III

Déjà ils étaient debout, la torche de résine dans la main gauche, un

fort bâton de houx solidement assujetti au poignet droit. Une servante

fit circuler du cidre dans une écuelle et, cette libation terminée, l'on

se mit en route.

La nuit, très calme, était d'un bleu de saphir et toute constellée. De

l'estuaire, des brumes montaient, voilant la côte trégorroise. Nous

longeâmes la chapelle de Lanserf qui abrite entre ses murs de pierres

frustes la tombe d'un bâtard de Napoléon III. Devant nous se profilaient

en noir les âpres hauteurs du Goélo, avec leurs crêtes hérissées de pins

dont les panaches immobiles semblaient une ligne ininterrompue de nuages

arrêtés à fleur d'horizon. Le chemin, après avoir franchi la zone des

labours, ne tarda pas à se transformer en un raidillon abrupt où force

nous fut de n'avancer plus qu'à la file, non sans trébucher de temps à

autre dans les racines ou dans les cailloux. Nous atteignîmes ainsi la

lisière des bois. Là, notre troupe fit halte, à quelques pas d'une

chaumière qu'on eût plutôt prise pour une hutte de sauvage, à voir son

pignon d'argile étayé par des perches et la claie de genêt tressé qui

lui servait de porte. Bertram se dirigea vers l'unique lucarne et y

frappa trois coups, en appelant à voix basse:

--Gritta! Gritta!...

La claie de genêt se souleva; par l'entre-bâillement se montra la tête

d'une vieille femme.

--C'est la fée de la forêt, me dit René R... Elle y passe ses jours, et

quelquefois ses nuits, à ramasser du bois mort ou à cueillir des herbes

qu'on croit magiques. Nos gens professent pour elle un respect qui ne va

pas sans un mélange de crainte. Ils prétendent qu'elle converse avec les

arbres et que ceux-ci, rien que par un léger frémissement de leurs

branches, la renseignent sur sa route, dans les ténèbres, lorsqu'il lui

arrive de s'être égarée. Le certain, c'est qu'il n'y a pas sous bois un

sentier qu'elle ne connaisse: aussi, dans les expéditions de ce genre,

ne manque-t-on pas de s'assurer ses lumières, sans compter qu'elle a un

flair merveilleux pour vous conduire tout d'un trait aux endroits où les

corbeaux nichent en plus grand nombre.

L'instant d'après, Gritta prenait la tête de la colonne. Elle marchait

pieds nus, sa cotte troussée jusqu'à ses jarrets. Au lieu de coiffe,

elle portait un mouchoir enroulé autour du front comme un turban et qui

laissait échapper des mèches de cheveux gris, une crinière d'étoupes mal

cardées. Sa première parole,--et la seule,--avait été pour nous

recommander le plus absolu silence. Nous nous élançâmes sans bruit sur

ses traces. Au-dessus de nous, c'était maintenant la voûte de plus en

plus obscure des pins: le sol était feutré de mousses humides qui

assourdissaient nos pas et sur lesquelles nous glissions d'une allure

quasi impondérable de fantômes. Nous avions l'air de nous rendre, sous

la conduite d'une sorcière, vers quelque sabbat. J'évoquais des scènes

du moyen âge, ou, plus près de nous, une équipée de chouans. Fréquemment

ils cheminaient de la sorte, guidés par une femme, leurs terribles

_penn-baz_ noués à leurs poings, comme ceux de nos paysans. Et ce qui

prêtait encore à l'illusion, c'était le cri d'oiseau nocturne, le «hou»

strident et mélancolique tout ensemble que poussait par intervalles la

vieille Gritta pour rallier des retardataires sans donner l'éveil aux

corbeaux.

--Chut! murmura-t-elle soudain, nous sommes chez les bêtes.

Elle s'était assise à terre; les hommes imitèrent son exemple et,

pendant quelques minutes, ils demeurèrent comme figés en statues, sans

un geste, étouffant jusqu'au bruit de leur respiration. On eût pu se

croire dans une solitude inviolée, vierge de toute présence humaine. Les

hautes ramures versaient une ombre lourde et dense, où frissonnait une

horreur sacrée. Le silence était si profond qu'on entendait choir les

branchettes mortes. Des aromes balsamiques parfumaient l'haleine de la

nuit, mêlés d'une senteur plus âcre, d'une senteur saline qui s'exhalait

de la mer. Et, dans leurs nids, les corbeaux dormaient.

--Quand vous voudrez!... prononça la vieille.

Une allumette craqua, puis deux, puis cinq, puis vingt. En un clin

d'oeil, toutes les torches furent en feu. Les paysans s'étaient

redressés d'un bond, au signal de la mégère, et ils allaient, venaient,

couraient en tous sens, agitant leurs brandons enflammés, avec des

appels, des provocations, des hurlements, des rires et cette clameur

éperdue qui dominait tous les autres vacarmes:

--_Hû d'ar Vrân!... Hû d'ar Vrân[2]!..._

[2] Sus au corbeau!... Sus au corbeau!...

On eût dit une sarabande de sauvages en délire, une danse de guerre dans

les forêts du Nouveau Monde. Les pins, éclairés en dessous par la lueur

violente des torches, revêtaient les aspects les plus fantastiques. Il

semblait que l'on vît leurs troncs se tordre comme de gigantesques

salamandres et leurs cimes s'écheveler. Mais le plus effroyable, ce fut

quand la trombe des corbeaux s'abattit. Ils se précipitaient, aveuglés,

affolés, fascinés; leurs croassements étaient à faire frémir. Adossé à

un arbre, je les regardais tournoyer tels que des flocons fuligineux sur

la pourpre d'un incendie; et certes, jamais encore je n'avais contemplé

pareil spectacle. C'était le carnage des temps barbares dans toute sa

férocité. Les bâtons de houx des massacreurs décrivaient au-dessus de

leurs têtes de larges moulinets sanglants. Ils frappaient au hasard,

avec rage, ivres d'une fureur de tuer. Des plumes volaient, une rosée

rouge et tiède pleuvait par gouttes; des corps noirs jonchaient le sol,

le bec démesurément ouvert, les ailes fracassées...

La terre du passé · 第 30 / 103 题