accul, archiconsul, calcul, ╭ un capitul un capitule

consul, cul, nul, proconsul, | un versicul un versicule

recul | un préambul un préambule

╰ un globul un globule

quatre cents mots environ ╭ un cachemir un cachemire

terminés en _ir_ | un empir un empire

╰ le zéphyr le zéphire

butor, castor, condor, cor, ╮ un éphor un éphore

corrégidor,essor, for, major, | tricolor tricolore

or, similor, thermidor, | (drapeau)

trésor, Labrador ╯

azur, dur, futur, impur, mûr, ╭ un carbur un carbure

obscur, pur, sûr, sur | un sulfur un sulfure

╰ un murmur un murmure

quarante mots environ en _our_ { un pandour un pandoure

deux cent cinquante mots ╭ un auditoir un auditoire

environ terminés en _oir_ | le conservatoir le conservatoire

| un promontoir un promontoire

╰ le vomitoir le vomitoire

On écrira de même, dit l’auteur, au masculin les adjectifs:

agil servil barbar inodor

aquatil fidel ignar sonor

débil infidel ovipar élégiac

facil parallel vivipar hypocondriac

docil rebel éphémer opac

fertil bénévol lanifer critic

fluviatil frivol prosper pacific

fossil crédul pir magnific

fragil avar bicolor ventriloc

habil

Il est inutile de développer davantage ces tableaux, qui font connaître

le genre de régularisation auquel l’auteur s’est plus spécialement

attaché. Lorsque les lois de la prosodie française s’opposent à ce que

l’on modifie l’orthographe de la désinence, il propose de changer le

genre; exemple: une _squelette_, une _satellite_, une _aérolithe_, une

_phytolithe_, une _ostéolithe_.

Les changements de cette nature, qui intéressent l’oreille, sont

plus difficiles à introduire que des modifications dans l’écriture.

D’ailleurs un certain nombre d’entre eux altèrent sensiblement

l’euphonie de la prononciation en faisant porter l’accent tonique non

plus uniquement sur la voyelle de la syllabe pénultième des mots à

terminaison féminine, mais en même temps sur la consonne qui suit.

Exemple: dans le système de M. Noel, nous ne dirions plus un homme

_crédUle, servIle_, mais _crédUL, servIL_, bref. C’est donc méconnaître

le rôle de l’_e_ muet, cette bulle d’air sonore, comme dit l’auteur,

qui communique à notre langue tant de charme, de légèreté et de douceur.

M. Noel veut aussi qu’on écrive la _foie_ (_fides_) et le _foi_

(_hepar_), le _nef_ ou la _nève_ (_navis_), le _soif_ et une _cuillère_

au lieu de _cuiller_. La rectification de ce dernier mot est

unanimement réclamée.

Le mot _voix_ (_vox_) devrait, selon lui, être écrit _voye_ pour lui

donner une terminaison féminine, tout en le distinguant de _voie_

(_via_), attendu que «cette forme le rapprocherait de son dérivé

_voyelle_ et lui donnerait bien plus d’ampleur et d’harmonie.»

«Les grammairiens, ajoute-t-il, en portant le marteau sur l’_y_,

si sonore dans des mots tels que _paye, payement_, etc., pour le

remplacer par cet _i_ fêlé, qui est en si grande faveur auprès d’eux,

ont-ils rendu service à la langue? Doit-on prononcer _égaye, bégaye_

et faire rimer ces mots avec _baie_; il faudrait alors écrire _égaie,

bégaie_. C’est donc un peu comme s’il y avait -_éïe_, résonnance

vraiment féminine, qu’il faut que l’on prononce, et non pas _é_, son

sec et bref, désinence toute masculine.»

Les 240 pages de M. Noel présentent le même intérêt, la même

originalité dans un sujet qu’on aurait pu croire épuisé, et c’est à

lui qu’on devait (page 205 et suivantes) le travail le plus étendu sur

le pluriel des noms composés.

CASIMIR HENRICY. _Traité de la réforme de l’orthographe, comprenant

les origines et les transformations de la langue française_,

dans la _Tribune des linguistes_, 1re année, 1858-1859. Paris,

gr. in-8.--_Gramère fransèze d’après la réforme ortografiqe._ 11

livraisons, faisant suite au _Dictionnaire français illustré_ de

Maurice La Châtre. Paris, in-4.

M. Henricy s’est livré à de grandes et consciencieuses recherches sur

l’histoire de l’orthographe, et présente sur la réforme des idées fort

sages:

«Il y aurait folie, dit-il[207], à penser que ma _Gramère fransèze

d’après la réforme ortografiqe_ puisse servir de règle à la

génération actuelle. Ce qu’on peut suivre comme un guide sûr

aujourd’hui, c’est ma _Grammaire française_ d’après l’orthographe

académique. Le _Traité de la réforme de l’orthographe_ est à

l’adresse des gens qui veulent s’éclairer sur cette importante

question et qui pensent qu’une réforme serait utile. Ils trouveront

là un plan complet de réforme divisée en cinq degrés; et je ne leur

propose que l’adoption du premier degré, réforme bien simple, déjà

pratiquée par les écrivains les plus éminents des deux derniers

siècles, notamment par Du Marsais, dans son _Traité des tropes_,

réimprimé en 1804 avec cette même orthographe.»

[207] _Tribune des linguistes_, p. 60.

«La conséquence de la constitution vicieuse de notre écriture,

ajoute-t-il plus loin (p. 126), est que pas un homme ne peut à

bon droit se flatter de connaître parfaitement l’orthographe, de

ne jamais broncher dans ses sentiers tortueux. Les gens qui la

connaissent le mieux ne rougissent pas de l’avouer. En fît-on la

seule étude de sa vie, on ne parviendrait pas à l’apprendre, même à

l’aide d’une intelligence exceptionnelle. On ne parviendrait qu’à

s’abrutir. L’écriture ne constitue en effet qu’un instrument, mais

c’est l’instrument indispensable pour arriver à la connaissance

des sciences..... Or l’intelligence de l’homme le mieux doué a des

bornes, et il est évident que, s’il l’emploie toute à apprendre ou

à retenir l’orthographe, il ne lui en reste plus pour l’étude des

sciences. Celui qui, grâce à de longs et pénibles travaux et à une

attention soutenue, parvient à écrire correctement quelques pages,

sans le secours d’un dictionnaire, n’a donc pas lieu d’être si fier!

Du reste, les plus experts en pareille matière ont toujours reculé

devant le défi de subir victorieusement une épreuve.» (Voir p. 320.)

Il résulte du travail très-étendu et très-approfondi de M. Henricy

qu’il reconnaît la nécessité de ne procéder à la réforme qu’avec

mesure et successivement. Il fixe même cinq degrés, séparés par deux

ans d’intervalle, pour atteindre une réforme telle qu’il la conçoit

possible. Mais, d’une part, les catégories qu’il propose feraient

l’objet de longues discussions, et, d’autre part, dix années sont un

terme insuffisant pour permettre d’espérer un pareil résultat.

B. LEGOARANT. _Nouveau Dictionnaire critique de la langue

française, ou examen raisonné et projet d’amélioration de la

sixième édition du Dictionnaire de l’Académie, de son complément,

du Dictionnaire national et d’autres principaux lexiques, y compris

le nouveau Dictionnaire universel de la langue française par M.

Poitevin._ Paris, Berger-Levrault, 1858, in-4 à 3 col. de XIV et

667 pp.

B. PAUTEX. _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie._ Paris,

1856, in-12 de 116 pp. Considérablement augmentées et réimprimées

sous ce titre: _Errata du Dictionnaire de l’Académie française,

ou Remarques critiques sur les irrégularités qu’il présente avec

l’indication de certaines règles à établir._ Paris, Cherbuliez,

1862, in-8 de XXXII et 352 pp.

F.-P. TERZUOLO, ancien imprimeur, correcteur d’imprimerie.

_Études sur le Dictionnaire de l’Académie. Deuxième édition_ (la

première est de 1858), _accompagnée de quelques remarques sur les

six premières livraisons du_ Dictionnaire de M. Littré. Paris,

Mesnel, 1864, in-12 de 142 pp.

Le Dictionnaire d’une langue est son livre par excellence.

Non-seulement il la maintient, il la conserve, mais il ouvre

les voies et indique les sens dans lesquels elle peut s’épurer,

s’enrichir et accomplir de nouveaux progrès. Nul ne s’étonnera donc

de l’importance que le public attache à chacune des éditions du

Dictionnaire de l’Académie, ni de la longueur du temps et des soins

minutieux que la compagnie consacre à cette œuvre capitale. Mais

cette tâche est compliquée de tant de difficultés de toute nature,

dont la principale est l’incertitude qu’offre pour la coordination

l’absence complète d’une véritable grammaire de la langue française,

qu’on ne s’étonnera pas qu’on ait pu reconnaître dans la dernière

édition de ce Dictionnaire, aussi bien que dans les ouvrages du même

genre, des fautes matérielles, des contradictions, des lacunes, des

définitions hasardées ou insuffisantes. La partie orthographique, dont

l’irrégularité s’explique, comme on l’a vu dans tout ce qui précède,

par l’action du double courant où s’est formé notre vocabulaire et

l’influence des idées dominantes en grammaire au moment où de nouvelles

couches de mots ont été successivement admises, cette partie n’est pas

celle qui laissait le moins à désirer.

Heureusement, pour assurer la perfection à l’édition que l’Académie

prépare, des ressources précieuses lui sont réservées. En dehors des

matériaux importants que plusieurs de ses membres ont pu réunir,

de ceux qu’elle saura puiser dans les travaux des membres les plus

distingués des autres classes de l’Institut, il s’est rencontré des

hommes d’une persévérance admirable qui ont fait de la dernière édition

du Dictionnaire l’objet d’une critique minutieuse et de l’examen le

plus approfondi.

