II

Nous jetons l'ancre dans une crique à fond de sable abritée entre deux

parois de granit. Un sentier en corniche, surplombant l'abîme, serpente

aux flancs de la falaise et conduit à une espèce de terre-plein que

dominent les remparts encore intacts d'un ancien ouvrage fortifié.

Naguère, un détachement de soldats occupait l'île sans autre mission que

de fumer mélancoliquement des pipes devant le spectacle de l'infini. On

les a relevés une fois pour toutes de cette faction sans objet et les

logements qui leur servirent de caserne n'hébergent plus que des rats et

des chouettes, à moins que--comme c'est notre cas--des mariniers surpris

par le gros temps ne viennent chercher à l'ombre de leurs voûtes une

place où dormir en sécurité.

Nous comptons bien nous y étendre tout à l'heure, sur les couchettes de

varech qui y sont étalées en permanence, à la disposition du premier

venu. Mais, auparavant, nous voulons grimper jusqu'au phare: il doit

faire si bon là-haut, dans la chambre close de la lanterne dont les

persiennes de cristal dardent sur nous de rouges rayons incandescents!

Et nous avons, sous nos cirés ruisselants, des airs si lamentables! Nous

sommes si gelés, si morfondus!...

--Montez, nous dit le gardien-chef.

--Et nous montons. A mesure que nous gravissons les marches de l'étroit

escalier, la voix de l'ouragan, au dehors, grossit et s'exaspère. Nous

nous faisons l'effet de mouches égarées dans un tuyau d'orgue, un jour

de messe solennelle. C'est, d'étage en étage, un déchaînement de plus en

plus désordonné d'harmonies effrayantes et sublimes. Le phare tout

entier vibre comme un mirliton grandiose dans lequel soufflerait ce que

Victor Hugo appelle la «bouche d'ombre». Sur le palier supérieur,

l'homme pousse une porte.

--Entrez ici, fait-il. C'est la pièce aux machines. Vous jouirez de la

chaleur sans être éblouis par la flamme. Avant une demi-heure vous

n'aurez plus un fil de mouillé.

Comme nous hésitons un peu au seuil de ce réduit obscur où s'enchevêtre

tout un système compliqué d'engrenages, il ajoute:

--Soyez sans crainte. Louarn est là,--mon second, un vieux de la

vieille... Et même, s'il vous faut des histoires pour passer le temps,

vous pouvez vous fier à lui. Il en connaît et sait les conter.

Tandis que le «chef» redescend souper en famille, dans la cuisine

proprette, aux cuivres luisants, son «second», le nommé Louarn, nous

convie à nous asseoir à ses côtés sur le banc de quart. Dans l'espace

exigu où nous sommes resserrés il règne une moite tiédeur d'étuve. La

buée qui s'élève de nos vêtements mêle un fort parfum de saumure à

l'odeur d'huile rance qui remplit la pièce.

Par nuit de tempête, dans une chambre de phare, de quoi causer, si ce

n'est de naufrages? Louarn a été le témoin de bien des catastrophes,

depuis près de vingt ans qu'il habite ces lieux farouches.

--Vingt ans moins quatre mois, oui, monsieur... Ç'a été pénible, dans

les débuts, très pénible... Deux choses surtout me manquaient: le son

des cloches et la vue des arbres. Je suis natif d'un pays vert.

Longtemps j'ai pleuré après les haies d'aubépine et les vergers

ombreux... Présentement je n'y songe plus. Je me suis fait à cette terre

sauvage; j'y ai pris racine parmi les bruyères, le serpolet et le gazon

marin. On m'a souvent proposé des résidences plus avantageuses. Je n'ai

pas voulu. Il ne sied pas plus à un gardien de changer de phare qu'à un

capitaine de changer de bateau. Et, d'ailleurs, je suis ici aux

premières places, comme vous dites, pour assister aux représentations à

grand orchestre des drames de la mer. Ah! j'en ai contemplé de toutes

les sortes, je vous promets... Tenez, pas plus tard qu'avant-hier, une

goélette s'est perdue sous mes yeux; elle courait vent arrière et s'est

empalée sur un récif à fleur d'eau. Pendant une longue heure les hommes

se sont appelés les uns les autres désespérément. Une voix d'enfant

surtout, la voix du mousse, je pense, s'égosillait à fendre l'âme. Mais,

brusquement, une rafale a passé, et tout s'est tû...

