DIXIÈME SOLILOQUE

Quoi qu'il en soit, nos jours estant comtez au Ciel de toute éternité,

selon nostre plus commune croiance, je ne voy pas bien le fondement des

honneurs qu'on rend à ceux qui ont veu rouler plus longtems sur leurs

testes les sphères d'en-haut, que le reste des autres hommes, non plus

que tout ce qui leur arrive; cela dépendant d'un mesme principe, sans

qu'ils y aient pu rien contribuer.

_Ventidius quid enim, quid Tullius, anne aliud quam Sidus, et

occulti miranda potentia fati[17]?_

Car toutes nos destinées, dont les Anciens ont tant parlé, dépendoient

selon eux des corps supérieurs, et du différent aspect des Astres: ce

qu'observent encore aujourd'huy nos faiseurs d'horoscopes, et tous ceux

qui défèrent aveuglément à l'Astrologie Judiciaire. Or tout est si

frivole, et si incertain dans cette prétendue science, que le nombre des

Cieux n'y est pas constant, assez de Philosophes aiant présupposé que

les Astres y estoient comme les oiseaux en l'air, et les poissons dans

l'eau. Il n'y a eu que les Juifs qui aient bien asseuré qu'il y avoit

dix Cieux, de sorte qu'en leur langue le Ciel n'a point de singulier, et

n'est jamais emploié qu'au pluriel. Selon leurs Rabins les dix courtines

du Tabernacle de leur temple, signifioient ces dix Cieux; et le passage

du texte sacré, qui dit, _opera digitorum tuorum sunt coeli_, témoigne

que nos deux mains n'aiant que dix doigts, le nombre des Cieux n'est ni

moindre, ni plus grand que celui-là. Quant aux Astres, et aux Estoiles,

Platon les establit dans son _Épinomis_ pour des Dieux visibles, ou du

moins pour leurs images que nous devons respecter. L'ordre, selon luy,

que les Planètes conservent entre elles, monstre qu'elles sont animées.

Et Ovide, conformément à cette opinion commune, n'a pas manqué de mettre

ces Animaux au Ciel dans le premier livre de ses Métamorphoses,

_Neu regio foret ulla suis animalibus orba,

Astra tenent coeleste solum, formæque Deorum_.

Le Soleil estant le principal d'entre eux, Apollon estoit nommé [Grec:

episkopos], ou surveillant, par les Grecs, comme il se peut voir dans

Phornutus. Tant y a qu'à cause que les premiers Pères de l'Église

déféroient plus à l'Escole de Platon qu'à celle des autres Philosophes,

ils admettoient l'animation des Cieux, et des Estoiles; et l'on comte

entre les erreurs d'Origène celle d'avoir creu ces mesmes Estoiles

capables du vice et de la vertu. Y a-t-il un Art plus ridicule que celuy

de la Judiciaire, quoiqu'aient pu faire ses suppos, qui ont toujours

tasché de rendre leurs prédictions apparemment véritables par des

interprétations qui font pitié à tous ceux qui en considèrent

l'absurdité? J'en ai assez produit d'exemples dans quelques écrits

imprimez, je veux seulement me remettre ici en mémoire celuy qui regarde

le Poëte Eschile. On luy avoit prédit par l'inspection du Ciel qu'il

mourroit de la cheute d'une maison, et l'on voulut que la Tortue qui

porte toujours sa maison, et qui luy écrasa sa teste chauve, eust esté

désignée par la prédiction. Comment l'Astrologie auroit-elle quelque

chose de constant, et où l'on se doive arrester, puisque ses

Professeurs se contrarient les uns les autres, et bastissent sur des

fondemens différens? Le Père Semedo observe que les Chinois qui

n'establissent que vingt-huit constellations, ont néansmoins un bien

plus grand nombre d'Estoiles que nous n'en reconnoissons. Si est-ce que

le Père Adam, Astrologue Roial, y fonde ses jugemens sur les mesmes

aphorismes que suivent les Européens. Au fond si le mouvement de la

Terre est présupposé, comme le Cardinal Nicolas de Cusa l'a établi[18],

et quatre-vingts ans depuis luy Copernic, suivi d'une infinité d'autres;

que pouvons-nous recueillir de toutes les maximes des Anciens, qui doive

satisfaire un esprit solide au sujet dont nous parlons? Aussi

voions-nous que les plus grands hommes se sont repentis d'avoir déféré

à la vanité de cette profession. Cardan avoue[19] que la connoissance

qu'il avoit de l'Astrologie, luy fut fort préjudiciable, parce qu'il

croioit suivant ses plus constantes maximes, ne devoir pas vivre plus de

quarante ans, et nous sçavons que sa vie a esté de soixante et quinze

moins trois jours. Mathieu Paris fait un conte ridicule à ce propos de

l'Empereur Fridéric second, qu'entesté de la vanité de cette science

trompeuse, il s'abstint la première nuit de ses nopces de toucher sa

femme Isabelle, fille d'Angleterre, que le matin ne fust venu, et cela

par le conseil de quelques Astrologues, _donec competens hora ei ab

Astrologis nunciaretur_. Et Scaliger le père escrit dans sa _Poétique_,

que rien ne peut tant fortifier l'opinion impie d'Épicure touchant la

création fortuite du monde par le concours et assemblage hazardeux des

Atomes, que l'inégale et téméraire disposition des Astres sur nos

testes, où ils ne font aucune figure ni arrangement qui semble

raisonnable. Car les figures qu'on leur fait représenter sont toutes

imaginaires, et à peine y voit-on un triangle assez imparfait sous le

nom du Delta ou Deltoton, non plus que de ligne bien droite, si vous

exceptez celle du baudrier d'Orion, qui multipliée sert à mesurer toute

l'étendue du Ciel. Le Chancelier Bacon[20] a fait déjà cette remarque,

et que rien ne se meut là-haut par des cercles parfaits. Le mespris ou

j'ay toujours esté des prédictions Astrologiques, m'a transporté plus

que je ne pensois, adjoustant ceci à ce que j'en ai escrit ailleurs.

Soliloques sceptiques · 第 16 / 23 题