Il n'y a personne qui ne ressente je ne sçai quoi de pénible dans son
esprit, lorsqu'il commence à raisonner sur les choses du Ciel, où il ne
trouve pas que sa Logique et ses principes s'accordent avec ce qu'il
avoit receu pour bon aveuglement jusques-là, sans rien examiner. Horace
exprime cela dans une de ses Odes[4] en ces termes:
_Parcus Deorum cultor et infrequens,
Insanientis dum sapientiæ
Consultus erro, nunc retrorsum
Vela dare, atque iterare cursus
Cogor relictos._
La secte de Démocrite, la Cyrénaïque, et celle d'Épicure, lui avoient
donné de mauvaises opinions de la Providence, comme si les choses
d'ici-bas estoient indifférentes à Dieu, parce qu'elles paroissoient à
ces philosophes indignes de son occupation. La syndérèse et un remors de
conscience fait qu'Horace nomme à bon droit cette pensée _insanientem
sapientiam_, une folle sagesse. Et Lucrèce, plus ancien que lui,
appréhendoit de parler mal des choses divines, sur ces mesmes fondemens
contraires à toute sorte de Religions: ce qui lui fait dire à son
Lecteur:
_Illud in his rebus vereor ne forte rearis
Impia te rationis inire elementa, viamque
Endogredi sceleris._
Tout le monde est touché de cette crainte, si Dieu ne l'a tout-à-fait
abandonné à un sens reprouvé. Il n'y a que la Foi qui, dans la vraie
Religion, nous empesche de déférer aux tentations que l'ennemi de
nostre repos et de nostre salut nous suggère sur ce qui regarde le Ciel.
Il a bientost séduit les plus grossiers, parce que, selon le mot de
l'Ecclésiastique, les simples se rendent aux premières apparences
trompeuses d'un dangereux discours, et sont aussi faciles à persuader,
qu'un enfant est aisément fait pleurer: _a facie verbi parturit fatuus,
tanquam gemitus partus infantis_. Certes l'on se doit bien garder de
soumettre les véritez constantes de la vraie Religion, qui nous ont esté
révélées d'en-haut, au raisonnement humain, parce que si vous pensez
accommoder la foi au discours qu'on peut former sur ce qu'elle enseigne,
chacun prétendra avoir droit d'en penser à sa mode, n'y aiant rien de si
divers que l'esprit de l'homme; et ainsi cette foi ne sera plus une
comme elle doit estre. Il faut avaler sans mascher ce qu'elle prescrit,
comme une médecine salutaire qui guérit au dedans si on ne la rejette
point, ce qui arrive à ceux qui la veulent trop savourer. Si vous voulez
l'accorder de tout point avec les sciences humaines, vous la ruinez
absolument, parce que selon le mot de l'Eschole, _posita scientia
tollitur fides, sicut posita fruitione tollitur spes_. En effet on ne
croit pas les choses qu'on sçait, ce qui donna lieu à Pomponace de se
délivrer des mains de l'Inquisition où il estoit, pour avoir dit
nettement dans sa chaire de Professeur en Philosophie, qu'il ne croioit
pas l'immortalité de l'âme. Ne pouvant pas nier d'avoir ainsi parlé, à
cause qu'on lui produisoit des tesmoins irréprochables, il s'avisa
d'interpréter son dire en l'avouant, avec cette solution, qu'il sçavoit
et enseignoit démonstrativement que nos âmes estoient immortelles; ce
qui faisoit qu'il ne tenoit pas cela de la foi, par cette raison
d'Albert le Grand, emploiée mesme par lui contre Augustinus Niphus[5],
_quod credita cum scitis non conveniunt, et principia fidei cum
principiis naturalibus_. Un serviteur nommé Chalinus se sert de cette
raison dans la _Cassine_ de Plaute[6], avec ces propres termes: _At pol
ego haud credo, sed certo scio_; voulant dire qu'on ne croit pas les
choses que l'on sçait. Aussi y a-t-il grande différence entre sçavoir,
et croire, selon que Saint-Thomas définit ce dernier: _Credere est actus
intellectus assentientis divinæ voluntati, ex imperio voluntatis a Deo
motæ per gratiam_. La foi donc qui règle nostre créance, est tout
autrement seure que la science humaine, où tout est incertain; d'où
vient la détermination du Concile de Nicée[7], _Dubius in fide,
infidelis est_. On ne sçauroit sans crime suspendre tant soit peu sa
créance en ce qui touche la foi, ni révoquer en doute le moindre de ses
articles sans pécher.