Tels sont MM. Legoarant, Pautex et Terzuolo, qui ont consacré à ce

travail un peu aride de la confrontation et de la discussion des mots,

de leur forme et de leurs définitions, la plus grande partie de leur

longue carrière. Les trois ouvrages que j’ai cités en tête de cet

article sont rédigés sous forme de dictionnaire, c’est assez dire

qu’ils échappent à toute espèce d’analyse. Je puis seulement constater

ici qu’ils ne font nullement double emploi. M. Legoarant a envisagé

son vaste sujet plutôt en lexicographe et en savant, M. Pautex en

grammairien et en typographe consommé; M. Terzuolo a suivi l’exemple de

ce dernier.

M. Pautex a réuni aux mots ACCENT, CONJUGAISON, MAJUSCULE, MENTOR,

TERMINAISON, TIRET, et dans un chapitre de la PRONONCIATION et des

DOUBLES LETTRES placé à la fin, des dissertations spéciales sur les

questions de l’orthographe typographique, les plus délicates et les

plus négligées par les grammairiens. A ce titre, son livre restera

d’une utilité incontestable, même après la nouvelle édition du

Dictionnaire, pour tous ceux qui se préoccupent de la bonne exécution

des livres et particulièrement pour les imprimeurs.

Le travail de M. Terzuolo contient des remarques en général

très-judicieuses sur les questions grammaticales et philologiques. Il

ne s’occupe de l’orthographe que pour signaler quelques contradictions

qui se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie, comme dans les mots

_assonance_ et _consonnance_, _persiflage_ et _siffler_, etc. Il est

d’avis d’écrire _baronet_ avec un seul _n_, _chevauléger_ en un seul

mot, et _chelin_ (_scheling_) à la manière française avec un _ch_,

comme on écrit _châle_ dérivé de _shall_. Pour les mots _paiement,

dévouement_, et autres substantifs terminés en _ment_, il demande qu’on

leur conserve les voyelles caractéristiques de l’infinitif dont ils

dérivent en changeant l’_r_ en _ment_; ex.: _emporter, emportement,

fourvoyer, fourvoyement, payer, payement, dénuer, dénuement_, etc.

TELL. _Exposé général de la langue française, avec les idées, les

systèmes et les principes de l’ancienne et de la nouvèle école,

les projets de réforme, la codification et la langue universèle._

Paris, 1863, in-18 de 109 pp.

Dans ce petit écrit, que l’auteur aurait voulu réduire à une feuille

d’impression, les questions énoncées sur le titre sont abordées avec

clarté et d’une manière piquante, tant celles de la grammaire que

celles de l’orthographe, à laquelle l’auteur s’attache principalement;

ce qui lui fait dire dès le début de son exposé «que l’enfant qui

l’a apprise n’est nullement préparé pour recevoir les leçons des

professeurs de logique, de rhétorique et de philosophie.»

C’est ainsi qu’il commence son livre, et c’est ainsi qu’il le termine:

«Toutes les sciences doivent avoir une science élémentaire pour

base; cette base est naturèlement le langage, et il serait difficile

d’en établir une autre qui s’accorde mieux avec l’enfance. L’enfant

fait des progrès considérables jusqu’à quatre ans, parce qu’il n’est

distrait par aucun préjugé; si son intelligence s’affaiblit alors, il

faut attribuer cette cause aux préjugés, et surtout à l’enseignement

faux du langage, tandis que, si cet enseignement était logique,

son intelligence de quatre ans, au lieu de s’affaiblir, grandirait

toujours; il vaudrait à dix ans ce que nos jeunes gens ne sont qu’à

vingt ans et plus. Si l’on veut bien examiner un enfant de quatre à

cinq ans, on verra plus de perspicacité chez lui que dans un enfant de

huit à dix ans. _Ce phénomène doit avoir une cause_ (p. 103).»

M. Tell n’en reconnaît pas moins la supériorité de la langue française

sur les autres, et les modifications qu’il propose à l’orthographe,

pour la simplicité et la régularité, n’ont rien d’exagéré; il réunit

en un seul les mots composés _toutafait, apeuprès, aucontraire_.

Les réformateurs modérés peuvent donc se trouver d’accord avec lui sur

la plupart des points, sauf la question des participes, qu’il voudrait

rendre invariables.

Son opinion sur la réforme de l’orthographe par des améliorations et

simplifications successives est ainsi motivée par ce qu’il fait dire à

un interlocuteur.

«L’Académie française paraît indifférente aux progrès de la langue,

parce qu’elle craint la précipitation et l’engouement; et cependant

elle enregistre tous les trente ou quarante ans les progrès réels,

sanctionné(_s_) par l’expérience. C’est ainsi que son Dictionnaire se

modifie de quart de siècle en quart de siècle. Sa marche est lente,

mais elle est assuré(_e_), elle va toujours en avant.

«Que fait l’Université? Elle exécute et fait exécuter le progrès

positif du Dictionnaire de l’Académie. C’est par ce parfait accord

entre le gouvernement, l’Académie et l’Université que la langue

française a beaucoup gagné depuis deux cents ans. Il est bien vrai

que l’Université est toujours de trente ans en arrière sur les

bons grammairiens, et que, dans ce qu’on enseigne aujourd’hui, il

y a cent ou deux cents erreurs, préjugés ou absurdités, constatés

depuis dix ou vingt ans; mais cet inconvénient est malheureusement

indestructible dans l’état des choses établies.

«On a dit que l’Académie n’a point fait de grammaire et que

l’Université n’a point publié un seul volume sur la langue; ce fait

prouve le respect de l’autorité pour la volonté nationale. En effet,

si l’Académie eût fait une grammaire, chacun se serait cru contraint

à suivre le code grammatical du corps savant. Si l’Université eût

publié un ouvrage quelconque sur la langue, on aurait pu considérer

ce livre comme étant obligatoire dans l’enseignement.

«Voilà les motifs qui ont retenu l’Académie et l’Université;

elles n’ont publié aucun ouvrage sur la langue que pour mieux

faire comprendre que chacun, en France, est libre de parler et

d’écrire comme il l’entend. Je termine en disant que l’autorité dans

l’enseignement s’est toujours conduit(_e_) avec sagesse et dignité.»

Ces réflexions sont fort justes et méritent d’être prises en grande

considération. En effet, bien que Richelieu eût imposé à l’Académie

l’obligation de publier une Grammaire et un Dictionnaire de la langue,

et qu’on puisse considérer la Grammaire de Regnier des Marais comme

une tentative de l’Académie pour se conformer à cet ordre, on voit

combien cette grammaire, malgré tout le respect qui lui est dû, est

devenue presque inintelligible et surannée dans ses complications.

Cependant il eût été désirable qu’à l’apparition de chaque édition

d’un de ses Dictionnaires, l’Académie l’eût accompagné d’une grammaire

qui naturellement eût été modifiée selon le progrès des temps. La vue

seule de tant de règles et d’exceptions eût engagé l’Académie à la

simplifier[208].

[208] M. Tell signale les inconvénients de la multitude des

grammaires, qui va toujours croissant, et rappelle que déjà,

en 1806, dans un rapport fait par Van Praet à Napoléon Ier,

il est dit «qu’il existe un tel monceau de grammaires que

seize chevaux attelés pourraient à peine le traîner.» Il est

probable que le rapporteur a compris sous le titre de grammaire

les dictionnaires, les traités, les critiques, les manuels,

rudiments, méthodes, journaux pédagogiques, etc.

L’intérêt que Napoléon Ier apportait à tout ce qui touche à l’éducation

est signalé par M. Tell, qui le place au nombre de ceux qui ont voulu

établir une langue _universelle_, moyenne, comme voulut aussi Rivarol

que fût la langue française[209]. Dans un ordre du jour Napoléon

s’exprime ainsi:

Paris, janvier 1811.

«Les conquêtes des langues suivent les conquêtes des armes; mais si

les idiomes, les usages et les mœurs des peuples réunis de nos jours

à la France, peuvent enrichir notre langue, ces causes diverses

peuvent aussi en altérer la pureté. Jamais il ne fut donc plus

nécessaire d’y veiller que dans notre siècle.»

Et c’est dans ce but que Napoléon Ier a fait de grands efforts pour

susciter le zèle général en faveur d’études sur la langue dont son

génie appréciait l’importance.

[209] «La langue française, dit Rivarol, est une géométrie formée

avec une ligne droite, tandis que le latin et le grec sont formés

avec des courbes.»

Il aurait pu ajouter l’allemand, et jusqu’à un certain point

les autres langues.--Suivons donc cette ligne, du moins pour

l’orthographe, p. 27.

E.-A. C. _Esai de sinplificacion du français, en vue de le fair

accepter come langue internacionale._ Lyon, 1863, in-8 de X et 292

pp.

Ce volume contient l’exposé très-développé d’une réforme beaucoup trop

radicale pour être acceptée du public actuel, et je renvoie pour sa

critique à ce qui a été dit à propos de M. Marle et à l’analyse du

travail de M. Raoux.

FRÉDÉRIC DÜBNER. _Examen du programme officiel des humanités, année

scolaire 1863-64._ Paris, Paul Dupont, 1863, in-8.

Notre orthographe semble, sans doute, chose bien pénible et bien

difficile au conseil impérial de l’instruction publique, puisqu’il

établissait ainsi le programme de l’enseignement du français pour

l’année scolaire 1863-64:

1. CLASSE PRÉPARATOIRE. Grammaire française: noms, adjectifs, verbes.

Exercices d’_orthographe_.

2. CLASSE DE HUITIÈME. Grammaire française: révision et continuation.

Exercices d’_orthographe_.

3. CLASSE DE SEPTIÈME. Grammaire française: révision et continuation.

Exercices d’_orthographe_. Exercices d’analyse grammaticale.

4. CLASSE DE SIXIÈME. Grammaire française. Exercices de grammaire et

d’_orthographe_.

5. CLASSE DE CINQUIÈME. Grammaire française. Exercices de grammaire

et d’_orthographe_.

6. CLASSE DE QUATRIÈME. Grammaire française. Exercices de grammaire

et d’_orthographe_.

7. CLASSE DE TROISIÈME. Exercices français: récits et LETTRES D’UN

GENRE SIMPLE.

En relatant cette classification, le savant philologue M. Dübner

s’écriait: «Pour la langue maternelle et dans les lycées impériaux,

_six années d’exercices de grammaire et d’orthographe_ avant de pouvoir

être admis, dans une septième année d’étude, à composer des lettres

d’un _genre simple_!»

