JEAN-ÉTIENNE-JUDITH FORESTIER BOINVILLIERS-DESJARDINS, membre
correspondant de L’Institut de France. _Grammaire raisonée ou cours
théorique et pratique de la langue française._ Paris, 1802, in-8 de
526 pp.
Ce savant grammairien figure au nombre des réformateurs les plus
modérés. Il n’admet pas de séparation entre la langue française et
le latin dont l’étude lui paraît indispensable pour la connaissance
du système de l’orthographe française. Fidèle sur tous les points à
l’étymologie, il n’adopte que les changements qui s’y conforment,
de sorte que sa réforme porte presque exclusivement sur les doubles
consonnes, qu’il remplace par les simples là seulement où elles sont
d’accord avec les primitifs latins. Cette amélioration constitue déjà
un pas en avant, mais reste imparfaite puisque dans certains mots elle
se conforme à l’étymologie latine, contrairement à la prononciation.
Boinvilliers a fait un code d’orthographe à l’usage des lettrés, et par
conséquent ne se soucie pas de la régularité qui doit être l’âme de
tout système d’écriture rationnelle.
Il écrit donc: _nourir, étoner, doner, conaître, apartenir, quiter,
atendre, ariver, honeur, home, persone, acord, someil_, etc., et d’un
autre côté: _différer_ et _différence, commettre_ et _commission,
approuver_ et _approbation_, etc.
Dans les mots où la pénultième se trouve être un _e_ muet suivi
immédiatement de la double consonne, il le remplace par un _è_ après
la suppression de la consonne. Exemples: _tèle, bèle, cète, anciène,
cruèle, qu’il viène_. Il écrit _énemi_ avec un _e_ aigu. Il remplace
par l’_s_ l’_x_ final des substantifs et des adjectifs pour les
conformer à la règle générale de la formation du féminin, ex.: _épous,
épouse, heureus, heureuse_.
Il écrit avec un _c_ tous les adjectifs dont le substantif
correspondant possède le _c_ à la désinence, comme _confidenciel_
(confidence), _substanciel_ (substance), _essenciel_ (essence),
_pénitenciel_ (pénitence), et avec un _t_ ceux où cette consonne existe
dans le primitif, comme _séditieus_ (sédition), _factieus_ (faction),
ou qui ne dérivent pas d’un substantif, comme _captieus_ (capter).
Il écrit avec Voltaire _nous fesons, bienfesant, malfesant_.
Il remplace l’_y_ par l’_i_ partout où il ne représente pas deux _i_,
et il écrit avec beaucoup de raison: les _ieux, venez i_ (_i_ venant
de _ibi_).
Il est inutile d’ajouter qu’il conserve partout les _ph_ et _th_
étymologiques.
URBAIN DOMERGUE, de l’Institut. _La prononciation françoise,
déterminée par des signes invariables, avec application à divers
morceaux, en prose et en vers, contenant tout ce qu’il faut
savoir pour lire avec correction et avec goût; suivie de notions
orthographiques et de la nomenclature des mots à difficultés._
Paris, F. Barret, l’an V, in-8 de 302 pp.--_La prononciation
françoise, où l’auteur a prosodié, avec des caractères dont il est
l’inventeur, sa traduction en vers des dix églogues de Virgile et
quelques autres morceaux de sa composition; augmentée d’un tableau
des désinences françoises, pour faciliter l’étude des genres.
Manuel indispensable pour les étrangers, amateurs de cette langue,
infiniment utile aux François eux-mêmes._ Seconde édition. Paris,
librairie économique, 1806, in-8 de 3 ff. 540 pp., plus 3 ff.
Les travaux de Domergue sur la langue française remontent à 1778. C’est
à cette époque qu’il fit paraître sa _Grammaire française simplifiée_
(in-12), réimprimée en 1792. En 1784, il fonda à Lyon le _Journal de la
langue française_, qui fut continué jusqu’en 1791. En 1790, il publia
le _Mémorial du jeune orthographiste_ (in-12). Revenu à Paris, il forma
la _Société des amateurs et régénérateurs de la langue française_, dont
sortit plus tard le _Conseil grammatical_, tribunal officieux dont le
rôle était de donner des solutions aux questions grammaticales offrant
des difficultés. Ces _solutions_ furent publiées en 1 vol., en 1808. On
a encore de cet académicien deux opuscules sur l’orthographe: _Exercice
orthographique_ (Paris, 1810, in-12), et les _Notions orthographiques_.
Bien que je n’aie pu me procurer ces ouvrages, j’ai cru utile de les
mentionner bibliographiquement.
La partie critique dans le travail de cet académicien n’a pas
l’importance que les autres novateurs ont cru devoir lui donner à
l’appui de leur système.
«Si notre alphabet étoit bien fait, dit Domergue, p. 177, si chaque
son étoit exprimé par un signe qui lui convînt toujours, qui ne
convînt qu’à lui, la connoissance de l’alphabet seroit la clé de la
prononciation. Mais notre langue parlée a 40 éléments (voir plus
loin, p. 359), et nous n’avons que 24 lettres. Encore, ces lettres
trompent-elles sans cesse l’œil par des sons contraires aux signes,
l’oreille par des signes contraires aux sons. Tâchons de mettre
d’accord les deux sens particulièrement consacrés à la parole, la
vue et l’ouïe. Que dans l’alphabet que je destine à réfléchir la
prononciation, comme une glace fidèle réfléchit les objets, ces deux
principes soient invariablement suivis: 1º autant de signes simples
que de sons simples; 2º application constamment exclusive du signe au
son.»