II

C'est surtout en Léon que le spectacle revêt son caractère le plus

saisissant. J'en ai retenu, quant à moi, une impression profonde.

Le décor y est merveilleusement approprié à la scène. Les côtes, tantôt

dévalent en maigres pentes sablonneuses que prolongent, à mer basse,

d'immenses étendues de grèves parsemées de champs d'écueils; tantôt se

redressent, d'un brusque sursaut, en murailles abruptes, d'une

architecture imposante et sauvage, percées çà et là d'étroits estuaires

ou hérissées de gigantesques promontoires. C'est, je pense, du haut d'un

de ces grands caps venteux que la femme de Tristan de Léonnois fit

guetter le retour du vaisseau qui portait Iseult. Pour avoir été le

théâtre de cette poignante fin d'amour, le paysage semble en avoir

conservé une sorte de désolation tragique. La nature n'y sait point

sourire, et, même dans les plus beaux jours, garde quelque chose de

désenchanté. L'hiver y est affreux. Les houles de Manche et

d'Atlantique, dont c'est ici le point de rencontre, luttent de vacarme

et de fureur. On imaginerait difficilement des parages plus

inhospitaliers: c'est comme qui dirait une Tauride bretonne.

La race est à l'avenant: rude et forte, et d'une stature quasi plus

qu'humaine, avec de vieux instincts de férocité primitive dont elle

passe, quoique très amendée, pour entretenir jalousement les restes. Le

sang de ses ancêtres «naufrageurs» tourmente encore ses veines. Car la

sombre lignée des «pilleurs d'épaves», c'est principalement en cette

région qu'elle a fleuri, et l'on s'en aperçoit bien, à examiner d'un peu

près le type et les façons de leurs descendants... Mais j'ai promis au

vénérable Jouan Abhamon de n'insister pas sur ce pénible sujet.

La veille du jour où devait avoir lieu la coupe du goémon dans sa

paroisse, il m'était obligeamment venu prendre en carriole à Lannilis

et, si je dormis mal, cette nuit-là, dans la chambre qu'il m'avait

offerte, ce ne fut point la faute du lit qui était excellent, mais la

faute de la tempête qui cornait au dehors et qui, tour à tour gémissante

et hurlante, mariait, dans un effroyable orchestre, de longues plaintes

félines à des meuglements de boeufs affolés.

Lorsque, au petit matin, Jouan Abhamon heurta mes volets, j'étais déjà

sur pied.

--Enveloppez-vous chaudement, me recommanda-t-il.

On ne lui voyait, à lui, que les yeux et le nez. Le reste du visage

disparaissait dans un extraordinaire casque de molleton, aux teintes

fanées, d'un bleu verdi, qui lui enserrait la tête, garantissait la

nuque et la gorge, et recouvrait même les épaules. C'est une coiffure

qu'on ne rencontre, je crois bien, nulle part ailleurs. Elle lui donnait

un je ne sais quoi de mystérieux et de barbare: on eût dit la figure de

quelque antique chef de guerre, ressuscité du fond des âges.

Nous sortîmes. La rafale continuait de se déchaîner par trombes, et,

dans le vague blêmissement du ciel encore brouillé de nuit, galopaient

avec des bonds effrayants d'immenses chevauchées de nuages en fuite. Le

noir des campagnes, autour de nous, s'animait confusément. Aux menues

vitres des fermes des lueurs brillaient, de tous côtés; on percevait des

bruits de voix et des ébrouements de bêtes; des ombres s'agitaient,

criaient; les routes qui mènent vers les plages s'emplissaient peu à peu

d'une rumeur croissante, faite du rapide piétinement des sabots et du

roulement solennel des chars. Cela prenait les proportions d'une levée

en masse. Sans cesse des groupes nous dépassaient, hommes et femmes

pêle-mêle, brandissant des engins variés dont on n'eût su dire, dans le

trouble crépuscule matinal, si c'étaient des instruments de travail ou

des armes de combat. D'aucuns portaient, balancés au bout d'une perche,

d'énormes fanaux de fer-blanc, les mêmes sans doute qu'une ruse

férocement inventive attachait naguère aux cornes des vaches pour

leurrer les navires en perdition. Ils allaient très vite et tête

baissée, fonçant dans le grand vent sauvage qui soufflait de la mer.

Et après une demi-heure de marche par des chemins rocailleux, ravinés

comme des lits de torrents, brusquement, derrière un tournant de

colline, la mer se montra; la mer! c'est-à-dire une vaste étendue

informe, un chaos sinistre et convulsé, où des traînées de baves

blanches striaient des ondulations de dos verdâtres. Très loin, presque

aux confins du ciel, un «feu» pâlissait. C'était le phare de la

Vierge--semblable, en effet, dans l'indécision de l'heure, au fantôme

long voilé de quelque déité des eaux, le front surmonté d'une étoile. Le

jour, cependant, achevait de dissiper ces vaines apparences. Mais

combien plus émouvante, peut-être, la réalité! Les grèves, d'où le flot

se retirait en se cabrant, étaient à perte de vue, noires de monde. Et,

de toutes les hauteurs voisines, par toutes les issues, de nouveaux

cortèges débouchaient, sans discontinuer. Une fièvre singulière, une

espèce de délire sacré exaltait l'âme de cette foule, gagnait jusqu'aux

attelages eux-mêmes qui, les naseaux dilatés, hennissaient à la mer.

Dès que les premières crêtes goémonneuses commencèrent de surgir, ce fut

comme un élan irrésistible, toutes barrières rompues. Jouan Abhamon, en

sa qualité de «notable», tenta bien de faire quelques remontrances aux

gens de son quartier, mais déjà ils étaient dans l'eau jusqu'à mi-corps.

Les femmes, au milieu de l'effervescence générale, donnaient l'exemple

de la témérité; les jambes nues, les cheveux noués dans un mouchoir,

leur jupe de droguet ficelée autour de leurs hanches, elles se

précipitaient droit devant elles, provoquant les hommes de la voix et du

geste, opposant leurs poitrines aux vagues et les labourant de coups de

faucille, comme pour accélérer leur recul. Les charrettes, bondées de

moissonneurs, de moissonneuses, avaient l'air, vues du rivage, de

flotter ainsi que des barques remorquées à la nage par des chevaux

marins. L'espace était plein de rires, d'appels, de cris, que dominait

par intervalles une phrase hurlée en choeur comme une formule

d'incantation:

--_D'ar bézin!... D'ar bézin glaz[5]!..._

[5] Au goémon! Au goémon vert!

La terre du passé · 第 48 / 103 题