ÉMILE NEGRIN. _Grammaire française des gens du monde. Édition

princeps._ Nice, 1864, in-8 de 116 pp.--_De la fixation de la

langue française à propos de l’instruction primaire rendue

obligatoire._ Nice, Caisson et Mignon, mars 1865, in-16 de 39 pp.

«La France a 36 millions d’habitants. Sur ce nombre, 35 millions

500 mille ne soupçonnent pas même l’existence du grec; les autres,

dans leur jeune âge, à force de fatiguer les dictionnaires, sont

parvenus à comprendre tout le contraire de ce qu’ont dit Démosthènes

et Platon; dix à douze savants lisent le grec à livre ouvert. Eh

bien! c’est pour faire plaisir à cette douzaine de citoyens que notre

langue est grevée du _rh_, du _th_ et du _ph_.

«Aussi, c’est ordinairement à ces trois signes composés que s’en

prennent les détracteurs du français.

«Certes, je suis loin de blâmer ces derniers. Il est évident que

les personnes lettrées d’Italie, d’Espagne, de Portugal et de tant

d’autres pays, savent comme nous que _philosophie_ vient de φιλοσοφία

et cependant elles ont le bon esprit d’écrire _filosofo_; nous-mêmes,

en dépit du φ originaire, nous avons déjà commencé à écrire, _flegme,

flegmon, flegmatique_, etc.; et je battrai des pieds et des mains le

jour où l’Académie agira partout avec le même «_flegme_».

«Cependant le mal n’est pas si grand, car il suffit de prévenir les

étrangers que _rh_ vaut _r_, _th_ vaut _t_, et _ph_ vaut _f_; c’est

une fausse richesse, voilà tout.

«Deux signes pour le même son ne sont que superflus; deux sons avec

le même signe sont un véritable malheur.

«La dernière lettre _h_ sert à empêcher les liaisons en tête des mots:

_le héros, les haricots, le homar_.

«On a toujours eu tort de dire qu’elle marque l’aspiration.

L’aspiration n’existe pas dans notre langue.

«On la met aussi par pure déférence pour l’étymologie, en tête de

certains autres mots où elle est inutile: _l’histoire, l’homme,

l’hôtel_. Il serait à désirer qu’on pointât le _hache_ répulsif

pour le distinguer de ce _hache_ inutile ou muet: _le ·héros, les

·haricots, le ·homar_, ou mieux qu’on l’accentuât d’un esprit, comme

les Grecs, _les ‛héros, les ‛haricots_.»

Le projet conçu en 1865 par M. Duruy, ministre de l’instruction

publique, projet non réalisé, de rendre l’enseignement primaire

obligatoire, a inspiré à M. Negrin une boutade humoristique sur la

nécessité de la réforme de l’orthographe. Je crois devoir en transcrire

un passage pour donner une idée du système orthographique de son auteur:

«Ma proposition est, pour ainsi dire, le complément de la grande

mesure qui se prépare. On forcera les prolétaires à fréquenter

pendant deux années une école, mais les amènera-t-on en deux ans à

déchiffrer des hiérogl_i_phes sans logique? J’en doute. C’est ce qui

m’enhardit à prendre la plume.

«Nous sommes actuellement spectateurs de deux scènes qui se déroulent

sur le théâtre de l’humanité: la vulgarisation et la décadence du

français.

«La vulgarisation se constate chez tous les peuples; elle augmente

chaque jour avec l’amendement social, dont elle est un des agents

providentiels; nul ne songe à la nier; je ne songe donc pas à la

démontrer. Elle est du reste une conséquence tou_t_ rationnelle de la

nature claire et s_i_stématique de notre idiome, de la multiplicité

des chefs d’œuvre qu’il a contribué à éterniser, de la valeur

légendaire de nos soldats qui, sous la République et sous l’Empire,

l’ont parlé à travers toutes les métropoles de l’Europe.

«La décadence ne se manifeste pas moins..... Je ne veux parler que

de la décadence de la forme. Elle s’engendre partout, elle se montre

partout, elle menace partout; les esprits observateurs la remarquent;

les esprits spéculatifs s’en affligent et les esprits policés la

redoutent. Jetons en effet les _i_eux autour de nous. On compose

les feuilletons avec la phraséologie des coulisses, on dialogue les

vaudevilles avec le glossaire des boulevards; on rédige les bulletins

de la presse avec des mots anglais, des mots allemands, des mots

grotesques. Est-ce là du français? Qui de nous peut se vanter de

comprendre d’un bout à l’autre la dissertation la meilleure de la

meilleure des gazettes? Est-ce là notre langue?

«Je sais bien les causes du mal, et chacun les sait comme moi... Mais

que nous font les causes, quand la blessure saigne?

«Néanmoins, à ce torrent de mauvais goût une digue peut être opposée:

c’est la FIXATION DE LA LANGUE.

..... «C’est au sein d’une commission spéciale présidée par Napoléon

III, en tant que littérateur, ou par vous, Monsieur le Ministre, en

tant qu’historien, que pourraient être vérifiées les critiques déjà

publiées, que pourraient être discutées les méthodes, les définitions

et les règles; que pourraient être déterminés l’emploi des majuscules

et celui des signes; que pourrait être fixé le pluriel des noms

composés et des noms d’origine étrangère; qu’enfin pourraient

être tranchés tant de différends qui divisent les précepteurs et

embarrassent les élèves.....

«Nous aurions ainsi une espèce de constitution orthographique.»

ÉDOUARD RAOUX, professeur à l’Académie de Lausanne. _Orthographe

rationnelle, ou écriture phonétique, moyen d’universaliser

rapidement la lecture, l’écriture, la bonne prononciation et

l’orthographe, et de réduire considérablement le prix des journaux

et des livres._ Paris, à la librairie de la Suisse romande, 1865,

gr. in-16.--_Supplément à l’orthographe rationnelle, ou réforme

graphique sans nouveaux signes. Id., ib._, 1866, p. 279-316.

Ce petit traité (278 pages seulement) est fort intéressant, et, ce qui

est rare dans les ouvrages de ce genre, se laisse lire d’un bout à

l’autre sans fatigue et sans ennui. Il est le catéchisme de la réforme

radicale en matière d’orthographe.

M. Raoux, venu le dernier parmi les phonographes, a su habilement

profiter des travaux de ses nombreux devanciers. J’ai donc cru devoir,

comme je l’ai fait pour Beauzée, le représentant le plus important de

l’autre école, celle des néographes, lui consacrer une attention plus

particulière. Les reproches qu’encourra son système s’appliqueront

naturellement, pour une grande part, à tous les autres.

L’ouvrage se compose d’une partie critique et d’une partie dogmatique.

Je ne reproduirai pas, parmi les critiques que l’auteur adresse à

l’ancien système orthographique, celles qui ont été déjà faites

par ses devanciers, bien qu’il ait su leur donner un tour nouveau,

les accentuer et les développer davantage. Je dois me borner à la

part d’idées neuves, et elles sont assez nombreuses, que M. Raoux a

présentées dans son livre.

Comme Louis Meigret, son devancier, le professeur de Lausanne

travaille pour le _commun peuple_: son livre est dédié _aux

travailleurs_ de tous les pays. La réforme orthographique aura pour

conséquence, selon lui, d’élever le niveau intellectuel des masses;

de mettre à la portée de tous le prix des journaux et des livres; de

multiplier le nombre des esprits supérieurs; de faciliter les relations

internationales par la préparation ou la création d’une langue

universelle; de placer des habitudes logiques à la base de la première

éducation; de faire monter vers les plaisirs intellectuels des millions

d’hommes qui descendent chaque jour plus bas dans les jouissances de la

matière.

L’auteur expose ainsi ses principes:

«De toutes les merveilles dues au génie de l’homme, les deux plus

fécondes, en même temps que les plus méconnues, sont assurément le

_langage_ et l’_écriture_. Traduire, en déplaçant un peu d’air, tout

le monde invisible du sentiment et de la pensée; fixer, en traçant

quelques signes, tous les sons fugitifs de la parole; saisir au vol

ces ondes sonores et les emprisonner pour toujours dans quelques

caractères alphabétiques: voilà deux miracles qui ne lasseront jamais

l’admiration des siècles. L’écriture surtout, qui permet d’entendre

une voix parlant à deux mille lieues, ou éteinte depuis trois

mille ans; l’écriture, qui permet d’accumuler toutes les conquêtes

de l’esprit humain dans ces temples lumineux qu’on appelle des

_bibliothèques_; l’écriture, enfantement laborieux des génies de cent

générations, a des droits particuliers à cette admiration et à notre

reconnaissance.

«L’écriture est, en effet, l’immense et merveilleux réservoir de

la pensée humaine. C’est là que viennent s’accumuler, une à une et

de siècle en siècle, les découvertes du savant, les méditations

du philosophe, le monde idéal de l’artiste et du poëte, le monde

réel des vulgarisateurs de la science pratique. Chez les peuples

où l’écriture n’existe pas encore, tous ces trésors disparaissent

presque à mesure qu’ils se produisent. Toutes ces brillantes

manifestations du talent et du génie s’envolent avec la voix, et il

ne reste, pour les générations suivantes, que des fragments défigurés

par les infidélités de la mémoire, les fantaisies de l’imagination ou

les aberrations de l’ignorance. Dans les pays où l’écriture apparaît,

l’aurore commence, et, à mesure que les systèmes graphiques se

perfectionnent, le niveau de l’intelligence publique s’élève, le jour

fait reculer la nuit.

«...L’abîme qui existe aujourd’hui entre la langue _parlée_ et la

langue _écrite_ n’existait pas à l’origine. Les lettres servaient

alors à représenter des sons, et non à favoriser le fastueux étalage

de l’érudition linguistique. On écrivait pour exprimer sa pensée et

non pour faire savoir à l’univers que l’on avait appris les langues

mortes et les idiomes septentrionaux[210].

