La Bruyère, parlant des progrès de la langue, remarque «que depuis
vingt ans que l’on écrit régulièrement, on a secoué le joug du
latinisme et réduit le style à la phrase purement française....., et
qu’on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la netteté
dont il est capable, ce qui conduit insensiblement à y mettre de
l’esprit.»
Sans être novateur en fait d’orthographe La Bruyère cependant donna
l’exemple de quelques améliorations, contrairement au Dictionnaire de
l’Académie qui venait de paraître quand il publia sa dernière édition
(la huitième, en 1694).
Comme Corneille, Fénelon, Bossuet, il écrit donc toujours
_vanger[239], avanture, avanturier, restraindre_; il écrit _soupante,
paranthèse, paitrie_ (_ame paitrie de boue_).
[239] Cependant il écrit _vengeance_. «C’est par faiblesse que
l’on hait un ennemi et que l’on songe à s’en vanger et c’est par
elle que l’on s’appaise et que l’on ne se venge point.» (P. 179.)
Peut-être la Bruyère aurait-il désiré simplifier l’orthographe
des participes; car je trouve dans toutes ses éditions ce passage
ainsi écrit: «Il leur envoya tous les éloges qu’il n’a pas
_cherché_ par le travail et par ses veilles.» (P. 79.)
Conformément à l’orthographe du temps il écrit _je sçay, sçû,
vuide, prosneur_, nous sommes _seurs_ (_sûrs_), _beautez, loüez,
extremitez_, les mieux _flattez_, les mieux _entourez_ et les
mieux _caressez_, _convents_ (et non _couvents_), _bien-seance_,
la _vûë_, _fauteüil_.
Il supprime la double lettre dans _sifler, aranger, flater, échaper,
regreter, chaufer_.
Il supprime l’_y_ dans _stile, peristille, hiperbole, patetique, tim,
onix, phisionomie, synonime_. Mais il en met à _parmy, employ, ennemy,
pourquoy, luy, soy, celuy, aujourdhuy_, etc.
Il emploie le _z_ dans _magazin, carrouzel, embrazement, cizelé_.
Il écrit avec raison un homme _pratic_, un homme _fidele_, une femme
_fidelle_, et comme Racine _prétension_ et _masson_. Il écrit avec
la double consonne les mots terminés par _e_ muet, _duppe, secrette,
platte, diette_.
Comme ce système d’orthographe se reproduit dans toutes les éditions
qu’il a publiées et qu’il revoyait avec le plus grand soin, on doit
admettre que ces mots ainsi écrits l’ont été par sa volonté.
VOLTAIRE, dans sa Correspondance (1752-55), a employé une
orthographe qui varie souvent, mais qui prouve son désir de voir
prédominer une orthographe plus simple, conformément aux opinions
de ses prédécesseurs, Dangeau, d’Olivet, Duclos, Beauzée, de
Wailly et autres académiciens, et conformément aux tendances des
collaborateurs de l’Encyclopédie, d’Alembert et Diderot.
Dans les lettres inédites de Voltaire publiées par M. Hénin en 1825 et
par M. Th. Foisset en 1836, son orthographe est figurée conformément à
ses manuscrits. Les variations, les erreurs mêmes prouvent combien son
esprit supérieur attachait peu d’importance à ces règles fastidieuses
et incohérentes qui fatiguent l’attention et la mémoire et qui
arrêtent la plume au détriment de la pensée, entravée sans cesse dans
sa liberté et sa rapidité. Ainsi lorsqu’on lui voit écrire (Lettres
au Président de Brosse et au Président Ruffey) dix fois _chat_AU et
sept fois _chat_EAU, d’autres fois _teatre_ et _theatre, parentese,
autentique_, il sait bien d’où dérivent ces mots et qu’ils sont écrits
en grec avec θ; mais soit désir d’abréger le temps qui arrête sa plume,
soit de simplifier l’écriture, il supprime les _h_ inutiles: bien plus,
si deux fois le mot _hippotequés_ et celui d’_hippotèse_ s’offrent dans
ses lettres[240], il sait fort bien que leurs radicaux sont ὑπό et
τίθημι, mais, préoccupé qu’il est de son idée, la réflexion lui fait
défaut et il commet deux barbarismes qui l’eussent fait exclure de tout
concours littéraire et empêché même de devenir instituteur primaire.