Nous écoutons les récits du bon Louarn à travers une demi-somnolence

béate qui en atténue singulièrement le caractère, leur donne l'apparence

d'histoires d'autrefois, arrivées en des âges très lointains.

Il en est un, néanmoins, que je me reprocherais de n'avoir point noté.

Un navire venait de faire côte sur la ligne d'écueils qui défend, comme

une espèce d'atoll, les abords de ces parages. C'était au coeur de

l'hiver, par une nuit tragique, balayée d'un souffle si glacial que

l'embrun se cristallisait dans l'air. L'équipage, aux trois quarts mort

de froid, sauta dans une chaloupe et fit rames vers l'île où la lumière

du phare brûlait comme une lampe de salut. Appuyé à la balustrade

extérieure de la lanterne, Hervé Louarn observait tous les mouvements

des naufragés. Comme l'embarcation, surchargée, menaçait de couler à

pic, ceux-ci commencèrent par jeter à la mer les objets qu'ils avaient

pris avec eux, des armes, des instruments, des caisses de biscuits. La

chaloupe ne s'allégeait toujours pas. Louarn vit alors cette chose

atroce: une demi-douzaine de matelots gisaient, affalés entre les bancs;

c'étaient déjà des corps inertes, mais ce n'étaient pas encore des

cadavres; on les souleva par les aisselles et on les envoya rejoindre

par-dessus bord les ustensiles et les vivres.

Or, voici le plus singulier de l'affaire. Un de ces malheureux, avant de

quitter le navire en détresse, avait eu la précaution de se munir d'une

ceinture de sauvetage. Il surnagea. Et entraîné par le remous dans le

sillage de la chaloupe, il se mit à la suivre en dansant, le buste

dressé hors de l'eau, la tête un peu inclinée sur l'épaule, les bras

flottants.

Quand les hommes remarquèrent ce pantin sinistre gesticulant derrière

eux à la crête des vagues, ils hésitèrent un moment, saisis d'épouvante

et peut-être de remords. Puis comme il venait presque à toucher le

bordage, ils craignirent qu'il ne tentât de s'y cramponner. C'eût été

leur perte à tous. Ils s'efforcèrent, à l'aide d'une gaffe, de le

maintenir à distance, dans l'espoir qu'un paquet d'eau plus lourd, en

s'abattant sur lui, achèverait de l'engloutir. Mais la mer semblait

s'amuser de l'aventure et ne se pressait point de terminer ce jeu

macabre. Et le noyé continuait sa gigue, narguant ses compagnons.

Une fureur s'empara de l'équipage en voyant qu'il se rapprochait

d'autant plus qu'on s'appliquait davantage à l'écarter. Il fallait en

finir avec ce mort récalcitrant. On entreprit de l'assommer à coups

d'aviron. Il s'enfonça, disparut, mais pour reparaître plus loin sous un

aspect plus hideux, le crâne fracassé, les membres à moitié détachés du

corps...

--Il poursuivit la chaloupe, conclut Louarn, jusque dans la petite anse

où vous êtes débarqués. Nous recueillîmes ici les hommes: c'étaient des

marins étrangers; toute la nuit ils délirèrent dans leur sommeil. Et, le

lendemain, avant de reprendre la mer pour gagner la côte, ils scrutèrent

anxieusement du regard tous les abords de l'île. Ce n'est que lorsqu'ils

eurent constaté que l'étendue était nette que leur visage se rasséréna.

Le matelot à la ceinture de liège avait dû être emporté par le jusant...

Me croirez-vous si je vous dis que, le soir d'après, il revint? Il

serait probablement revenu bien des fois encore, s'il ne s'était empêtré

dans un lit d'algues flottantes. Des pêcheurs, l'ayant rencontré,

l'enterrèrent à Rouzic. Ce me fut un vrai soulagement de le savoir au

repos pour l'éternité.

La terre du passé · 第 33 / 103 题