«On trouve la preuve de cette écriture presque entièrement

_phonétique_ dans tous les documents de la langue _gallo-ligurienne_

ou _provençale_ et des patois romans qu’on parlait au nord de la

Loire, sous le nom de langue _d’oïl_. Cette première phase s’étend du

neuvième au treizième siècle.

«Mais, à partir de cette dernière époque, l’ennemi commença à

pénétrer dans la place. Les alphabets grec, latin et septentrionaux

s’insinuèrent sournoisement dans l’écriture française. Les lettres

inutiles ou _muettes_ vinrent peu à peu étaler leur vaniteuse

oisiveté au milieu des lettres _actives_ ou phonétiques.»

[210] Cette proposition, juste en principe, ne saurait

s’appliquer d’une façon absolue à la langue française, qui est

d’origine presque exclusivement latine. Dans le _Cantique de

sainte Eulalie_, du dixième siècle, dans les _Lois de Guillaume

le Conquérant_, du onzième, dans la _Chanson de Roland_, du

douzième, on trouve nombre de lettres étymologiques qui certes ne

se prononçaient pas. Les scribes, affiliés en général au clergé

ou à l’Université, ont bien rarement fait abstraction du latin;

mais leur orthographe, variable et indécise, était beaucoup plus

simple et plus rapprochée de la prononciation que la nôtre. Cette

prononciation et cette orthographe variaient, au quatorzième

siècle, selon les dialectes: «... Et pour ceu que nulz ne tient

en son parleir ne rigle certenne, mesure ne raison, est laingue

romance si corrompue, qua poinne li uns entent laultre; et a

poinne puet-on trouveir a jourdieu persone qui saiche escrire,

anteir, ne prononcieir en une meismes semblant menieire, mais

escript, ante et prononce li uns en une guise et li aultre en

une autre.» (Préface des Psaumes de David en langue romane de

Lorraine, citée par M. Le Roux de Lincy, introduction des _Quatre

livres des rois_, p. XLII. Ce texte est de la fin du XIVe siècle.)

M. Raoux attribue à Joinville, qui vivait à la fin du treizième

siècle[211], à Froissart, à la fin du quatorzième, et surtout à

Philippe de Comines, au quinzième siècle, le tort d’avoir ainsi

surchargé l’orthographe de lettres inutiles. Au seizième, Marot,

Despériers, Rabelais, Montaigne, suivirent plus ou moins la même route.

«Alors commença le fatal divorce entre le _son_ et le _signe_, entre la

langue _parlée_ et la langue _écrite_. Alors aussi commença la célèbre

croisade de la réforme orthographique, qui devait se continuer jusqu’à

ce jour.»

[211] On n’a point le _texte original_ de Joinville; le plus

ancien manuscrit de ses Mémoires que l’on connaisse est celui que

possède notre Bibliothèque impériale. Cette copie, cependant, ne

saurait être postérieure au XIVe siècle. Mais elle ne reproduit

pas, très-probablement, l’orthographe de l’original. On la croit

généralement écrite vers 1350, c’est-à-dire environ trente ans

après la mort de Joinville, qui écrivit (ou du moins fit écrire)

ses Mémoires en 1309, ainsi qu’il l’indique lui-même à la fin

de son texte: «Ce fut escript en lan de grace MCCCIX ou moys

doctoure.»

Je citerai en passant un curieux calcul de M. Féline (_Dict. de la

prononciation_, p. 13), cité par M. Raoux, mais que je crois un peu

exagéré, sur les résultats économiques de la réforme phonétique.

«J’ai cherché, dans plusieurs phrases, quelle serait la diminution

des lettres employées, et celle que j’ai trouvée est de près d’un

_tiers_; supposons seulement un _quart_. Si l’on admet que sur 35

millions de Français, un million, en terme moyen, consacrent leur

journée à écrire; si l’on évalue le prix moyen de ces journées à 3

francs seulement, on trouve un milliard, sur lequel on économiserait

250 millions par année.

«La librairie dépense bien une centaine de millions en papier,

composition, tirage, port, etc., sur lesquels on gagnerait encore 25

millions.

«Mais le nombre des gens sachant lire et écrire décuplerait; les

livres coûtant un quart moins cher, il s’en vendrait, par cela seul,

le double, et le double encore parce que tout le monde lirait. De

sorte que ce profit de 275 millions serait doublé ou quadruplé, et

l’économie imperceptible d’une lettre par mot donnerait un bien plus

grand bénéfice que les plus sublimes progrès de la mécanique.....

On s’inquiétera pour les chefs-d’œuvre de notre littérature. Mais

il ne s’agit pas de supprimer l’alphabet actuel; il continuerait

encore pendant longtemps d’être employé par les lettrés, comme la

langue latine a été pendant tant de siècles la langue savante et

seule écrite, comme les chiffres romains dont on fait encore usage.

Il s’agit seulement, pour ceux qui ne peuvent recevoir une éducation

complète et suivre les écoles secondaires, d’acquérir par l’étude la

plus sommaire une seconde manière d’écrire qui les mette en rapport

avec la masse du peuple et leur fasse gagner une heure de travail sur

quatre.»

La deuxième partie de l’ouvrage de M. Raoux, intitulée: _Critique

du système graphique actuel_, est un travail solide et vraiment

remarquable. L’auteur signale d’abord les vices suivants: lettres

à double et à triple emploi;--lettres surérogatoires;--voyelles

s’écrivant chacune de dix, vingt, trente et _cinquante_ manières

différentes (ch. III, § 1);--voyelles et consonnes changeant

arbitrairement de valeur phonétique suivant leur entourage;--réunion

de lettres identiques se prononçant différemment et de lettres

différentes se prononçant d’une manière identique;--sons simples ou

monophones s’écrivant avec deux, trois et même six lettres;--mots

dans lesquels on ne prononce pas une seule lettre avec le son que lui

assigne l’alphabet;--sons qu’on ne prononce pas et qu’on écrit avec le

même scrupule que les signes non muets;--quatre signes différents pour

indiquer le pluriel;--les mêmes signes pour représenter le singulier et

le pluriel;--un enchevêtrement inextricable de règles, d’exceptions,

de sous-exceptions, de subtilités scolastiques, d’abstractions

inintelligibles.

«Voilà, dit M. Raoux, cette célèbre écriture, vaniteusement baptisée

correcte et orthodoxe (_orthographe_); voilà le haut et savant

grimoire qui nous a été légué par les fétichistes gréco-latins, par

ceux qui ont voulu repétrir une langue vivante avec les détritus de

deux langues mortes. Merveilleux labyrinthe, en effet, où l’on se

perd encore après vingt ans d’étude; admirable système qu’on emploie

un quart de siècle à ne pas apprendre! C’est un peu moins mal,

pourtant qu’en Chine, où l’on passe sa vie à n’apprendre que cela.»

Passant à l’étude de l’alphabet, l’auteur annonce que la critique

qu’il en va faire n’a pas pour but de rejeter toutes les lettres de

l’alphabet français et d’en couler d’autres dans des moules entièrement

nouveaux, comme le fait la sténographie, mais seulement de les ramener

à des principes rationnels, quant à leur nombre, à leur nature, à leur

valeur phonétique et à leur forme.

«Personne ne contestera cet axiome: _que le nombre des signes d’un

alphabet rationnel ne doit être ni supérieur ni inférieur au nombre

des sons fondamentaux de la langue à laquelle il appartient_.» Il

suffit de rapprocher, à cet égard, les principes posés, dès 1660, par

Port-Royal. _Voy._ ci-dessus, p. 226.

«Or l’alphabet français est en pleine révolte contre cet axiome,

car il possède six lettres entièrement superflues, et manque d’une

douzaine de signes simples pour représenter des sons élémentaires.

«1º Il possède six lettres superflues, parce qu’au lieu de

représenter chaque son élémentaire par un seul signe, il a commis la

faute d’en employer plusieurs.

«Ainsi, au lieu de traduire le son simple QE par un seul signe ou

par une seule lettre, notre alphabet ne lui en assigne pas moins

de _quatre_, savoir: C, K, Q, CH (_col, kilo, queue_ et _choral_).

N’est-il pas évident qu’il y en a _trois_ de trop?

«Le son I est actuellement représenté par _trois_ lettres I, ï, Y

(_image, haïr, yeux_). Ne devrait-on pas en retrancher deux?

«L’articulation S est aujourd’hui gratifiée de trois signes, savoir:

C doux, Ç cédille et S (_Cécile, reçu, son_). Un seul ne suffirait-il

pas à l’écriture ordinaire, quand il suffit aux écritures

sténographique, italienne et espagnole[212]?

[212] M. Raoux aurait pu ajouter que l’_s_ usurpe trop souvent la

place du _z_, ce qui est fort regrettable.

«La lettre H représente un son qui n’existe pas, puisqu’il n’y a pas

d’aspiration dans la langue française: pourquoi donc embarrasser

notre alphabet de cette lettre parasite, surtout lorsqu’il lui en

manque une douzaine?

«La lettre X fait double emploi avec S, Z, GZ et QS (_dix, deuxième,

examen, index_). Pourquoi occupe-t-elle inutilement la place qui

serait si convenablement remplie par l’une des douze lettres qui

attendent à la porte?

«Enfin, le double W, signe intrus, maladroitement emprunté aux

alphabets septentrionaux, se permet aussi de jouer sur le clavier des

variations phonétiques, et se prononce tantôt V, tantôt OU, tantôt EU

(_Wolga, William, New-York_).

«Voici donc six plantes parasites sur le vieux tronc de l’alphabet,

six lettres parfaitement superflues, C, K, H, X, Y, W, dont il serait

grand temps de faire l’amputation.

«Après s’être donné le luxe de _six_ lettres superflues, le vieil

alphabet nous présente le spectacle d’une indigence dont le chiffre

est double. _Douze_ lettres lui font défaut lorsqu’il veut traduire

les douze sons simples, ou les douze notes nouvelles de la gamme

alphabétique. Aussi est-il obligé de recourir, pour combler cette

lacune, au stratagème des accents et des signes binaires, qui

viennent jeter d’innombrables complications dans l’orthographe et de

nouvelles ténèbres dans la lecture, l’écriture et la prononciation.

