III

Il y avait ainsi dans cette existence studieuse des heures de douce

gaieté. Le jeudi, tout le collège s'acheminait, un peu à la débandade,

vers le fameux «bois de l'Évêché», sorte de «Pré aux Clercs» trégorrois,

inclinant ses gazons épais jusqu'à la berge du Guindy et mirant, à haute

mer, dans les eaux brunes du fleuve, ses futaies de hêtres et de chênes

vieilles de près de quatre cents ans. Là, ces fils des champs arrachés à

la glèbe reprenaient contact avec la terre sacrée. Heureux de pouvoir

redonner carrière à la fougue de leurs premiers instincts, ils se

livraient, avec une espèce de volupté brutale, aux exercices les plus

violents. Leurs cris, leurs éclats de joie bruyante n'étaient pas sans

effarer le religieux silence qui plane d'ordinaire sur la ville et que

rythment seuls des tintements espacés de messes ou des Angélus de

béguines.

On rapportait de ces échappées en plein air une provision de belle

humeur dont on ne manquait pas de semer quelques bribes sur le parcours.

Il y avait, en effet, dans le voisinage du collège, toute une galerie de

types burlesques aux dépens desquels il était de tradition que s'égayât

la verve peu difficile des écoliers. Tel, Fanche Coha, le légendaire

bedeau de la cathédrale, un Quasimodo bas-breton, célèbre à vingt lieues

à la ronde pour sa laideur et qu'on faisait mine de contempler avec des

yeux d'extase; tel, Briand, un quémandeur d'aumônes, surnommé _Petit

sou_; tel, Maurice Ygrec, épave ballottée par on ne sait combien de mers

et qui n'avait retenu de ses lointains vagabondages qu'une romance

italienne, le _Piscator d'Alrenda_; tels encore, Mouz Quénolé, le

pasteur de chèvres, et Héry Doguen, le pasteur de porcs que l'on saluait

invariablement d'un: _Margaritas ante porcos_, parce que les mauvaises

langues l'accusaient de diriger volontiers son troupeau vers les parcs

d'huîtres; tel surtout, Ewanec Seblen, un Figaro grincheux, qui vous

poursuivait le rasoir à la main si vous aviez le malheur de toucher à

votre menton imberbe en longeant la devanture de sa boutique. J'en

passe, et des plus étonnants. M. Renan lui-même ne pouvait se défendre

de rire, quand ses amis de Tréguier lui rappelaient le nom de «Tognès ar

C'hok», de l'antique sibylle au nez camard qui, éternellement assise sur

une pierre, à l'angle de la rue du Collège, possédait le plus riche

vocabulaire d'imprécations dont jamais sorcière ait été douée. Que de

fois l'horrible vieille ne l'avait-elle pas agoni d'injures, lui

prophétisant, à lui et à son fidèle Guyomar, le pire destin!

Une catégorie de gens dont les clercs trégorrois ne songeaient point à

se moquer, c'étaient les «commissionnaires». Ces bons voiturins

arrivaient à époques fixes, juchés tout en haut de leurs misérables

véhicules aux essieux criards, sur un amoncellement de paquets, de

marchandises, de produits de toute nature et de toute forme. Ils

venaient, au petit trot de leurs attelages, des cantons les plus

éloignés; souvent, ils avaient dû voyager toute la nuit, enveloppés dans

leurs grosses limousines. Avant de descendre à l'auberge où ils avaient

coutume de remiser leurs bêtes, ils faisaient une station devant la

porte du collège, ouverte, pour la circonstance, à deux battants.

On les attendait comme des messies; dès l'aube, on les guettait par les

lucarnes du toit, on se bousculait dans les couloirs pour se précipiter

à leur rencontre, et ils n'avaient pas posé le pied à terre que les

écoliers fondaient sur eux, ainsi qu'une volée de moineaux sur un arbre

fruitier. D'aucuns les embrassaient avec effusion, collaient avidement

les lèvres à leurs vêtements souillés de boue, comme pour respirer toute

fraîche l'odeur du sol natal. C'est proprement une litanie que Jean de

Kerual entonne en l'honneur des braves rouliers qui lui apportaient

chaque samedi, outre le linge et les vivres de la semaine, des nouvelles

de ses parents et de son clocher: «Flaquiel, Péron, Huart, s'écrie-t-il,

que vos noms soient bénis!»

La terre du passé · 第 22 / 103 题