Nous nous assîmes sur les sièges de chêne massif autour du foyer. Des
chapelets de sabots enfilés dans une corde se doraient lentement à la
flamme, non sans exhaler encore un parfum sylvestre de bois fraîchement
ouvré.
Le maître du logis, pour nous faire honneur, avait dépouillé son
vêtement de travail, le tablier en peau de mouton, et, à genoux devant
l'âtre, s'était mis à nous préparer le breuvage national, le _flip_, un
mélange bouilli de cidre, de cassonnade et de «vin ardent». Il
s'excusait de nous recevoir si mal, à cause de l'absence de sa femme
descendue, avec ses fils, au bourg le plus proche, «à près de deux
lieues dans les terres, pour entendre les messes de la Nativité».
Tout en parlant, et sans s'interrompre d'activer le feu, il retournait
vers nous, de temps à autre, son visage maigre, rugueux et plissé comme
une écorce, où brillaient d'une lumière de rosée des yeux d'un gris
pâle, singulièrement expressifs dans leur vivacité un peu narquoise.
Le flip versé dans les écuelles, il ne fit aucune difficulté de nous
confier ce qu'il savait des traditions et des rites spéciaux que prête
l'opinion commune, en Bretagne, à la tribu des sabotiers.
--Les autres Bretons, disait-il, nous appellent des Galls; et c'est
pourtant vrai que nos pères ont ouï conter à leurs ancêtres qu'ils
n'avaient pas toujours habité ce pays. Pour venir vers l'Argoat, ils
avaient, prétendaient-ils, marché avec le soleil. Une langue plus douce
était, en ce temps-là, sur leurs lèvres. Ils avaient appris, dans leur
patrie d'origine, l'art de travailler le buis, le houx et le hêtre, et
ils apportaient avec eux, dans ces contrées, une industrie inconnue.
Leurs secrets, nous les avons retenus, nous, leurs descendants; une
génération les transmet à l'autre. Car nous sommes restés fidèles à
l'esprit des aïeux. Le fils, chez nous, ne déserte point le métier du
père, quoique les saisons futures s'annoncent mauvaises pour les
sabotiers. Nous pourrions, comme on fait tant, aller louer nos bras dans
les domaines de la campagne ou les ateliers des villes. Mais nous sommes
des gens des bois; là où cesse la forêt, finit pour nous l'air
respirable... Petits de taille, plutôt menus des membres, nous avons
parmi le monde une réputation de force extraordinaire et que les niais
croient diabolique. A vivre dans le commerce des grands arbres, quoi
d'étonnant si leur vertu passe en nous! Une de nos chansons dit: «Serre
tes poings, nouveau-né de la loge, car l'existence te sera dure!» C'est
le refrain dont nous berçons nos enfants, et, pour les rendre
indomptables, nous les roulons tout nus, l'hiver, dans la neige. Oui,
tout cela est vrai; et il est vrai aussi que les sabotiers ne forment
entre eux qu'une famille, qu'ils se doivent une assistance réciproque,
et qu'ils ont, pour se retrouver au milieu des autres hommes, des mots
ou des signes connus d'eux seuls. Nous nous donnons même, en breton, le
nom français de _cousins_. «Que ton _cousin_ soit pour toi comme s'il
était tout ensemble ton père, ta femme et ton fils!» Ainsi s'exprime un
de nos adages. Il n'y a pas d'exemple que le précepte ait été violé. Nos
différends, s'il en survient, nous les réglons nous-mêmes; la sagesse
des «anciens» les tranche, ou, si elle se récuse, eh bien! c'est la
bonne hache!...
A l'appui de ses dires, l'homme nous conta des histoires épiques,
empreintes d'une sauvagerie grandiose, pareilles à des récits des temps
mérovingiens.
Dehors, c'était le religieux silence des bois que traversaient par
intervalles des appels de hulottes en chasse, tandis que, dans
l'ouverture du toit, veillait, selon la parole de notre hôte, le feu des
étoiles éternelles.