OPINIONS DE PLUSIEURS MEMBRES DE L’ACADEMIE FRANÇAISE ET DE L’ACADÉMIE
DES BELLES-LETTRES SUR L’ORTHOGRAPHE ET LA RÉFORME ORTHOGRAPHIQUE.
(On trouvera plus loin, dans l’Appendice D, l’analyse des méthodes
orthographiques proposées par plusieurs d’entre eux.)
Nicolas PERROT D’ABLANCOURT, membre de l’Académie en 1637. Partisan,
ainsi que Bossuet et Corneille, de la simplification de l’orthographe,
il s’exprime ainsi dans la préface de sa traduction de Thucydide
(Paris, 1622, in-fol.):
«Avant que de finir il sera bon de mettre icy quelques remarques
touchant l’Ortografe et la Grammaire..... Je suy l’ortografe
moderne qui retranche les lettres superfluës et je ne mets qu’un
T à _ataquer_, à _atendre_, pour empescher qu’on ne s’abuse à la
prononciation. Et ceux qui soustiennent l’opinion contraire ne
sçauroient nier que l’Ortografe ne se soit purifiée peu à peu puisque
les langues ne sont jamais si parfaite que lorsqu’elles s’eloignent
le plus de leur origine, et qu’elles ont perdu, s’il faut ainsi dire,
les marques de l’enfance.»
Dans l’avertissement, qui n’a que six feuillets, j’ai recueilli des
mots ainsi écrits:
_Acuser, afaire, afection, alumer, aparence, aparent,
apeler, aprendre, aquerir, atacher, atribuer, avanture,
condanner, le diférent, embaras, exemter, faloir_ (il a
falu), _flater, flote, frase, lute, metempsycose, moquer,
ocasion, ofrir, raport, raporter, soufrir, stile_; il
écrit _modelle, fidelle, infidelle_; je _voy_, je _suy_; il
supprime le _d_ à je _prens_, je _vens_; le _p_ à _tems_; il écrit
_qu’ils vinsent_ et omet le _d_ et le _t_ dans les pluriels: les
_grans hommes, les defaus_, etc. Il écrit aussi: _Philipe,
Peloponese, Quersonese, Carès, Kios_ (l’île de Chio).
PIERRE CORNEILLE, membre de l’Académie française en 1647, s’est
beaucoup préoccupé de l’orthographe. Il désirait sinon une réforme
complète, du moins plus qu’une régularisation. Trente ans avant la
première édition du Dictionnaire de l’Académie, en tête de l’édition de
luxe donnée par lui-même en 1664 (le _Théâtre de P. Corneille, reveu
et corrigé par l’autheur_, impr. à Rouen, 2 vol. in-fol.), il s’exprime
ainsi dans un _Avis au lecteur_:
«Vous trouuerez quelque chose d’étrange aux innouations en
l’Ortographe que j’ay hazardées icy, et ie veux bien vous en rendre
raison. L’vsage de nostre langue est à present si épandu par toute
l’Europe, principalement vers le Nord, qu’on y voit peu d’Estats où
elle ne soit connuë; c’est ce qui m’a fait croire qu’il ne seroit
pas mal à propos d’en faciliter la prononciation aux estrangers,
qui s’y trouuent souuent embarrassez par les diuers sons qu’elle
donne quelquefois aux mesmes lettres. Les Hollandois m’ont frayé le
chemin, et donné ouuerture à y mettre distinction par de differents
caracteres, que jusqu’icy nos imprimeurs ont employé indifferemment.
Ils ont séparé les _i_ et les _u_ consones d’auec les _i_ et les
_u_ voyelles, en se seruant tousiours de l’_j_ et de l’_v_ pour
les premieres, et laissant l’_i_ et l’_u_ pour les autres, qui
jusqu’à ces derniers temps auoient esté confondus..... Leur exemple
m’a enhardy à passer plus auant. I’ay veu quatre prononciations
differentes dans nos _ſ_ et trois dans nos _e_, et j’ay cherché les
moyens d’en oster toutes ambiguïtez, ou par des caracteres differens,
ou par des régles generales, auec quelques exceptions. Ie ne sçay si
j’y auray reüssi, mais si cette ébauche ne déplaist pas, elle pourra
donner iour à faire vn trauail plus acheué sur cette matiere, et
peut-estre que ce ne sera pas rendre vn petit seruice à nostre langue
et au public.
«Nous prononçons l’_s_ de quatre diuerses manieres: tantost nous
l’aspirons, comme en ces mots, _peſte, chaſte_; tantost elle
allonge la syllabe, comme en ceux-cy, _paſte, teſte_; tantost elle
ne fait aucun son, comme à _eſblouïr, eſbranler, il eſtoit_;
et tantost elle se prononce comme vn _z_, comme à _preſider,
preſumer_. Nous n’auons que deux differens caracteres, _ſ_ et _s_,
pour ces quatre differentes prononciations: il faut donc establir
quelques maximes generales pour faire les distinctions entieres.
