II

Que si vous voulez voir célébrer le culte des fontaines dans toute sa

splendeur, allez au Pardon de Bulat.

Il a lieu dans la dernière quinzaine de septembre. Le train de Guingamp

à Carhaix vous débarquera en pleine lande, parmi les brousses et les

bruyères, à la solitaire station de Pont-Melvez.

Le propre de ces lignes de l'Argoat est, pour ainsi dire, de ne passer

nulle part, d'avoir l'air de ne rien desservir, et leurs gares font

l'effet de maisons de bergers, perdues dans la steppe. Ne vous

découragez point, toutefois. Devant vous s'acheminent, par les sentiers,

de longues files de pèlerins: suivez-les; elles convergent toutes vers

Bulat, dont la haute flèche élégante, une des plus ajourées de Bretagne,

surgit peu à peu, par delà des dos blonds de collines, dans l'estompe

légère du matin.

La bourgade est chétive,--un pauvre village des monts, fait d'un

presbytère, d'une école et de trois ou quatre auberges; le paysage, en

revanche, est délicieux et l'église est admirable. Mérimée, si je ne me

trompe, la visita au cours d'une de ses tournées d'inspection dans

l'Ouest, et en reçut une impression très forte. L'ossuaire surtout le

frappa, par la saisissante étrangeté des figures macabres qui le

décorent. La mort y est représentée dans les attitudes les plus

diverses, avec une fougue de ciseau vraiment tragique, et il y a telle

contorsion de squelette hurleur que l'on n'oublie plus. Bulat n'aurait

que son église que ce serait assez pour sa gloire; mais elle ne serait

probablement pas devenue la grande capitale religieuse de l'Arrée, si

elle n'avait eu ses fontaines.

Elle est proprement la cité des fontaines. Nulle autre ne mériterait

mieux le nom de _Kerfeunteun_ décerné, jadis, par les vieux chefs de

clan, à tant de localités bretonnes. De quelque côté qu'on y entre, on

est salué par le clair chant des sources. Elles coulent limpides et

intarissables, imprégnant l'atmosphère d'une exquise odeur de mousse

humide, versant à toutes choses la vie et la fraîcheur.

Les montagnards d'alentour, les gens même de la plaine et ceux de la

mer, leur viennent demander, selon les cas, soit la force, soit la

guérison; les jeunes filles les consultent, pour connaître leur destin;

les jeunes femmes y laissent tomber une à une les épingles de leur

corsage, afin que leurs entrailles soient fécondes et leurs mamelles

gonflées d'un lait nourrissant.

Le Pardon de Bulat est, en réalité, leur fête. Les pompes de l'office à

l'église ne sont qu'un accessoire; la véritable cérémonie s'accomplit

auprès des fontaines. Des vieilles vous tendent l'eau sainte, puisée

dans une écuelle, et, moyennant une obole, vous enseignent les paroles

qu'il faut dire, les rites qu'il faut pratiquer. Chaque source a ainsi

son collège de prêtresses en haillons, aux traits ridés, aux lèvres

marmottantes. Elles vous content, entre temps, d'adorables histoires,

car elles ont des façons ingénues de pontifier. J'ai passé, quant à moi,

des heures charmantes en leur compagnie, assis sur la margelle

monumentale de la fontaine des Sept-Saints.

--Autrefois, me disait l'une d'elles, avant la Révolution, pas un Breton

n'eût manqué de faire le pèlerinage des sept évêchés, d'Aleth à Vannes,

par Dol, Saint-Brieuc, Tréguier, Saint-Pol et Quimper-Corentin. D'aucuns

le faisaient en corps de chemise, nu-tête et nu-pieds. Tous, au retour,

se rendaient à Bulat. Ils trempaient leur visage et leurs mains dans

chacun des sept bassins que voici et se relevaient dispos. Ces ondes ont

en elles toute la vertu de la terre bretonne...

Sa vertu la plus secrète, en tout cas, et sa plus exquise fraîcheur.

Tout ce que l'eau peut contenir de poésie et de mystère, tout ce qu'elle

communique au paysage de grâce fluide et, pour ainsi dire, de jeunesse,

c'est à Bulat, par une belle soirée de juin et de la fenêtre d'une

misérable chambre d'auberge, que je l'ai le mieux senti. Dès que les

bruits humains se furent apaisés, le chant des fontaines s'éleva,

d'abord en un chuchotis léger, à peine perceptible, puis en un

frémissement de notes longues, singulièrement cristallines et pures.

Comme évoquée par cette incantation, une forme vaporeuse surgit de

chaque source. L'haleine embaumée des prairies les poussa l'une vers

l'autre. Je les vis nouer leurs mains diaphanes; et, dans le vallon

baigné de clarté pâle, une ronde commença,--la ronde des antiques

Naïades bretonnes, filles immortelles des eaux, de la solitude et de la

nuit.

La terre du passé · 第 57 / 103 题