C'est surtout en Léon que le spectacle revêt son caractère le plus
saisissant. J'en ai retenu, quant à moi, une impression profonde.
Le décor y est merveilleusement approprié à la scène. Les côtes, tantôt
dévalent en maigres pentes sablonneuses que prolongent, à mer basse,
d'immenses étendues de grèves parsemées de champs d'écueils; tantôt se
redressent, d'un brusque sursaut, en murailles abruptes, d'une
architecture imposante et sauvage, percées çà et là d'étroits estuaires
ou hérissées de gigantesques promontoires. C'est, je pense, du haut d'un
de ces grands caps venteux que la femme de Tristan de Léonnois fit
guetter le retour du vaisseau qui portait Iseult. Pour avoir été le
théâtre de cette poignante fin d'amour, le paysage semble en avoir
conservé une sorte de désolation tragique. La nature n'y sait point
sourire, et, même dans les plus beaux jours, garde quelque chose de
désenchanté. L'hiver y est affreux. Les houles de Manche et
d'Atlantique, dont c'est ici le point de rencontre, luttent de vacarme
et de fureur. On imaginerait difficilement des parages plus
inhospitaliers: c'est comme qui dirait une Tauride bretonne.
La race est à l'avenant: rude et forte, et d'une stature quasi plus
qu'humaine, avec de vieux instincts de férocité primitive dont elle
passe, quoique très amendée, pour entretenir jalousement les restes. Le
sang de ses ancêtres «naufrageurs» tourmente encore ses veines. Car la
sombre lignée des «pilleurs d'épaves», c'est principalement en cette
région qu'elle a fleuri, et l'on s'en aperçoit bien, à examiner d'un peu
près le type et les façons de leurs descendants... Mais j'ai promis au
vénérable Jouan Abhamon de n'insister pas sur ce pénible sujet.
La veille du jour où devait avoir lieu la coupe du goémon dans sa
paroisse, il m'était obligeamment venu prendre en carriole à Lannilis
et, si je dormis mal, cette nuit-là, dans la chambre qu'il m'avait
offerte, ce ne fut point la faute du lit qui était excellent, mais la
faute de la tempête qui cornait au dehors et qui, tour à tour gémissante
et hurlante, mariait, dans un effroyable orchestre, de longues plaintes
félines à des meuglements de boeufs affolés.
Lorsque, au petit matin, Jouan Abhamon heurta mes volets, j'étais déjà
sur pied.
--Enveloppez-vous chaudement, me recommanda-t-il.
On ne lui voyait, à lui, que les yeux et le nez. Le reste du visage
disparaissait dans un extraordinaire casque de molleton, aux teintes
fanées, d'un bleu verdi, qui lui enserrait la tête, garantissait la
nuque et la gorge, et recouvrait même les épaules. C'est une coiffure
qu'on ne rencontre, je crois bien, nulle part ailleurs. Elle lui donnait
un je ne sais quoi de mystérieux et de barbare: on eût dit la figure de
quelque antique chef de guerre, ressuscité du fond des âges.
Nous sortîmes. La rafale continuait de se déchaîner par trombes, et,
dans le vague blêmissement du ciel encore brouillé de nuit, galopaient
avec des bonds effrayants d'immenses chevauchées de nuages en fuite. Le
noir des campagnes, autour de nous, s'animait confusément. Aux menues
vitres des fermes des lueurs brillaient, de tous côtés; on percevait des
bruits de voix et des ébrouements de bêtes; des ombres s'agitaient,
criaient; les routes qui mènent vers les plages s'emplissaient peu à peu
d'une rumeur croissante, faite du rapide piétinement des sabots et du
roulement solennel des chars. Cela prenait les proportions d'une levée
en masse. Sans cesse des groupes nous dépassaient, hommes et femmes
pêle-mêle, brandissant des engins variés dont on n'eût su dire, dans le
trouble crépuscule matinal, si c'étaient des instruments de travail ou
des armes de combat. D'aucuns portaient, balancés au bout d'une perche,
d'énormes fanaux de fer-blanc, les mêmes sans doute qu'une ruse
férocement inventive attachait naguère aux cornes des vaches pour
leurrer les navires en perdition. Ils allaient très vite et tête
baissée, fonçant dans le grand vent sauvage qui soufflait de la mer.
Et après une demi-heure de marche par des chemins rocailleux, ravinés
comme des lits de torrents, brusquement, derrière un tournant de
colline, la mer se montra; la mer! c'est-à-dire une vaste étendue
informe, un chaos sinistre et convulsé, où des traînées de baves
blanches striaient des ondulations de dos verdâtres. Très loin, presque
aux confins du ciel, un «feu» pâlissait. C'était le phare de la
Vierge--semblable, en effet, dans l'indécision de l'heure, au fantôme
long voilé de quelque déité des eaux, le front surmonté d'une étoile. Le
jour, cependant, achevait de dissiper ces vaines apparences. Mais
combien plus émouvante, peut-être, la réalité! Les grèves, d'où le flot
se retirait en se cabrant, étaient à perte de vue, noires de monde. Et,
de toutes les hauteurs voisines, par toutes les issues, de nouveaux
cortèges débouchaient, sans discontinuer. Une fièvre singulière, une
espèce de délire sacré exaltait l'âme de cette foule, gagnait jusqu'aux
attelages eux-mêmes qui, les naseaux dilatés, hennissaient à la mer.
Dès que les premières crêtes goémonneuses commencèrent de surgir, ce fut
comme un élan irrésistible, toutes barrières rompues. Jouan Abhamon, en
sa qualité de «notable», tenta bien de faire quelques remontrances aux
gens de son quartier, mais déjà ils étaient dans l'eau jusqu'à mi-corps.
Les femmes, au milieu de l'effervescence générale, donnaient l'exemple
de la témérité; les jambes nues, les cheveux noués dans un mouchoir,
leur jupe de droguet ficelée autour de leurs hanches, elles se
précipitaient droit devant elles, provoquant les hommes de la voix et du
geste, opposant leurs poitrines aux vagues et les labourant de coups de
faucille, comme pour accélérer leur recul. Les charrettes, bondées de
moissonneurs, de moissonneuses, avaient l'air, vues du rivage, de
flotter ainsi que des barques remorquées à la nage par des chevaux
marins. L'espace était plein de rires, d'appels, de cris, que dominait
par intervalles une phrase hurlée en choeur comme une formule
d'incantation:
--_D'ar bézin!... D'ar bézin glaz[5]!..._
[5] Au goémon! Au goémon vert!