NEUVIÈME SOLILOQUE

Si la Beauté a eu des adversaires qui l'ont mesprisée, ce n'est pas

merveille que quelques-uns aient pris plaisir à préférer une caduque

vieillesse aux impétuositez d'une bouillante jeunesse. Car quoique le

vieil Caton[13] n'approuvast pas le proverbe déjà usité de son tems,

qu'on se devoit rendre vieil de bonne heure, afin de l'estre longtems,

ce qui semble donner de l'avantage à l'âge avancé sur celui qui l'a

précédé; il est pourtant vrai que ses devanciers et ceux qui ont vescu

depuis luy, se sont déclarez pour le proverbe contre le sentiment de

Caton. J'avoue que la jeunesse a des emportemens qu'on ne sçauroit assez

condamner, ce qui a fait qu'Aristote n'a pas feint d'escrire[14], que

contrevenant au précepte du sage Chilon, les jeunes gens font toutes

choses avec excès, _omnia nimis agunt_. La modération des vieillards a

quelque avantage pour ce regard, quoique Saint Basile[15] ait prononcé

contre elle, qu'elle estoit plutost une impuissance de continuer les

désordres de la jeunesse, qu'une vraie tempérance: _Temperantia in

senectute, non temperantia est, sed lasciviendi impotentia_. C'est une

triste chose d'avoir recours à la Fable, pour dire que les Cygnes blancs

qui tirent le char de Vénus, signifient qu'elle n'est pas ennemie des

testes blanches, qui peuvent encore se faire agréer. On dit de mesme à

l'avantage des femmes qui sont avancées dans l'âge, qu'il y a des

animaux qui mesprisent les jeunes femelles, et leur préfèrent les

vieilles. Aristote l'asseure en ces termes[16]: _Arietes primum

vetustiores oves ineunt, novellas enim minus persequuntur._ Pour moi qui

me suis assez déclaré là-dessus, devant que j'eusse passé la grande

année climactérique, je fais peu de cas de toutes ces observations, et

je trouve bien plus considérable la belle et élégante description que

nous fait Juvénal, dans sa dixième Satyre, des imperfections de la

vieillesse, qui me font souscrire au mot de Sénèque le Tragique,

_Rarum est felix idemque senex_.

L'honneur que beaucoup de Nations ont déféré au grand âge, a eu ses

raisons: mais comme s'escrie Ausone sur cela,

_Quid refert? Cornix an ideo ante Cygnum?_

Les ténèbres sont plus anciennes que la lumière, qui voudroit les luy

préférer pour cela? Je me suis trouvé il y a peu de jours avec un

Macrobie si impertinent, qu'il me confirma dans l'opinion où j'ay

toujours esté, qu'on peut retourner en enfance par caducité, et devenir

comme celuy dont je parle, _Senex bis puer, ter fatuus, quater

improbus_. D'ailleurs, il n'y a rien de plus misérable qu'un vieillard,

qui n'a rien dont il se puisse vanter, que d'avoir esprouvé une

infinité d'adversitez, et de s'estre veu comme il est encore, semblable

à la Fourmi de Virgile,

... _Inopi metuens Formica senectæ_

ce qui plonge dans une infâme avarice, parce que, selon le dire des

Italiens, _quanto più l'uccello è vecchio, tanto più mal volontieri

lascia la piuma_. Si le nom de Sénateurs a esté honorable à Rome à cause

de leurs longues années, _quod seniores_; et si celuy de Seigneur en

France procède d'une mesme origine, il ne faut pas laisser de tomber

d'accord, qu'il n'y a que les belles actions, au cas que nous ayons esté

assez heureux pour en produire, qui nous puissent rendre dans la

vieillesse plus considérables que les jeunes gens. C'est le fondement de

ce beau mot d'Ovide escrivant à Livia sur la mort du jeune Drusus son

fils:

_Acta senem faciunt, hæc numeranda tibi._

Le reste qui accompagne nostre caducité, semble estre plutost digne de

compassion qu'autrement.

Soliloques sceptiques · 第 15 / 23 题