte où croupit une eau saumâtre,
corrompue par les infiltrations de la mer. Comme dans les pays d'Orient,
c'est là que, le soir, se concentre la vie locale. Des vieilles aux
figures sibyllines échangent de longs commentaires sur les événements du
jour, et les jeunes filles, leurs cruches remplies, s'adossent au
parapet pour deviser d'amour avec leurs galants. On y assiste parfois à
des scènes d'une grâce toute patriarcale et presque biblique.
Toutes les habitations de l'île sont tassées en un seul groupe et
forment un pêle-mêle de vieux toits moussus, de l'effet le plus
pittoresque. La plupart ont un étage sur un rez-de-chaussée à demi
enfoncé en terre. Les fenêtres, exiguës, pareilles à des hublots,
donnent sur d'étroites ruelles où deux personnes ne sauraient passer de
front. Par derrière, sont les jardinets et les cours. Les intérieurs
sont propres, peints de frais: on se croirait dans une cabine. Une
boiserie à volets dissimule l'âtre. Tout est rangé minutieusement et, en
quelque sorte, arrimé comme à bord d'un navire; sur une planchette, aux
pieds d'une vierge en faïence, d'une Notre-Dame de Bonne Nouvelle ou de
Bon Secours, sont empilés des volumes pieux, des missels, des Vies de
saints, des livres d'édification populaire, en langue bretonne, tels que
l'_École de la douce mort_, _le Trésor du chrétien_, le _Miroir des
âmes_.