Qu’importe après tout? le temps perdu à de telles minuties l’eût été
aussi pour la postérité. Si, mieux inspiré, il eût écrit _ipotequés_
et _ipotèse_, il n’eût pas hésité et il eût économisé quatre lettres.
Ne sommes-nous pas arrêtés aussi quand il nous faut écrire _Hippolyte,
hyperbole, hippiatrique, hypogée, esthétique, apathique_, etc.?
[240] Lettre à M. Liebault, 12 novembre 1761. Lettre à M. de
La Marche, 18 décembre 1762. Si l’on trouve _prophane_ dans
une lettre sans date adressée à M. Ruffey, c’est par la même
inadvertance causée par l’irréflexion: il sait bien que ce mot
provient de la préfixe _pro_ pour _pros_ et de _fanum_, le temple.
Il écrit sans exception _avantures_, bien qu’il sache, comme Fénelon
et Racine, que le mot dérive d’_advenire_, mais tous l’ont ainsi
écrit. Les doubles lettres, il les supprime dans _sotise, reconu,
chaufer, efrayer, raporter, nourir, aprobation, acorder, suplier,
embelissement, échaper, afaire, il poura, il a falu_; il écrit même
quelquefois le _tems_. Il supprime l’_y_ dans _sindic, sindicat,
enciclopedie, stile_, et de même qu’il écrit _chatau_, il écrit _potau,
tonnau_[241], _fardau_. Le _z_ remplace aussi le _s_ dans _mazure,
écrazer, lézé, lézine, scandalizé, eau roze, aprez, procez, délabréz_,
etc. Enfin, on remarque souvent le mot _masson_, celui de _sausse_ et
le mot _érecsion_ ainsi écrits.
[241] Quatre fois _tonnau_ et une fois _tonneau_.
Voici la transcription exacte de quatre de ses lettres à d’Alembert,
toutes d’après les originaux que je possède; la dernière est inédite:
«A Potsdam, 5 septembre 1752.
«Vraiment, monsieur, c’est a vous a dire, «je rendray grace au ciel
et resterai dans Rome.» Quand je parle de rendre grace au ciel,
ce n’est pas du bien qu’on vous a fait dans votre patrie, mais
de celuy que vous luy faittes. Vous et Mr Didrot vous faites un
ouvrage qui sera la gloire de la France, et la honte de ceux qui
vous ont traversez. Paris abonde de barbouilleurs de papier. Mais
de philosophes éloquents je ne connais que vous et luy. Il est vrai
qu’un tel ouvrage devait être fait loin des sots et des fanatiques
sous les yeux d’un roy aussi _philosofe_ que vous. Mais les secours
manquent icy totalement. Il y a prodigieusement de _bayonetes_
et fort peu de livres. Le roy a fort embelli Sparte, mais il n’a
transporté Athene que dans son cabinet, et il faut avouer que ce
n’est qu’a Paris que vous pouvez achever cette grande entreprise:
j’ay assez bonne opinion du ministere pour esperer que vous ne serez
pas reduit a ne trouver que dans vous même la recompense dun travail
si utile. Jay le bonheur d’avoir chez moy monsieur labbé de Prades,
et jespere que le Roy a son retour de la Silesie luy _aportera_ les
provisions d’un bon benefice. Il ne s’attendait pas que sa _tèse_
dut le faire vivre du bien de l’eglise, quand elle luy attirait de
si violentes persecutions. Vous voyez que cette eglise est comme la
lance d’Achille qui guérissait les blessures qu’elle avait faittes.
Heureusement les benefices ne sont point en Silesie a la nomination
de Boyer ny de Couturier. Je ne scai pas si labbé de Prade est
heretique, mais il me parait honnete homme, aimable et guai. Comme je
suis toujours tres malade, il _poura_ bien mexhorter a mon agonie,
il l’eguaiera et ne me demandera point de billet de confession.
Adieu, monsieur, s’il y a peu de Socrates en France, il y a trop
d’Anitus et trop de Melitus, et surtout trop de sots, mais je veux
faire comme Dieu qui _pardonait_ à Sodome en faveur de cinq justes.
Je vous embrasse de tout mon cœur.»