Cette lettre se rencontre au commencement des mots, ou au milieu,
ou à la fin. Au commencement elle aspire toujours: _ſoy, ſien,
ſauuer, ſuborner_; à la fin, elle n’a presque point de son, et ne
fait qu’allonger tant soit peu la syllabe, quand le mot qui suit se
commence par vne consone, et quand il commence par vne voyelle, elle
se détache de celuy qu’elle finit pour se joindre auec elle, et se
prononce toûjours comme vn _z_, soit qu’elle soit précedée par vne
consone ou par vne voyelle.
«Dans le milieu du mot, elle est, ou entre deux voyelles, ou aprés
vne consone, ou auant vne consone. Entre deux voyelles elle passe
tousiours pour _z_, et aprés vne consone elle aspire tousiours,
et cette difference se remarque entre les verbes composez qui
viennent de la mesme racine. On prononce _prezumer, rezister_, mais
on ne prononce pas _conzumer_, n’y _perzister_. Ces régles n’ont
aucune exception, et j’ay abandonné en ces rencontres le choix des
caracteres à l’imprimeur, pour se seruir du grand ou du petit, selon
qu’ils se sont le mieux accommodez auec les lettres qui les joignent.
Mais ie n’en ay pas fait de mesme, quand l’_ſ_ est auant vne consone
dans le milieu du mot, et ie n’ay pû souffrir que ces trois mots,
_reſte, tempeſte, vous eſtes_, fussent escrits l’vn comme l’autre,
ayant des prononciations si differentes. I’ay reserué la petite _s_
pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle
est simplement allongée, et l’ay supprimée entierement au troisiéme
mot où elle ne fait point de son, la marquant seulement par vn accent
sur la lettre qui la précede. I’ay donc fait ortographer ainsi les
mots suiuants et leurs semblables, _peste, funeste, chaste, reſiste,
espoir_; _tempeſte, haſte, teſte_; _vous étes, il étoit, ébloüir,
écouter, épargner, arréter_. Ce dernier verbe ne laisse pas d’auoir
quelques temps dans sa conjugaison où il faut lui rendre l’_ſ_,
parce qu’elle allonge la syllabe, comme à l’impératif _arreſte, qui
rime bien auec teſte_, mais à l’infinitif et en quelques autres où
elle ne fait pas cet effet, il est bon de la supprimer et escrire,
_j’arrétois, j’ay arrété, j’arréteray, nous arrétons_, etc.
«Quant à l’_e_, nous en auons de trois sortes. L’_e_ feminin qui
se rencontre tousiours ou seul, ou en diphtongue dans toutes les
dernieres syllabes de nos mots qui ont la terminaison feminine, et
qui fait si peu de son, que cette syllabe n’est iamais contée à rien
à la fin de nos vers feminins, qui en ont tousiours vne plus que les
autres. L’_e_ masculin qui se prononce comme dans la langue latine,
et vn troisième _e_ qui ne va iamais sans l’_s_, qui luy donne vn
son esleué qui se prononce à bouche ouuerte, en ces mots, _ſucces,
acces, expres_. Or comme ce seroit vne grande confusion que ces
trois _e_ en ces trois mots, _aſpres, verite_ et _apres_, qui ont
vne prononciation si differente, eussent vn caractère pareil, il
est aisé d’y remedier, par ces trois sortes d’_e_ que nous donne
l’imprimerie, _e, é, è_, qu’on peut nommer l’_e_ simple, l’_e_
aigu et l’_e_ graue[111]. Le premier seruira pour nos terminaisons
feminines, le second pour les latines, et le troisième pour les
esleuées, et nous escrirons ainsi ces trois mots et leurs pareils,
_aſpres, verité après_, ce que nous estendrons à _ſuccès, excès,
procès_, qu’on auoit jusqu’icy escrits auec l’_e_ aigu, comme les
terminaisons latines, quoy que le son en soit fort different. Il est
vray que les imprimeurs y auoient mis quelque difference, en ce que
cette terminaison n’estant iamais sans _ſ_, quand il s’en rencontroit
vne aprés vn _é_ latin, ils la changeoient en _z_ et ne la faisoient
préceder que par vn _e_ simple. Ils impriment _veritez, deïtez,
dignitez_ et non _verités, deïtés, dignités_, et j’ay conserué
cette ortographe: mais pour éuiter toute sorte de confusion entre le
son des mots qui ont l’_e_ latin sans _ſ_, comme _verité_, et ceux
qui ont la prononciation éleuée comme _succès_, j’ay crû à propos
de nous seruir de differents caracteres, puisque nous en auons, et
donner l’_è_ grave à ceux de cette derniere espece. Nos deux articles
pluriels, _les_ et _des_ ont le mesme son, quoy qu’écrits avec l’_e_
simple: il est si mal-aisé de les prononcer autrement, que ie n’ay
pas crû qu’il fust besoin d’y rien changer. Ie dy la mesme chose
de l’_e_ deuant deux _ll_, qui prend le son aussi esleué en ces
mots _belle, fidelle, rebelle_, etc., qu’en ceux-cy, _succès,
excès_; mais comme cela arriue tousiours quand il se rencontre auant
ces deux _ll_, il suffit d’en faire cette remarque sans changement
de caractere. Le mesme arriue deuant le simple _l_, à la fin du mot
_mortel, appel, criminel_ et non pas au milieu, comme en ces mots
_celer, chanceler_, où l’_e_ auant cette _l_ garde le son de l’_e_
feminin.