«L’accent aigu et l’accent grave jetés sur l’_e_ muet devront le

transformer en _e_ fermé et en _e_ ouvert (É, È), et les paires

de lettres (digrammes) EU, AU, OU, CH, GN, LL, AN, EN, IN, ON, UN,

seront chargées de représenter des voyelles, et des articulations

simples.

«Si, du moins, chacune de ces lettres et chacun de ces couples,

ou digrammes, n’avait qu’une seule valeur phonétique! Mais non.

La lettre C traduit les quatre sons QE, SE, GUE et CH [_cocarde,

Cécile, second, vermicelle_[213]];--G, les quatre articulations

GUE, JE, NIEU et QE (_digue, gerbe, agneau, sang, rang élevé_); X,

les articulations QS, GZ, S, Z, CHE [_index, examen, Aix, deuxième,

Ximenès_[214]];--la voyelle U représente les trois sons U, O et OU

(_urne, punch, minimum, équateur, aquatique_);--la consonne D, les

deux articulations D et T (_don, profond abîme_);--la lettre F,

celles-ci: F et V (_fier, dix-neuf ans_); Z correspond à Z, S, DZ, TS

(_zéphir, Rodez, mezzo, piazza_)[215].»

[213] On prononce maintenant, conformément à l’écriture,

_vermicelle_ et _violoncelle_.

[214] Dans ce mot, du _xérès_, c’est-à-dire du vin récolté à

Xérès, on prononce l’_x_ d’une quatrième manière, comme s’il y

avait _kérès_, par un _k_.

[215] M. Raoux aurait pu ajouter la lettre Y, qui représente

les sons suivants: I, Î, ÉI, IJ, IJI (_la Haye, style, abbaye,

paysan, citoyen_).

«Les différences de valeur des digrammes _eu_ (_j’ai u, un peu_),

_ch_ (_charité, archange, almanach_), _gn_ (_stagnation, agneau_),

etc., ne sont pas moins nombreuses que celles des lettres simples.»

Tout ce travail du professeur de Lausanne est intéressant, et il

serait bon de s’y reporter, si l’on voulait constituer un alphabet

normal pour la transcription de nos patois, ou des langues orientales,

ou même simplement pour fixer un type uniforme de figuration de la

prononciation dans nos dictionnaires, soit français, soit bilingues.

Toutefois l’auteur aurait dû citer les savants académiciens qui l’ont

précédé, Beauzée, Domergue, et surtout Volney, qui, l’un, en 1767,

l’autre, en 1806, le dernier, en 1820, ont traité à fond cette matière.

Le troisième surtout a placé, dans son ouvrage intitulé: _L’Alfabet

européen appliqué aux langues asiatiques_, une discussion excellente

et approfondie de la valeur et de la distinction de nos voyelles et de

nos consonnes. Après un si docte travail, il ne restait plus guère qu’à

glaner et à perfectionner[216].

[216] Il aurait dû aussi mentionner MM. Marle et Féline.

Dans le chapitre suivant, intitulé: _Vices des combinaisons binaires

et ternaires des lettres, ou des bases de l’écriture_, l’auteur étudie

les effets de la combinaison des lettres de notre alphabet deux à deux

et trois à trois pour former les éléments de l’écriture. On ne peut

donner ici que quelques exemples du singulier effet de ces unions.

IA garde le son naturel de ses composants[217], mais AI devient E, È

(_j’ai, naître_).--UA donne le son OUA ou A (_équateur, quadrille_);

AU donne le son O (_autre_).--IO ne produit pas de son nouveau, mais

OI donne un son voisin de OA (_roi_).--YO est stérile; mais OY offre

trois sons: OU, A, I (_voyelle, royaume, moyen_);--EU a la même valeur

que UE (_peur, cueillir_)[218];--S entre deux voyelles se transforme

en Z (_trésor, aisance_); mais il y a des exceptions: _vraisemblance,

préséance_.

[217] La diphthongue _ia_ ne se prononce pas de même dans

_diable_, dont la première syllabe est monosyllabique, et

_diamant_, où elle est dissyllabe.

[218] Et en outre le son _u_: _j’eus, gageure_.

L’auteur a réuni d’autres exemples, en assez grand nombre, de vices

analogues de nos combinaisons alphabétiques. Le son A s’écrit, d’après

M. Marle, de 25 manières; le son AN, de 52; le son O, de 30; le son ON,

de 26; le son OU, de 28; le son OI, de 25; le son È, de 55; le son É,

de 25; le son EU, de 20; le son I, de 29; le son IN, de 34, etc., etc.

En tout, 540 manières d’écrire 31 sons. M. Dégardin, qui a refait ce

compte, trouve 568 variantes.

Dans les articles suivants, M. Raoux passe en revue les _sons

différents s’écrivant de la même manière_. Ex.: _jeu_ et _gageure_;

_diagnostic_ et _agneau_; _altier_ et _balbutier_; _fier_ verbe et _fier_

adjectif; _fille_ et _ville_; il _est_, de _l’est_; dans un même mot, le

digramme _en_ figurant deux sons différents: _chiendent_;--puis les

_sons identiques s’écrivant avec des signes différents_. Ex.: _vingt,

vin, vain, vint; cène, saine, Seine, scène_;--les sons nuls s’écrivant

avec des annexes ou signes muets; ex.: _bah, choral, honneur, plomb,

chaud, froid, clefs, œufs, bourg, fusil, baril_, etc.

Dans les derniers chapitres de la deuxième partie, l’auteur s’occupe

des vices de l’écriture dite _orthographe de principes_. Nous avons

six marques différentes du pluriel: S, Z, X, T, NT, ENT (les _gens_,

vous _aimez_, les _cieux_, ils _vont_, ils _ouvrent_, ils _aimaient_).

Sur ces six marques, cinq sont en même temps des signes employés au

singulier: _bras, nez, doux, vent, pont_[219]. Certains mots tirés

des langues étrangères prennent notre marque du pluriel (_altos,

erratas, opéras, pianos, quatuors, villas, zéros_, etc.); d’autres

ne la prennent pas (des _alibi_, les _criterium_, les _choléra_,

les _crescendo_, etc.). Il passe en revue ensuite les différentes

irrégularités que l’on peut signaler dans l’orthographe des verbes, de

leurs temps et des participes.

[219] Il est regrettable que pour le mot _fils_ le singulier ne

puisse se distinguer du pluriel comme dans le latin, _filius_,

_filii_, comme en italien, _figlio_, _figli_, en espagnol _hijo_,

_hijos_. Ainsi, dans le cas de la raison sociale d’une maison

de commerce, comment savoir lorsqu’on lit Firmin Didot frères

et fils, par exemple, s’il y a un ou plusieurs fils? Il serait

désirable qu’on pût, au pluriel, recourir à l’emploi de la lettre

_s_ longue (_ſ_) pour le distinguer du singulier.

L’auteur termine cette seconde partie par un tableau très-animé

des inconvénients, pour la nation tout entière, qui résultent de

l’impossibilité (qu’il s’est efforcé d’établir) d’apprendre la

grammaire et l’orthographe.

La troisième partie est consacrée à l’exposition du système phonétique,

que je ne saurais dire être celui de M. Raoux, car la part de ses

devanciers, depuis Meigret et Ramus jusqu’à Domergue, Volney, Marle

et Féline, est si grande, dans l’édification des diverses parties de

la méthode, qu’elle devient de jour en jour une œuvre impersonnelle à

laquelle chacun se contente d’apporter une assise, soit même une simple

pierre.

«Tous les éléments phonétiques, dit-il, dont se composent les 150,000

ou 200,000 mots de la langue française et les autres milliers de mots

appartenant aux idiomes méridionaux se réduisent au chiffre de 43,

dont 25 primitifs ou fondamentaux (voyelles), et 18 modifications

(consonnes, articulations).»

Voici son alphabet phonétique (alphabet des sons) complet pour les

langues du nord et du midi de la France:

8 voyelles mères: _a, è, é, i, e, o, ou, u_.

8 modifications nasales: _an, ain, èn, in, eun, on, oun, un_.

9 modifications orales: _â, ê, ë, î, ï, eu, ô, oû, û_[220].

9 articulations dures: _p, f, t, q, l, r, ch, s, n_.

9 articulations douces: _b, v, d, g, ll, j, z, gn, m_.

[220] M. Raoux néglige deux voyelles distinctes reconnues par

Volney (voir p. 313): _eù_, clair, guttural: _cœur, peur,

bonheur_, différent de _eu_ profond, creux: _eux, deux, ceux_; et

l’_e_ que le savant académicien appelle _e_ gothique, sensible

dans ces mots: _que je me repente_, tandis que l’_e_ muet ou

féminin se rencontre dans _borne, ronde, grande_. L’auteur a

modifié, dans un supplément publié en 1866, son alphabet de 1865:

je ne connaissais pas cet opuscule lors de ma précédente édition.

J’en donne l’analyse plus loin.

«La linguistique comparée dira ce qui manque à cet alphabet

pour exprimer fidèlement les sons de tous les idiomes anciens et

modernes, c’est-à-dire pour être réellement universel. Ce qui est

certain, c’est que, malgré sa richesse, le languedocien actuel

ou le gallo-provençal contient trois sons de moins, l’_e_ muet,

l’_amplification eu_ et la nasale _eun_. La langue française a rejeté

ou laissé perdre les trois nasales _èn, oun, un_[221] et l’_e_

double aigu, qu’elle confond avec l’_i_. Et comme l’_ê_ et l’_è_ ne

sont pas pour elle deux sons réellement distincts, puisque ces deux

accents se substituent fréquemment l’un à l’autre[222], il en résulte

que le nombre des éléments phonétiques du français se réduit à 37,

savoir, 26 proprement dits (dont 8 voyelles et 18 consonnes), plus 5

modifications nasales et 6 orales.»

[221] Il ne s’agit pas ici de notre son _un_ dans _chacun_. M.

