Au fond, ni ce Jean de Kerual, ni ses compagnons ne se consolent d'avoir
dépouillé la rudesse et la simplicité des moeurs primitives. Théocrite
et Virgile n'éveillent dans leur esprit que des enthousiasmes de
commande. Ce sont des lettrés malgré eux qui n'aspirent qu'à redevenir
des barbares. Du commencement à la fin de leurs études, ils restent au
collège des dépaysés. Notre auteur raconte, à cet égard, une anecdote
bien caractéristique.
Il avait pour voisin, dans la salle de travail, un compatriote, enfant
de la campagne comme lui, qui, profitant de ce que son pupitre occupait
l'embrasure d'une fenêtre, imagina, le lendemain de la fête des Morts,
de semer dans un pot à fleurs un grain de blé recueilli, l'été
précédent, sur l'aire paternelle. Jour à jour, il le soigna, le cultiva,
l'exposant, selon qu'il le croyait nécessaire, tantôt au soleil, tantôt
à la pluie. Ce grain leva, grandit, reçut un tuteur le long duquel monta
lentement la tige, et, avant la clôture de l'année scolaire, le jeune
laboureur en chambre eut la joie de voir la plante mûre se couronner
d'un épi.
Tels étaient ces clercs, mélange singulier de littérature superficielle
et de rusticité foncière. Renan fut toujours un isolé parmi eux: ils le
coudoyèrent sans le comprendre, et peut-être en le dédaignant. Lui-même
nous a révélé le sobriquet dont ils l'affublèrent: ils l'appelaient
_Mademoiselle_, le sentant de race plus fine et d'âme plus complexe.
Entrés dans les Ordres, ces «mastodontes» faisaient, d'ailleurs,
d'excellents prêtres, vénérés de leurs ouailles. C'était pour eux une
façon de retourner à leurs origines. Ils vivaient, dans leurs
presbytères de campagne, de la vie de leur entourage paysan. Leur
pensée, peu active, ne se hasardait guère au delà d'un cercle borné. Il
en fut ainsi de Jean de Kerual; ce qui ne l'a pas empêché de se raconter
à nous dans un livre peut-être un peu gauche de forme, mais d'un
sentiment exquis.