Moins d'une heure plus tard, nous quittions la salle à manger pour la
cuisine. Celle-ci, vaste, profonde, dallée de granit, avec sa haute
cheminée féodale, historiée d'un double écusson, offrait le spectacle le
plus insolite et le plus animé. Les bancs qui entouraient la table,
ceux, en forme de coffres, qui couraient le long des armoires et des
lits, étaient garnis de paysans de tous âges, occupés à lier ensemble
des branchettes de pin desséchées dont ils façonnaient fort dextrement
des manières de torches primitives. Les uns appartenaient à la terre de
Lézarnou, à titre de valets ou de journaliers; les autres étaient des
petits fermiers du voisinage, entremêlés de quelques artisans,
bourreliers, tailleurs et forgerons, qui s'étaient rendus là du bourg le
plus proche. L'instituteur communal figurait lui-même dans le nombre.
Chacun vaquait à sa besogne sans lever la tête, triant les ramilles
déposées en tas à ses pieds et les nouant, qui d'un brin d'osier, qui
d'une liane de chèvrefeuille. De rares propos s'échangeaient.
--Attends, nous allons faire causer le vieux Bertram, me chuchota René,
l'aîné des deux frères.
Il me désignait du doigt un personnage haillonneux, hirsute et
contrefait, l'air d'un Quasimodo de village, qui, pour plus de
commodité, s'était accroupi sur la pierre de l'âtre et dont la face
d'orang-outan s'encadrait dans un collier de barbe blanche, roide et
rude comme un lichen.
--Çà, Bertram, interrogea mon ami en breton, vous qui êtes un homme
vénérable, au courant de tous les usages, dites-nous donc depuis quelle
époque se pratiquent, dans notre région, ces battues de corbeaux.
Le vieux haussa les épaules et marmonna d'un accent grognon:
--Eh! depuis qu'il y a des corbeaux, je pense.
--Faites excuse, Bertram; ce n'est pas là répondre. Si vous fumiez une
«pipée», cela vous donnerait peut-être de la mémoire.
Les yeux du bonhomme s'éclairèrent, et puisant une pincée de tabac à la
blague qu'on lui tendait:
--Ce ne sont pas des choses qui s'oublient, fit-il, bien qu'on ne puisse
dire au juste quand elles se sont passées. Ce terroir était alors bien
différent de ce qu'il est. Sur les pentes où s'étagent aujourd'hui les
bois de Plourivo, de Toull-an-C'hwilet, de Lanserf, ce n'étaient que
bruyères et que landes où jamais corbeau n'eût imaginé de faire son nid.
On ignorait de cette vilaine bête jusqu'à son nom. Et le blé germait en
paix dans les cultures fromenteuses, au sommet du plateau. Brusquement,
survint une armée d'Anglais: ils avaient remonté le Trieu sur des
barques, dans le dessein de mettre le feu aux quatre coins du pays. On
les laissa escalader la berge et s'engager dans les brousses. Mais,
lorsqu'ils furent empêtrés jusqu'à mi-corps parmi les ajoncs, qui leur
déchiraient les mains et leur entravaient les jambes, on se rua sur eux
et, à coups de fourche, à coups de faucille, on les tailla en pièces.
Pas un ne se sauva. Le tort que l'on eut, ce fut de ne point jeter à la
rivière leurs cadavres. Ils restèrent à pourrir sur les lieux où ils
étaient tombés, et de cette pourriture naquit peu après une plante
singulière, d'une essence inconnue. On trouva d'abord qu'elle
ressemblait à l'ajonc dont elle avait la verdure triste et jamais fanée.
Mais, en poussant, elle devenait arbre, un arbre grêle et plaintif où le
moindre souffle de vent éveillait de grands murmures, pareils à ceux de
la mer. Bientôt, il y en eut toute une forêt. On n'y toucha point, parce
qu'on en avait peur. On avait remarqué que les oiseaux eux-mêmes
fuyaient les ténèbres mystérieuses de ces bois. Une seule espèce y
fréquentait, venue on ne savait d'où et terrifiante par sa couleur comme
par son cri. Quand on vit pour la première fois ces sinistres bêtes
noires déployer leur vol au-dessus des pins, on ne douta pas que les
âmes des Anglais se fussent réincarnées en elles, d'autant plus qu'elles
montraient les mêmes instincts de pillage, la même fureur de
dévastation. Elles déterraient le grain, les jours qui suivaient les
semailles, lorsqu'elles ne le happaient pas en l'air, au sortir des
mains du semeur. Longtemps on trembla devant ces monstres; mais enfin la
menace de la famine eut raison de l'épouvante, et la coutume s'établit
de les pourchasser, une fois l'an, au coeur de leurs repaires, avant de
confier la moisson future aux nouveaux sillons. Pensez-en ce qu'il vous
plaira: je vous conte ce qu'on m'a conté.
A ce moment, tous les regards se tournèrent du côté de la porte. Un
pâtre, que j'avais rencontré posté en vigie aux abords de la
gentilhommière, venait d'entrer. Il annonça qu'il avait vu les dernières
bandes de corbeaux traverser le ciel pour regagner les bois.
--Allons! s'écrièrent les assistants.