III

... Il est près de minuit quand nous descendons du phare. Les

meuglements de la tempête ébranlent avec une violence croissante les

profondeurs infinies de l'espace. La mer bouillonne. Une vie effrayante

anime le chaos. C'est comme un rêve d'_Apocalypse_. De monstrueuses

bêtes blanches courent, se cabrent, s'évanouissent dans l'ombre et de

nouveau se ruent vers on ne sait quelles besognes d'épouvante. Le sol de

l'île résonne et tremble comme heurté à coups de bélier.

Nous nous orientons tant bien que mal dans la direction du fortin; à

notre grande stupéfaction, nous le trouvons éclairé; un énorme fanal,

comme on en voit aux charrettes des rouliers, est fixé à l'un des gonds

de la porte, veuve de ses battants. A l'intérieur des casemates, des pas

vont et viennent. Nous crions:

--Qui va là?

Un paysan de haute taille émerge des ténèbres. Ses yeux gris sont comme

délavés; sa barbe rousse, givrée de sel et emperlée de gouttes d'eau,

ressemble à un bouquet de goémons. Pieds nus et, dans la main, une

fourche en forme de trident, il fait penser au vieux Glaucos.

--Ah! fait-il, vous cherchez un abri. Entrez. C'est ici la maison du

gouvernement: chacun y est chez soi, et ce n'est pas la place qui

manque.

Ce vieillard est le fermier de l'île. Moyennant une redevance des plus

modiques, il est, en ce canton perdu de France, seigneur et roi.

Quelques arpents de terre cultivable fournissent à sa subsistance et à

celle de sa famille. Il arrive, cependant, que les rats mangent la

moitié de sa récolte et les lapins l'autre moitié. Heureusement que la

mer est là. C'est une bonne pourvoyeuse, et qui produit toujours sans

qu'il soit besoin de l'ensemencer jamais. Dans la salle du corps de

garde, où il vient de nous introduire, il nous montre un tas d'épaves.

--Ma moisson de ce soir, nous dit-il, avec un accent goguenard, de sa

voix enrouée.

Il y a, parmi ces planches, des débris où se lisent encore des lettres,

des chiffres, noms et numéros matricules de barques mortes, suprêmes

épitaphes des hommes qui les montaient. Et, dans cet ossuaire hanté

d'images lugubres, nous avons dormi.

La terre du passé · 第 34 / 103 题