Raoux l’appelle _eun_ ou _e_ nasal, et le représente par _en_. Un

exemple éclaircira ce passage, un peu obscur dans son livre: dans

_charmant, tourment, coefficient, ennuyer_, c’est l’_a_ nasal

(_an_ de M. Raoux); dans _jardin_, il _tient_, c’est l’_è_ nasal

(_èn_ de M. Raoux); dans _immortel_, c’est l’_i_ nasal (_in_ de

M. Raoux); dans _chacun_, c’est l’_e_ muet nasal (_en_ de M.

Raoux). Nous n’avons pas, dit-il, dans notre langue l’_u_ nasal

qui apparaît dans les patois du Midi.

J’avoue que, n’étant pas familier avec les patois du Midi,

je ne puis me rendre compte de la valeur de cet _u_ nasal,

distinct, selon le professeur de Lausanne, de notre son _un_ dans

_quelqu’un, chacun_. Mais je suis fondé à penser que, puisque M.

Raoux interprète ce dernier son par _e_ nasal, et qu’il le nomme

_eun_, c’est qu’il prononce _e_ muet comme _eu_, ce qui est chez

nous une prononciation vicieuse.

[222] Exemple de l’_è_ dit ouvert: _succès, caisse, fer, mer,

fête, faîte_.

Pour former son alphabet _phonographique_, destiné à représenter

dans l’écriture l’alphabet des sons, ou _phonétique_, qu’il vient

d’établir, l’auteur a recours à deux principes qui servent de base à

la sténographie: _un seul signe simple pour chaque son simple_, et

réciproquement, _des signes modifiés pour des sons modifiés_, ou des

modifications de signe pour des modifications de son. Ces principes,

qui sont ceux de Port-Royal, ont été admis par presque tous les

réformateurs précédents.

Après avoir éliminé de l’alphabet nouveau les six lettres: _c, k, h,

x, y, w_, dont les unes représentent chacune plusieurs sons, dont les

autres sont affectées à un même son, et dont l’autre n’en représente

aucun (voir p. 356), l’auteur conserve de l’ancien alphabet les 20

signes suivants: _a, b, d, e, f, g, i, j, l, m, n, o, p, q, r, s, t,

u, v, z_. Les six autres sons simples sont représentés, dans l’ancien

alphabet, par quatre signes binaires: _ou, ch, gn, ll_, et par deux

signes modifiés _é_ et _è_. L’auteur adopte pour le son _ou_ le signe

proposé par Ramus et par Volney: ω. Le _ch_, articulation forte du _j_,

est figuré par cette même lettre sans boucle et sans point supérieur,

ȷ, le ℐ avec boucle conservant sa valeur ancienne de _j_.

La distinction entre les deux signes ȷ pour _ch_ et ℐ pour _j_ est bien

légère, surtout dans l’écriture: l’auteur aurait dû, ce me semble,

conserver au moins le point supérieur à ce dernier.

M. Raoux repousse pour _gn_ le signe _n_ tildé (_ñ_) adopté par

Buffier, Volney, Marle, Féline et Henricy. Il propose ce signe ŋ, qui

rappelle également la lettre _n_, et rentre dans la règle de symétrie

qu’il préconise, c’est-à-dire l’emploi de boucles pour représenter les

sons doux[223]. Il repousse également le λ proposé par le P. Buffier

pour _l_ ou _ll_ mouillé, et, en vertu du principe ci-dessus, adopte le

ℓ à boucle, réservant le _l_ sans boucle pour le _l_ ordinaire.

[223] M. Raoux aurait pu dire que cette règle est empruntée de

Ramus, qui dès 1562 (voir p. 192), l’avait mise en pratique, et

que son _n_ à jambage a été inventé par Meigret.

Ce système des boucles me paraît ingénieux en théorie, mais sujet

à inconvénients dans la pratique. L’alphabet réformé ne doit pas

seulement être appliqué dans l’impression; il doit aussi servir à

l’écriture cursive, et les boucles n’y constituent pas une notation

suffisamment distincte.

L’auteur a reculé devant l’introduction de nouveaux signes pour _é,

è_, et pour ses voyelles nasales _an, èn, in, on, en_. Il

donne au signe _ê_ la valeur phonétique de _eu_, au groupe _in_ la

valeur de _im_, et au groupe _en_ l’ancienne valeur de _eun_.

Ces changements d’emploi de signes anciens paraissent une transaction

malheureuse: il fallait, dans un système qui aspire à une complète

rénovation graphique, éviter toute capitulation, toute équivoque avec

l’ancienne écriture passée en habitude et que les novateurs voudraient

proscrire. Et quant aux voyelles nasales, qui se rencontrent de 8

à 10 fois en 30 mots, il n’aurait pas dû leur conserver le signe

_binaire_ qui a encouru toutes ses sévérités. En les remplaçant par

un signe simple, il eût obtenu une économie notable dans l’écriture

et l’impression, et eût restitué à ces voyelles, encore méconnues de

nos grammairiens, le caractère de voyelle simple. Domergue et Féline

n’avaient pas ainsi sacrifié sur l’autel des anciens dieux. Il est

vrai que la suppression de ces _n_ parasites, leur remplacement par

un trait diacritique, donnait à leurs pages une apparence hétéroclite

devant laquelle M. Raoux aura sans doute reculé. Cependant, durant

trois siècles, l’œil des lecteurs du latin et du français était

accoutumé à voir ainsi écrits ou imprimés: _bõte, tẽps, chãgemẽt,

cõditiõ, amãt, veniũt_, les mots que nous figurons par: _bonté, temps,

changement, condition, amant, veniunt_. Reprendre cette forme archaïque

de la voyelle nasale eût mieux valu, ce me semble, que toute autre

combinaison, et ce système ancien, si simple et si rationnel, mérite

d’être pris en grande considération.

«En résumé, dit l’auteur, l’alphabet phonographique conserve: 20

lettres de l’alphabet actuel;--2 lettres modifiées par des accents

(_é, è_);--2 signes modificateurs de sons (accent circonflexe et _n_

nasal).

«Il élimine: 6 lettres proprement dites (_c, h, k, x, w, y_);--6

signes binaires (_eu, ou, au, ch, gn, ll_);--2 signes modificateurs

(cédille et tréma).

«Il dédouble les formes du _j_ et du _l_ pour représenter leurs deux

sons similaires;--il rectifie trois signes binaires (_èn, in, en_).

«Enfin, il ajoute deux signes nouveaux pour _ll_ mouillé et le son

_ou_.»

Voici le nouvel alphabet complet, avec l’indication des valeurs

nouvelles:

a ℐ (j) p î

b ȷ (ch) q ê (eu)

d l r ô

e ℓ (mouillé) s û

è m t an

é n u èn (in)

f ŋ (gn) v in (im)

g o z on

i ω (ou) â en (eun)

Dans le nouveau système, les 26 caractères de l’alphabet ne changent

jamais de valeur phonétique, quels que soient les signes qui les

précèdent ou les suivent dans la composition des mots. Exemple:

_habit_ _abi_ | _chiquenaude_ _ȷiqenode_

_anneau_ _ano_ | _pré aux clercs_ _pré ô qler_

_ôter_ _oté_ | _pré aux clercs_ _pré ô qler_

_chapeau_ _ȷapô_ | _chocolatier_ _ȷoqolatié_

_agneau_ _aŋô_ | _perplexité_ _perpléqsité_

_heureux_ _êrê_ | _sexagénaire_ _seqsagénère_

_boule_ _bωle_ | _construction_ _qonstruqsion_

_homme_ _ome_ | _strictement_ _striqteman_

_femme_ _fame_ | _strychnine_ _striqnine_

_chacun_ _ȷaqen_ | _emprunteuse_ _anprentêze_

_oiseau_ _ωazo_ |

L’auteur pose (p. 194) ce principe, sur lequel je crois devoir appeler

toute l’attention des novateurs en orthographie: _Maintien de tous

les signes utiles pour l’intelligence des mots et des phrases et pour

l’euphonie de la langue parlée; élimination de tous les autres signes._

«On écrira donc, continue M. Raoux, toutes les lettres grammaticales

qui servent à éclaircir le sens des mots et des phrases, à lever

des doutes, à faire disparaître des équivoques ou à prévenir des

hiatus et des consonnances désagréables. Toutefois, on distinguera

les lettres actives ou phonétiques des lettres passives ou muettes,

en les séparant par un tiret indiquant que ces dernières n’ont

pas droit aux honneurs de la prononciation, et ne sont que des

signes additionnels dont la destinée est de disparaître lorsque la

langue parlée aura comblé ses fâcheuses lacunes et réduit le nombre

exorbitant de ses homophones.

«Ainsi l’on écrira le _r_ de l’infinitif et le _z_ de l’impératif

(en les séparant par un tiret) toutes les fois que le sens de la

phrase ne permettra pas de les distinguer l’un de l’autre, ainsi que

du participe passé, c’est-à-dire lorsqu’on hésitera entre les trois

homophones _é, er, ez_ des verbes de la première conjugaison: _aimé,

aime-r, aime-z, travaillé, travaille-r, travaille-z_. On écrira

encore: montéZ à cheval; il boiT et mange bien; je voudrais qu’il

allâT avec vous, etc., afin d’éviter des hiatus et des consonnances

peu agréables pour l’oreille, mais on ne séparera pas ces lettres

euphoniques par un tiret, comme les signes affectés de mutisme.»

Cette citation suffit pour faire écrouler tout le système de M. Raoux,

et il prononce lui-même, sans s’en apercevoir, la condamnation de la

phonographie comme écriture usuelle de la langue française, comme

méthode même d’enseignement dans les classes élémentaires.

En effet, l’auteur reconnaît, avec une bonne foi parfaite, la nécessité

de _fixer le sens des mots ainsi que des phrases_, de _lever tous

les doutes_, de _faire disparaître les équivoques_, de _prévenir

les hiatus_ et _les consonnances désagréables_. N’est-ce pas là, je

le demande, une tâche impossible à quiconque n’a pas préalablement

acquis la connaissance la plus approfondie, la plus minutieuse de la

langue française? Nous voici ramenés, avant d’aborder l’étude de la

nouvelle écriture, à cette grammaire si complexe, avec ses milliers

d’exceptions et de sous-exceptions, objet de tant de malédictions de la

part des novateurs. Bien plus, pour accorder ces temps de verbes, ces

participes, ces substantifs, ces adjectifs; pour leur conserver sur le

papier ces marques euphoniques exigées par notre oreille; pour figurer

en phonographie les nombreux homonymes avec l’orthographe étymologique

qui les distingue[224], l’étude de la grammaire française ne suffit

plus: la connaissance complète du latin et de la basse latinité est

indispensable, ainsi qu’une teinture du grec. Quel trouble pour les

adeptes de cette nouvelle tachygraphie, auxquels on prescrit de figurer

uniquement le son, s’il leur faut combiner les deux systèmes, l’ancien

et le nouveau, et s’arrêter avant d’écrire une phrase pour tenir compte

des difficultés de l’étymologie et des exigences de la syntaxe!

