Nous jetons l'ancre dans une crique à fond de sable abritée entre deux
parois de granit. Un sentier en corniche, surplombant l'abîme, serpente
aux flancs de la falaise et conduit à une espèce de terre-plein que
dominent les remparts encore intacts d'un ancien ouvrage fortifié.
Naguère, un détachement de soldats occupait l'île sans autre mission que
de fumer mélancoliquement des pipes devant le spectacle de l'infini. On
les a relevés une fois pour toutes de cette faction sans objet et les
logements qui leur servirent de caserne n'hébergent plus que des rats et
des chouettes, à moins que--comme c'est notre cas--des mariniers surpris
par le gros temps ne viennent chercher à l'ombre de leurs voûtes une
place où dormir en sécurité.
Nous comptons bien nous y étendre tout à l'heure, sur les couchettes de
varech qui y sont étalées en permanence, à la disposition du premier
venu. Mais, auparavant, nous voulons grimper jusqu'au phare: il doit
faire si bon là-haut, dans la chambre close de la lanterne dont les
persiennes de cristal dardent sur nous de rouges rayons incandescents!
Et nous avons, sous nos cirés ruisselants, des airs si lamentables! Nous
sommes si gelés, si morfondus!...
--Montez, nous dit le gardien-chef.
--Et nous montons. A mesure que nous gravissons les marches de l'étroit
escalier, la voix de l'ouragan, au dehors, grossit et s'exaspère. Nous
nous faisons l'effet de mouches égarées dans un tuyau d'orgue, un jour
de messe solennelle. C'est, d'étage en étage, un déchaînement de plus en
plus désordonné d'harmonies effrayantes et sublimes. Le phare tout
entier vibre comme un mirliton grandiose dans lequel soufflerait ce que
Victor Hugo appelle la «bouche d'ombre». Sur le palier supérieur,
l'homme pousse une porte.
--Entrez ici, fait-il. C'est la pièce aux machines. Vous jouirez de la
chaleur sans être éblouis par la flamme. Avant une demi-heure vous
n'aurez plus un fil de mouillé.
Comme nous hésitons un peu au seuil de ce réduit obscur où s'enchevêtre
tout un système compliqué d'engrenages, il ajoute:
--Soyez sans crainte. Louarn est là,--mon second, un vieux de la
vieille... Et même, s'il vous faut des histoires pour passer le temps,
vous pouvez vous fier à lui. Il en connaît et sait les conter.
Tandis que le «chef» redescend souper en famille, dans la cuisine
proprette, aux cuivres luisants, son «second», le nommé Louarn, nous
convie à nous asseoir à ses côtés sur le banc de quart. Dans l'espace
exigu où nous sommes resserrés il règne une moite tiédeur d'étuve. La
buée qui s'élève de nos vêtements mêle un fort parfum de saumure à
l'odeur d'huile rance qui remplit la pièce.
Par nuit de tempête, dans une chambre de phare, de quoi causer, si ce
n'est de naufrages? Louarn a été le témoin de bien des catastrophes,
depuis près de vingt ans qu'il habite ces lieux farouches.
--Vingt ans moins quatre mois, oui, monsieur... Ç'a été pénible, dans
les débuts, très pénible... Deux choses surtout me manquaient: le son
des cloches et la vue des arbres. Je suis natif d'un pays vert.
Longtemps j'ai pleuré après les haies d'aubépine et les vergers
ombreux... Présentement je n'y songe plus. Je me suis fait à cette terre
sauvage; j'y ai pris racine parmi les bruyères, le serpolet et le gazon
marin. On m'a souvent proposé des résidences plus avantageuses. Je n'ai
pas voulu. Il ne sied pas plus à un gardien de changer de phare qu'à un
capitaine de changer de bateau. Et, d'ailleurs, je suis ici aux
premières places, comme vous dites, pour assister aux représentations à
grand orchestre des drames de la mer. Ah! j'en ai contemplé de toutes
les sortes, je vous promets... Tenez, pas plus tard qu'avant-hier, une
goélette s'est perdue sous mes yeux; elle courait vent arrière et s'est
empalée sur un récif à fleur d'eau. Pendant une longue heure les hommes
se sont appelés les uns les autres désespérément. Une voix d'enfant
surtout, la voix du mousse, je pense, s'égosillait à fendre l'âme. Mais,
brusquement, une rafale a passé, et tout s'est tû...
