Il y avait ainsi dans cette existence studieuse des heures de douce
gaieté. Le jeudi, tout le collège s'acheminait, un peu à la débandade,
vers le fameux «bois de l'Évêché», sorte de «Pré aux Clercs» trégorrois,
inclinant ses gazons épais jusqu'à la berge du Guindy et mirant, à haute
mer, dans les eaux brunes du fleuve, ses futaies de hêtres et de chênes
vieilles de près de quatre cents ans. Là, ces fils des champs arrachés à
la glèbe reprenaient contact avec la terre sacrée. Heureux de pouvoir
redonner carrière à la fougue de leurs premiers instincts, ils se
livraient, avec une espèce de volupté brutale, aux exercices les plus
violents. Leurs cris, leurs éclats de joie bruyante n'étaient pas sans
effarer le religieux silence qui plane d'ordinaire sur la ville et que
rythment seuls des tintements espacés de messes ou des Angélus de
béguines.
On rapportait de ces échappées en plein air une provision de belle
humeur dont on ne manquait pas de semer quelques bribes sur le parcours.
Il y avait, en effet, dans le voisinage du collège, toute une galerie de
types burlesques aux dépens desquels il était de tradition que s'égayât
la verve peu difficile des écoliers. Tel, Fanche Coha, le légendaire
bedeau de la cathédrale, un Quasimodo bas-breton, célèbre à vingt lieues
à la ronde pour sa laideur et qu'on faisait mine de contempler avec des
yeux d'extase; tel, Briand, un quémandeur d'aumônes, surnommé _Petit
sou_; tel, Maurice Ygrec, épave ballottée par on ne sait combien de mers
et qui n'avait retenu de ses lointains vagabondages qu'une romance
italienne, le _Piscator d'Alrenda_; tels encore, Mouz Quénolé, le
pasteur de chèvres, et Héry Doguen, le pasteur de porcs que l'on saluait
invariablement d'un: _Margaritas ante porcos_, parce que les mauvaises
langues l'accusaient de diriger volontiers son troupeau vers les parcs
d'huîtres; tel surtout, Ewanec Seblen, un Figaro grincheux, qui vous
poursuivait le rasoir à la main si vous aviez le malheur de toucher à
votre menton imberbe en longeant la devanture de sa boutique. J'en
passe, et des plus étonnants. M. Renan lui-même ne pouvait se défendre
de rire, quand ses amis de Tréguier lui rappelaient le nom de «Tognès ar
C'hok», de l'antique sibylle au nez camard qui, éternellement assise sur
une pierre, à l'angle de la rue du Collège, possédait le plus riche
vocabulaire d'imprécations dont jamais sorcière ait été douée. Que de
fois l'horrible vieille ne l'avait-elle pas agoni d'injures, lui
prophétisant, à lui et à son fidèle Guyomar, le pire destin!
Une catégorie de gens dont les clercs trégorrois ne songeaient point à
se moquer, c'étaient les «commissionnaires». Ces bons voiturins
arrivaient à époques fixes, juchés tout en haut de leurs misérables
véhicules aux essieux criards, sur un amoncellement de paquets, de
marchandises, de produits de toute nature et de toute forme. Ils
venaient, au petit trot de leurs attelages, des cantons les plus
éloignés; souvent, ils avaient dû voyager toute la nuit, enveloppés dans
leurs grosses limousines. Avant de descendre à l'auberge où ils avaient
coutume de remiser leurs bêtes, ils faisaient une station devant la
porte du collège, ouverte, pour la circonstance, à deux battants.
On les attendait comme des messies; dès l'aube, on les guettait par les
lucarnes du toit, on se bousculait dans les couloirs pour se précipiter
à leur rencontre, et ils n'avaient pas posé le pied à terre que les
écoliers fondaient sur eux, ainsi qu'une volée de moineaux sur un arbre
fruitier. D'aucuns les embrassaient avec effusion, collaient avidement
les lèvres à leurs vêtements souillés de boue, comme pour respirer toute
fraîche l'odeur du sol natal. C'est proprement une litanie que Jean de
Kerual entonne en l'honneur des braves rouliers qui lui apportaient
chaque samedi, outre le linge et les vivres de la semaine, des nouvelles
de ses parents et de son clocher: «Flaquiel, Péron, Huart, s'écrie-t-il,
que vos noms soient bénis!»