[224] Voir ce que j’ai dit plus haut, p. 96, de l’orthographe des

homonymes, _saint, sein_, etc., et la discussion de M. Vanier

sur le même sujet, p. 326. J’ajouterai que dans tout système

phonographique on devra conserver l’ancienne orthographe pour les

noms propres, les noms de lieux, etc.

Que deviennent alors les 50 millions d’artisans, de pauvres enfants, de

manouvriers des villes et des campagnes qui, en France, en Belgique, en

Suisse, dans tous les pays de langue française, devaient être émancipés

de l’ignorance en une ou deux saisons d’école? Les voilà ramenés aux

difficultés de la grammaire et aux études grecques et latines dont on

prétendait les dispenser.

Quant à ceux qui ont reçu cette instruction si pénible à conquérir,

peut-on espérer qu’ils adoptent jamais une nouvelle manière d’écrire,

même simplifiée, si elle ne les dispense pas de se rappeler

continuellement l’ancienne, pour la solution des cas litigieux?

L’étranger instruit, mais peu exercé à la prononciation, le savant,

le législateur, ne croiront jamais parvenir à être bien compris

dans cette écriture figurative des sons. Chacun des mots anciens,

par sa configuration devenue familière, par les radicaux si souvent

transparents sous l’enveloppe graphique, réveille pour nous le souvenir

de ses congénères et de sa signification[225].

[225] Voir aussi p. 96 et 374.

Sans doute, s’il s’agissait uniquement de former un peuple ignorant,

sans passé littéraire, à une rapide connaissance de la lecture et de

l’écriture française, la méthode phonétique aurait de grands avantages;

mais pour une nation riche d’une littérature qui date de huit siècles,

ses vocables, ses syllabes même, font, pour ainsi dire, partie

intégrante de son histoire intellectuelle; les transformer de fond en

comble, c’est rompre la chaîne non interrompue des traditions où s’est

formé son génie.

Dans les chapitres, suivants, M. Raoux applique son système de

phonographie à plusieurs langues de l’Europe. En ajoutant à son

alphabet des signes de l’_e_ double aigu (_ë_), l’_i_ mouillé (_ï_),

et les trois nasales _én, ωn, un_, il possède, d’après l’auteur,

la gamme complète des sons du bel idiome des troubadours. Quant à la

transcription de l’italien, je n’en vois pas trop l’utilité pour nous,

surtout quand on renonce à figurer l’accent tonique.

J’en dirai autant de l’espagnol et du latin, à l’écriture

phonographique desquels l’auteur consacre quelques pages. Sa

transcription de l’allemand, pour être fidèle, nécessiterait l’addition

de nouveaux signes pour le _h_ et le _ch_ fortement aspirés. Mais c’est

pour nous transcrire fidèlement la prononciation de l’anglais que la

nouvelle méthode serait inappréciable. Elle remplacerait avec une

supériorité incontestable le système de voyelles chiffrées usité dans

les meilleurs dictionnaires anglais-français.

Il serait donc désirable qu’en tête des dictionnaires anglais, arabes,

turcs, aussi bien que de ceux des patois des langues de l’Europe,

on représentât la prononciation dans un système phonographique

perfectionné et convenu entre les linguistes. Une page, placée en tête

de chacun de ces lexiques, suffirait pour tracer toutes les règles

de lecture de cet alphabet véritablement phonétique. Avec l’aide du

temps, les personnes studieuses en prendraient l’habitude, et le pas,

difficile à franchir, pour la constitution d’un alphabet européen et

d’une écriture européenne serait plus tôt accompli. Je m’unis donc,

pour cette application importante, aux vues de l’auteur, si bien

développées dans ses dernières pages, que je dois renoncer à analyser.

Cet art nouveau, auquel il s’est voué, n’a pas encore dit son dernier

mot; il est en instance devant les corps savants, les universités

et les académies. Loin de faire reculer la philologie comparée et

la science rationnelle du langage, il ne peut que leur procurer de

nouveaux moyens d’analyse.

Dans le _Supplément_ à l’ouvrage précédent, publié un an plus tard, et

dont je n’avais pas connaissance lors de ma première édition, M. Raoux

reprend la question de la constitution de l’alphabet phonographique

d’après les observations qui lui ont été transmises par les différents

comités fondés en Suisse, en Belgique et en France, pour la réforme

orthographique. La majorité des phonographes qui les composent s’étant

prononcée pour l’adoption d’un alphabet sans signes nouveaux[226], il a

cru devoir acquiescer à ce vœu, tout en réservant son alphabet primitif

pour une phase ultérieure de la reforme.

[226] M. Raoux explique ainsi le recul de la phonographie, du

moins quant à la théorie, qui s’est produit à Lausanne après la

publication de son livre: «Peu de temps après la publication

du prospectus de cet ouvrage, des lettres d’encouragement et

des témoignages d’adhésion nous parvinrent en grand nombre

et plusieurs organes de la presse libérale nous offrirent

spontanément leur concours. Depuis l’impression de l’_Orthographe

rationnelle_ (décembre 1865), la question se posa plus nettement

et les phonographes se mirent à l’œuvre en Suisse et au

dehors. Des comités s’organisèrent dans les cantons de Vaud,

de Neufchâtel, de Berne et de Genève et dans le département de

l’Ardèche, pour étudier cette importante réforme, au double point

de vue de la théorie et de la pratique.

«Dès le début de ces travaux collectifs, deux opinions se

trouvèrent en présence, celle des _partisans_, et celle des

_adversaires_ des signes _nouveaux_. Après bien des lettres, des

circulaires et des explications échangées, pendant plusieurs

mois, ce fut la dernière opinion qui obtint la majorité.»

Voici les motifs sur lesquels s’appuie cette majorité:

«1º La réforme alphabétique est beaucoup moins importante et

beaucoup moins pressante que la réforme des deux orthographes

_lexicologique_ et _grammaticale_, dans lesquelles se concentrent

presque tous les vices et tous les inconvénients du système

graphique actuel. 2º La création et l’emploi de nouveaux signes

pouvaient présenter des difficultés de nature à compromettre

ou retarder le succès de la réforme, sous trois points de vue:

accord des phonographes;--habitudes graphiques de la génération

présente;--moyens pratiques d’exécution en typographie.»

Je forme le vœu sincère que M. Raoux, dont le lecteur a pu

apprécier la fermeté d’intelligence et la sagacité critique,

revienne à des principes moins absolus, en abandonnant une voie

dans laquelle le succès me semble impossible.

Il rétablit d’abord un signe distinctif de _è_ et _ê_ (_arène_ et

_tête_, _hère_ et _hêtre_, _herbette_ et _air bête_, _pelle_ et

_bêler_); de _eu_ et _eû_ (_jeune_ et _jeûne_, les deux syllabes de

_jeûneur_); le signe de _h_ aspiré (_halte, haro, hue, hardi, hé!

ho!_). Voici donc son nouvel alphabet _phonétique_ pour le français

seulement:

VOYELLES | CONSONNES

╭---------------------------------╮|╭--------------------------------╮

MÈRES DÉRIVÉES | COLLATÉRALES | DÉRIVÉES

╭------------------╮|╭-------------╮|╭----------------╮

ou primitives. amplifiées. nasales.| dures. douces.| dures. mouillées.

| |

a â a<n> | p b | l <l>l [‡]

è ê è<in> | f v | n <g>n

é | t d |

i î i<n> | q g | ISOLÉES.

e e<u> e<û> e<un> | ch j | m

o ô o<n> | s z | r

ou oû | | h

u û | |

[‡] Dans ce tableau les lettres entourées ainsi <n> représentent

des petites lettres en indice dans l'original.

Les lettres doivent être prononcées suivant la nouvelle épellation,

_pe, be, te_, etc., et les petites lettres indiquent des

modifications faites aux sons radicaux ou primitifs.

Voici maintenant le nouvel alphabet phonographique de l’auteur:

VOYELLES || CONSONNES

╭------------------╮ || ╭------------------╮

a â an || p b | l ḷ

è ê èn || f v | n gn

é || t d | m

i î in || q g | r

e eu eû un || ch j | h

o ô on || s z |

ou oû || |

u û || |

«Total: 22 lettres différentes et 5 signes modificateurs (_u, n,

g_, ^, .). On devra, pour l’impression, faire fondre des lettres à

liaison continue pour _an, èn, in, eu, eû, un, on, ou, oû, gn, ch_,

afin de leur restituer l’apparence de signes uniques.

«Les lettres éliminées _c, k, x, y, w_, devront être maintenues

pendant un certain temps pour l’écriture des noms propres.

«Le signe _gn_, ayant aujourd’hui deux valeurs phonétiques (_nieu_

et _guene_, dont la dernière n’appartient pas à l’alphabet en sa

qualité de diphthongue), sera uniquement affecté au son de _n_

mouillé (_campagne_), ce qui le distinguera clairement du double son

_guene_, qui s’écrira _gen_ (Agnès, _Agnès_; gnomon, _genomon_).»

Le signe binaire _ll_ se trouvant dans le même cas, et la juxtaposition

de l’_i_ ne suffisant pas à distinguer ses deux valeurs phonétiques,

représentera uniquement le _l_ redoublé dur (_illicite, illimité,

ville_). Le _l_ mouillé (dans _fille, bille_) qui, en sa qualité de

_monophone_, fait réellement partie de l’alphabet, sera représenté par

un _l_ pointé en-dessous, afin que la typographie n’ait point de signe

nouveau à créer, puisqu’un _j_ renversé remplira parfaitement le but.

