DANS L'ARGOAT

I

Je viens de pèleriner pendant un mois à travers les bourgades et les

hameaux de la Bretagne intérieure. C'est une région encore peu connue.

Les petits chemins de fer économiques commencent à la pénétrer de part

en part, mais, jusqu'à présent, leurs wagonnets y circulent le plus

souvent à vide. Les touristes n'ont pas encore découvert ces

mystérieuses solitudes. Ils préfèrent s'en tenir aux «curiosités», déjà

fortement banalisées, du littoral et, par conséquent, à la conception

d'une Bretagne conforme au type classique, âpre, grise, dénudée,

tempétueuse. C'est tout au plus si une migration de peintres et, à leur

suite, quelques voyageurs ont poussé une pointe vers le Huelgoat. Le

reste de l'immense étendue de pays que bordent, au Nord, les pentes

rousses de l'Arrée, au Sud, les contreforts schisteux de la

Montagne-Noire, a gardé intacte la fraîcheur de sa physionomie

primitive, sa séduction de terre inviolée.

Les Bretons, dans leur langue, l'appellent l'_Argoat_, la «contrée des

bois», par opposition à l'_Armor_, au «pays de la mer». Et c'est, en

effet, son caractère le plus saillant d'être une terre boisée,

verdoyante à perte de vue, où les taillis d'aulnes et de coudriers

moutonnent au flanc des hauteurs, où s'élancent du creux des gorges de

majestueuses hêtraies semblables à de vastes églises végétales.

Par là, elle contraste singulièrement avec la zone côtière, presque

partout dépourvue d'arbres et qui n'a, l'été, pour la défendre des

ardeurs du soleil, que l'ombre courte de ses haies d'ajoncs. Par là

aussi, elle vous donne le sentiment et comme la révélation d'une

Bretagne riante et, en quelque sorte, idyllique, toute de grâce, de

douceur, d'intimité, absolument différente de celle que l'on visite et

que l'on décrit. Les Guides l'ignorent, et il n'y a pas à leur en

vouloir: ils n'y trouveraient à signaler à leur clientèle aucune de ces

«beautés» sur lesquelles leur prose uniformément admirative a coutume de

s'extasier, encore que la procession de pierre des Kragou soit parmi les

plus étranges profils de roches qui se puissent voir et qu'il y ait peu

de panoramas comparables à celui dont on jouit du sommet du Ménez-Mikêl.

Le charme de cette nature est moins dans tel ou tel de ses aspects que

dans la subtile, l'indéfinissable harmonie de l'ensemble. Vallées

sinueuses et profondes, collines aux contours délicats, horizons d'une

souplesse merveilleuse et de teintes finement nuancées, tout, ici,

respire vraiment le je ne sais quoi d'enveloppant et de prenant par où

le pays breton, au dire de M. Brunetière, se distingue des autres pays.

Peut-être est-ce pour cette raison que le peuple a fait de cette partie

retirée de la province le séjour de prédilection de Viviane. Elle passe

pour y avoir vécu, pour y exercer, de notre temps encore, ses prestiges

et ses enchantements. Les bûcherons et les sabotiers, qui forment, en ce

terroir, l'élément le plus considérable de la population, racontent à

qui veut les entendre qu'il leur est arrivé plus d'une fois, au lever du

soleil ou à son coucher, de surprendre la fée celtique, penchée sur le

miroir d'une source, lissant ses cheveux d'or.

--Toutes nos rivières, affirment-ils, se renvoient l'une à l'autre son

image.

Et les rivières sont nombreuses dans l'Argoat!... C'est la contrée des

eaux, non moins que des bois. Là sont les fontaines glacées dont parle

le poète, et, comme aux jours lointains où il les chanta, une vénération

immémoriale les entoure. Rares sont celles que n'encadre point un mur en

pierres de taille, naïvement sculptées. Le plus souvent, le bassin est

protégé par un édicule, presque un temple. Car les eaux vives sont

sacrées: une divinité tutélaire habite leurs profondeurs, et le bruit de

l'onde qui s'épanche n'est autre que le murmure de sa voix. Le

christianisme, il est vrai, l'a baptisée d'un nom nouveau, emprunté au

calendrier de ses vierges ou de ses saints; il a modifié le sens de sa

légende, mais, ce qu'il n'a pu faire, c'est changer sa vieille petite

âme païenne. Elle est demeurée ce qu'elle était aux anciens âges, et,

aujourd'hui comme alors, c'est à elle que vont les prières, à elle aussi

les pieuses et rustiques offrandes.

La terre du passé · 第 56 / 103 题