II

Moins d'une heure plus tard, nous quittions la salle à manger pour la

cuisine. Celle-ci, vaste, profonde, dallée de granit, avec sa haute

cheminée féodale, historiée d'un double écusson, offrait le spectacle le

plus insolite et le plus animé. Les bancs qui entouraient la table,

ceux, en forme de coffres, qui couraient le long des armoires et des

lits, étaient garnis de paysans de tous âges, occupés à lier ensemble

des branchettes de pin desséchées dont ils façonnaient fort dextrement

des manières de torches primitives. Les uns appartenaient à la terre de

Lézarnou, à titre de valets ou de journaliers; les autres étaient des

petits fermiers du voisinage, entremêlés de quelques artisans,

bourreliers, tailleurs et forgerons, qui s'étaient rendus là du bourg le

plus proche. L'instituteur communal figurait lui-même dans le nombre.

Chacun vaquait à sa besogne sans lever la tête, triant les ramilles

déposées en tas à ses pieds et les nouant, qui d'un brin d'osier, qui

d'une liane de chèvrefeuille. De rares propos s'échangeaient.

--Attends, nous allons faire causer le vieux Bertram, me chuchota René,

l'aîné des deux frères.

Il me désignait du doigt un personnage haillonneux, hirsute et

contrefait, l'air d'un Quasimodo de village, qui, pour plus de

commodité, s'était accroupi sur la pierre de l'âtre et dont la face

d'orang-outan s'encadrait dans un collier de barbe blanche, roide et

rude comme un lichen.

--Çà, Bertram, interrogea mon ami en breton, vous qui êtes un homme

vénérable, au courant de tous les usages, dites-nous donc depuis quelle

époque se pratiquent, dans notre région, ces battues de corbeaux.

Le vieux haussa les épaules et marmonna d'un accent grognon:

--Eh! depuis qu'il y a des corbeaux, je pense.

--Faites excuse, Bertram; ce n'est pas là répondre. Si vous fumiez une

«pipée», cela vous donnerait peut-être de la mémoire.

Les yeux du bonhomme s'éclairèrent, et puisant une pincée de tabac à la

blague qu'on lui tendait:

--Ce ne sont pas des choses qui s'oublient, fit-il, bien qu'on ne puisse

dire au juste quand elles se sont passées. Ce terroir était alors bien

différent de ce qu'il est. Sur les pentes où s'étagent aujourd'hui les

bois de Plourivo, de Toull-an-C'hwilet, de Lanserf, ce n'étaient que

bruyères et que landes où jamais corbeau n'eût imaginé de faire son nid.

On ignorait de cette vilaine bête jusqu'à son nom. Et le blé germait en

paix dans les cultures fromenteuses, au sommet du plateau. Brusquement,

survint une armée d'Anglais: ils avaient remonté le Trieu sur des

barques, dans le dessein de mettre le feu aux quatre coins du pays. On

les laissa escalader la berge et s'engager dans les brousses. Mais,

lorsqu'ils furent empêtrés jusqu'à mi-corps parmi les ajoncs, qui leur

déchiraient les mains et leur entravaient les jambes, on se rua sur eux

et, à coups de fourche, à coups de faucille, on les tailla en pièces.

Pas un ne se sauva. Le tort que l'on eut, ce fut de ne point jeter à la

rivière leurs cadavres. Ils restèrent à pourrir sur les lieux où ils

étaient tombés, et de cette pourriture naquit peu après une plante

singulière, d'une essence inconnue. On trouva d'abord qu'elle

ressemblait à l'ajonc dont elle avait la verdure triste et jamais fanée.

Mais, en poussant, elle devenait arbre, un arbre grêle et plaintif où le

moindre souffle de vent éveillait de grands murmures, pareils à ceux de

la mer. Bientôt, il y en eut toute une forêt. On n'y toucha point, parce

qu'on en avait peur. On avait remarqué que les oiseaux eux-mêmes

fuyaient les ténèbres mystérieuses de ces bois. Une seule espèce y

fréquentait, venue on ne savait d'où et terrifiante par sa couleur comme

par son cri. Quand on vit pour la première fois ces sinistres bêtes

noires déployer leur vol au-dessus des pins, on ne douta pas que les

âmes des Anglais se fussent réincarnées en elles, d'autant plus qu'elles

montraient les mêmes instincts de pillage, la même fureur de

dévastation. Elles déterraient le grain, les jours qui suivaient les

semailles, lorsqu'elles ne le happaient pas en l'air, au sortir des

mains du semeur. Longtemps on trembla devant ces monstres; mais enfin la

menace de la famine eut raison de l'épouvante, et la coutume s'établit

de les pourchasser, une fois l'an, au coeur de leurs repaires, avant de

confier la moisson future aux nouveaux sillons. Pensez-en ce qu'il vous

plaira: je vous conte ce qu'on m'a conté.

A ce moment, tous les regards se tournèrent du côté de la porte. Un

pâtre, que j'avais rencontré posté en vigie aux abords de la

gentilhommière, venait d'entrer. Il annonça qu'il avait vu les dernières

bandes de corbeaux traverser le ciel pour regagner les bois.

--Allons! s'écrièrent les assistants.

La terre du passé · 第 29 / 103 题