L’auteur termine ce supplément par quelques exemples de la nouvelle

orthographe, que les phonographes intitulent réforme _scripturale_:

Orthographe Phonographie. | Orthographe Phonographie.

actuelle. | actuelle.

|

physique _fiziqe_ | hennir _anir_

philosophie _filozofie_ | prompt _pron_

rhythme _ritme_ | fille _fiḷe_

chronique _qroniqe_ | illettré _illétré_

chrétien _qrétièn_ | homme _ome_

ichthyologie _iqtiolojie_ | femme _fame_

harangue _arange_ | catarrhe _qatare_

théophilanthropie _téofilantropie_ | Jeanne _jane_

accueillir _aqeuḷir_ | Jeanne _jane_

quand _qan_ | hasard _azar_

heureux _eureu_ | quincaillier _qènqaḷé_

temps _tan_ | hygiène _ijiène_

oiseau _ouazô_ | agneau _agnô_

quiproquo _qiproqo_ | gnomon _genomon_

haïr _air_ | hareng _aran_

«L’ignoranse du vouazèn è t un danjé q’on devrè qonȷuré, ne fuse qe

par égoizme, qome on va ô seqour de sa mèzon qan t èle brule.» (Jules

Macé.)

«Lè jeune z èntelliȷanse son qome dè bouton de fleur qe lon orè

plonjé dan lô boụlante; èle z on perdu leur forse vitale dan le

chôdron fuman de la moderne éduqasion.» (A. de Humboldt.)

«Tan qe l’iȷiène publiqe é la morale universèle ne seron pa

sérieuzeman t anségnée dan toute lè z éqole primère, le flô du mal

montera toujour.» (Raoux.)

Cette écriture, ainsi dépouillée des signes nouveaux que l’auteur avait

proposés dans le corps de son livre, ressemble beaucoup à celle que M.

Marle avait adoptée en 1829 dans son _Appel aux Français_. Elle offre

les mêmes avantages et encourt les mêmes reproches, sur lesquels il me

semble inutile de revenir.

ALBERT HETREL, correcteur d’imprimerie. _Code orthographique,

monographique et grammatical. Nouvelle méthode donnant

immédiatement la solution de toutes les difficultés de la langue

française._ Deuxième édition. Paris, Larousse et Boyer, 1867, in-12

de XXIII et 276 pp.

M. Émile de Girardin a accepté la dédicace de cet intéressant ouvrage.

De la lettre qu’il adresse à l’auteur à ce sujet, je crois devoir

extraire les passages suivants:

«Je n’accepte pas l’expression de votre reconnaissance, mais

j’accepte la dédicace de votre livre. Il est curieux, ce qui le

rendra instructif. Du désir qu’il donne de le parcourir naîtra

bientôt l’habitude de le consulter.

«Que d’innombrables fautes journellement commises il relève! Que

d’inexplicables contradictions, passant généralement inaperçues, il

signale!

«Mais ce qu’il révèle surtout, c’est à quel point l’arbitraire règne

encore, en France, dans le langage. Où les exceptions à la règle sont

si nombreuses, ne peut-on pas dire de la règle qu’elle n’est qu’une

exception à l’exception et qu’il n’y a pas de règle? Le langage est

un art; il n’est pas encore une science. Ce qu’il faudrait, c’est

qu’il en devînt une. L’art vaut ce que vaut l’artiste; la science

vaut par elle-même. Ce qui caractérise l’art, c’est la personnalité,

c’est la diversité; ce qui caractérise la science, c’est

l’universalité, c’est l’unité. Ce qui la caractérise encore, c’est

d’être essentiellement progressive, c’est de tendre constamment à

convertir les obstacles en moyens et les problèmes en solutions. Si,

au lieu d’être un art, le langage était une science, il n’épargnerait

rien pour devenir de plus en plus simple, de plus en plus précis, de

plus en plus facilement correct. La règle ne fléchirait plus sous

l’exception; ce serait l’exception qui disparaîtrait sous la règle.

Si la science du langage était moins imparfaite, croit-on que l’art

du langage y perdît? Je ne le crois pas.

«Partout, en Europe, les peuples abaissent maintenant les barrières

qu’ils s’appliquaient autrefois à rendre infranchissables... Une

barrière qui ne s’est pas abaissée, c’est celle que met entre

les nations la différence des langues. Arrivera-t-on, un siècle

ou l’autre, à l’adoption d’une langue universelle? Je n’en doute

point... Chemins de fer et télégraphes électriques, ces inventions

d’hier, mènent chacune des grandes parties du monde à l’unité

d’usages et de lois, de mœurs et de modes, de mesures et de monnaies.

A son tour, cette unité mènera à l’unité de langue, comme une

conséquence mène à une autre conséquence. Cette langue commencera par

n’être qu’une langue auxiliaire, deviendra la langue internationale,

et finira par être la langue définitive. De cette langue, que

la nécessité s’appliquera à rendre aussi simple que possible,

disparaîtront tous les mots qui n’ont plus de sens, tous les mots qui

n’ont pas de sens, tous les mots qui ont plusieurs sens. Il y aura un

mot pour chaque chose, mais pour chaque chose il n’y aura plus qu’un

seul mot. Formation, déclinaison, genre, orthographe et prononciation

des mots, conjugaison des verbes, seront assujettis à des règles

invariables, faciles à apprendre, faciles à retenir.

«Il fut un temps où généralement le paysan français ne savait parler

que le patois de sa province. Il est rare maintenant, et il devient

chaque jour plus rare, que ce paysan ne sache pas à la fois et le

patois de «son pays» et la langue de sa patrie. On peut même ajouter

que, depuis que le paysan apprend l’une, il désapprend l’autre. Les

patois s’en vont; je me trompe, il faut dire: ils se succèdent;

car un temps viendra où, l’Europe ayant sa langue commune, parler

allemand, parler anglais, parler espagnol, parler français, parler

italien, ce sera parler patois. Mais jusqu’à ce que ce temps arrive,

temps qui peut être proche, mais temps aussi qui peut être loin, tout

ce qui aura pour but et pour effet de dévoiler les difficultés et

les irrégularités dont les langues actuelles sont hérissées méritera

d’être hautement et chaudement encouragé.»

L’auteur du _Code orthographique_ ne s’est pas donné pour but de

redresser les contradictions et les vices de notre écriture, mais

seulement de présenter en bon ordre et d’une façon claire et facilement

saisissable la solution de toutes les difficultés qui se rencontrent

dans l’emploi de nos meilleurs lexiques. Il s’exprime ainsi à ce sujet:

«Pendant sa longue carrière de correcteur d’imprimerie, l’auteur n’a

pas manqué de se convaincre qu’il y a dans la langue un grand nombre

de points douteux, au sujet desquels les écrivains les plus habiles

sont exposés à faire des fautes. Nécessairement ces fautes ont dû

passer des milliers de fois sous ses yeux, comme sans doute le prêtre,

pendant la durée de son sacerdoce, entend chaque jour, au tribunal de

la pénitence, confesser à peu près les mêmes péchés. Il arrive parfois

aux littérateurs d’employer des expressions condamnées par l’Académie

ou de s’écarter des règles qu’elle a exposées et consacrées. Les

dictionnaires sont si incomplets, si fatigants à consulter, que le plus

souvent les gens de lettres hésitent à entreprendre des recherches

PRESQUE TOUJOURS INUTILES, et préfèrent s’en rapporter au correcteur,

qui, par profession, est obligé de connaître imperturbablement toutes

les espèces de difficultés.

«Et pourquoi la plupart des recherches sont-elles infructueuses? C’est

qu’un grand nombre de solutions manquent dans ces livres, et que celles

qui s’y trouvent sont rarement classées à l’endroit même où l’écrivain

qui en a besoin pourrait être tenté de les chercher. On les a semées

au hasard, un peu partout, et comme personne n’a le temps de lire en

entier un volumineux dictionnaire, personne ne les connaît, et chacun

se fait à soi-même sa langue, selon son caprice ou selon son goût.»

M. Hetrel s’est proposé d’apporter un remède efficace à ce grave

inconvénient. Pendant une vingtaine d’années passées à corriger des

épreuves, il a soigneusement pris note des cas _douteux_, à mesure

qu’ils se présentaient dans ses lectures. Étudiant sans cesse les

dictionnaires et les grammaires, cherchant des exemples dans les

écrivains les plus célèbres et comparant entre elles les diverses

autorités en matière d’orthographe et de langage, il s’est enfin arrêté

aux solutions qu’il publie aujourd’hui.

Le _Code orthographique_ est divisé en six catégories:

I. DIFFICULTÉS GRAMMATICALES ET SYNTAXIQUES. Singulier et pluriel.

Conjugaison des verbes irréguliers et de certains autres.

Prononciation. Participes. Adjectifs verbaux. Inversions. Médecine.

Chimie. Botanique. Principales omissions de l’Académie. Cacologie, ou

omnibus de l’écriture et du langage.

II. SINGULIER ET PLURIEL de tous les substantifs qui prennent le

trait d’union,--l’apostrophe,--de ceux qui s’écrivent en un seul

mot;--des mots autrefois unis par le tiret qui maintenant doivent

être séparés par une _espace_.

III. ACCENTUATION. Accent aigu. Accent grave. Accent circonflexe.

Tréma. Élision. Résumé. Mots qui ne prennent point d’accent. Mots

accentués.

IV. DOUBLES ET SIMPLES. Adverbes terminés par _mment_ et _ment_.

Certains mots qui se prononcent de même, ou à peu près, dont

l’orthographe est différente. _Ch_ se prononçant _k_. Mots qui

prennent deux _h_. _H_ intérieure. _H_ aspirée. Place que l’_h_ doit

occuper dans plusieurs mots. _I_ après deux _l_. _L_ mouillées ou

non. Leur prononciation. Verbes en _eler_ et _eter_. Mots en _otte_

et _ote_. Verbes en _otter_ et _oter_. Mots prenant l’_y_. Place de

l’_y_ et de l’_i_ dans certains mots.

Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours · 第 63 / 124 题