Nous écoutons les récits du bon Louarn à travers une demi-somnolence
béate qui en atténue singulièrement le caractère, leur donne l'apparence
d'histoires d'autrefois, arrivées en des âges très lointains.
Il en est un, néanmoins, que je me reprocherais de n'avoir point noté.
Un navire venait de faire côte sur la ligne d'écueils qui défend, comme
une espèce d'atoll, les abords de ces parages. C'était au coeur de
l'hiver, par une nuit tragique, balayée d'un souffle si glacial que
l'embrun se cristallisait dans l'air. L'équipage, aux trois quarts mort
de froid, sauta dans une chaloupe et fit rames vers l'île où la lumière
du phare brûlait comme une lampe de salut. Appuyé à la balustrade
extérieure de la lanterne, Hervé Louarn observait tous les mouvements
des naufragés. Comme l'embarcation, surchargée, menaçait de couler à
pic, ceux-ci commencèrent par jeter à la mer les objets qu'ils avaient
pris avec eux, des armes, des instruments, des caisses de biscuits. La
chaloupe ne s'allégeait toujours pas. Louarn vit alors cette chose
atroce: une demi-douzaine de matelots gisaient, affalés entre les bancs;
c'étaient déjà des corps inertes, mais ce n'étaient pas encore des
cadavres; on les souleva par les aisselles et on les envoya rejoindre
par-dessus bord les ustensiles et les vivres.
Or, voici le plus singulier de l'affaire. Un de ces malheureux, avant de
quitter le navire en détresse, avait eu la précaution de se munir d'une
ceinture de sauvetage. Il surnagea. Et entraîné par le remous dans le
sillage de la chaloupe, il se mit à la suivre en dansant, le buste
dressé hors de l'eau, la tête un peu inclinée sur l'épaule, les bras
flottants.
Quand les hommes remarquèrent ce pantin sinistre gesticulant derrière
eux à la crête des vagues, ils hésitèrent un moment, saisis d'épouvante
et peut-être de remords. Puis comme il venait presque à toucher le
bordage, ils craignirent qu'il ne tentât de s'y cramponner. C'eût été
leur perte à tous. Ils s'efforcèrent, à l'aide d'une gaffe, de le
maintenir à distance, dans l'espoir qu'un paquet d'eau plus lourd, en
s'abattant sur lui, achèverait de l'engloutir. Mais la mer semblait
s'amuser de l'aventure et ne se pressait point de terminer ce jeu
macabre. Et le noyé continuait sa gigue, narguant ses compagnons.
Une fureur s'empara de l'équipage en voyant qu'il se rapprochait
d'autant plus qu'on s'appliquait davantage à l'écarter. Il fallait en
finir avec ce mort récalcitrant. On entreprit de l'assommer à coups
d'aviron. Il s'enfonça, disparut, mais pour reparaître plus loin sous un
aspect plus hideux, le crâne fracassé, les membres à moitié détachés du
corps...
--Il poursuivit la chaloupe, conclut Louarn, jusque dans la petite anse
où vous êtes débarqués. Nous recueillîmes ici les hommes: c'étaient des
marins étrangers; toute la nuit ils délirèrent dans leur sommeil. Et, le
lendemain, avant de reprendre la mer pour gagner la côte, ils scrutèrent
anxieusement du regard tous les abords de l'île. Ce n'est que lorsqu'ils
eurent constaté que l'étendue était nette que leur visage se rasséréna.
Le matelot à la ceinture de liège avait dû être emporté par le jusant...
Me croirez-vous si je vous dis que, le soir d'après, il revint? Il
serait probablement revenu bien des fois encore, s'il ne s'était empêtré
dans un lit d'algues flottantes. Des pêcheurs, l'ayant rencontré,
l'enterrèrent à Rouzic. Ce me fut un vrai soulagement de le savoir au
repos pour l'éternité.