[111] Il est regrettable que, dans cette excellente réforme,
Corneille n’ait pas, tout au contraire, nommé grave l’_e_ que
nous appelons _aigu_, et aigu celui que nous nommons _grave_;
cela eût été plus logique, puisque la voix s’abaisse en pesant
sur le premier et s’élève sur le second.
«Il est bon aussi de remarquer qu’on ne se sert d’ordinaire de l’_é_
aigu qu’à la fin du mot, ou quand on supprime l’_ſ_ qui le suit,
comme à _établir, étonner_: cependant il se rencontre souuent au
milieu des mots auec le mesme son, bien qu’on ne l’escriue qu’avec
vn _e_ simple, comme en ce mot _seuerité_ qu’il faudroit escrire
_séuérité_, pour le faire prononcer exactement, et peut-estre le
feray-je obseruer en la premiere impression qui se pourra faire de
ces recueils.
«La double _ll_ dont ie viens de parler à l’occasion de l’_e_ a
aussi deux prononciations en nostre langue, l’vne seche et simple,
qui suit l’ortographe, l’autre molle qui semble y joindre vne _h_.
Nous n’auons point de differents caracteres à les distinguer, mais
on en peut donner cette régle infaillible. Toutes les fois qu’il
n’y a point d’_i_ auant les deux _ll_, la prononciation ne prend
point cette mollesse: en voicy des exemples dans les quatre autres
voyelles, _baller, rebeller, coller, annuller_. Toutes les
fois qu’il y a vn _i_ auant les deux _ll_, soit seul, soit en
diphtongue, la prononciation y adjouste vne _h_. On escrit _bailler,
éueiller, briller, chatoüiller, cueillir_ et on prononce
_baillher, éueillher, brillher, chatouillher, cueillhir_.
Il faut excepter de cette régle tous les mots qui viennent du latin
et qui ont deux _ll_ dans cette langue, comme _ville, mille,
tranquille, imbecille, distille, illustre, illegitime,
illicite_, etc. Ie dis qui ont deux _ll_ en latin, parce que les
mots de _fille_ et _famille_ en viennent et se prononcent auec cette
mollesse des autres, qui ont l’_i_ deuant les deux _ll_ et n’en
viennent pas; mais ce qui fait cette difference, c’est qu’ils ne
tiennent pas les deux _ll_ des mots latins _filia_ et _familia_ qui
n’en ont qu’vne, mais purement de nostre langue. Cette régle et cette
exception sont generales et asseurées. Quelques modernes, pour oster
toute l’ambiguïté de cette prononciation, ont escrit les mots qui se
prononcent sans la mollesse de l’_h_ auec vne _l_ simple, en cette
maniere, _tranquile, imbecile, distile_, et cette ortographe
pourroit s’accommoder dans les trois voyelles _a, o, u_, pour
escrire simplement _baler, affoler, annuler_, mais elle ne
s’accommoderoit point du tout auec l’_e_ et on auroit de la peine à
prononcer _fidelle_ et _belle_ si on escriuoit _fidele_ et _bele_;
l’_i_ mesme sur lequel ils ont pris ce droit ne le pourroit pas
souffrir tousiours et particulierement en ces mots _ville, mille_,
dont le premier, si on le reduisoit à vne _l_ simple, se confondroit
auec _vile_, qui a vne signification toute autre.
«Il y auroit encor quantité de remarques à faire sur les differentes
manieres que nous auons de prononcer quelques lettres en nostre
langue; mais ie n’entreprends pas de faire vn traité entier de
l’ortographe et de la prononciation, et me contente de vous auoir
donné ce mot d’auis touchant ce que i’ay innoué icy. Comme les
imprimeurs ont eu de la peine à s’y accoustumer, ils n’auront pas
suiuy ce nouuel ordre si punctuellement qu’il ne s’y soit coulé bien
des fautes: vous me ferez la grace d’y suppléer.»
On peut, en effet, juger du désordre orthographique qui s’était
introduit dans les imprimeries d’alors par la longue citation textuelle
que je viens de reproduire. Ce n’est donc point un faible service
que rendit la publication du Dictionnaire de l’Académie en apportant
quelque remède à cette anarchie.
C’est un grand mérite à Corneille d’avoir proposé, comme nous venons
de le voir, une accentuation régulière de l’_e_ plus de cent ans avant
que l’Académie l’introduisît complétement dans le Dictionnaire. Quant
à la distinction qu’il suggère de l’_ſ_ longue et de la petite _s_,
elle devint inutile dès 1740 par l’emploi de l’_é_ aigu et de l’_ê_
circonflexe, ces deux accents ayant remplacé l’_s_.
Il est regrettable que Corneille, sans doute à cause de son âge, n’ait
pu assister aux premières délibérations des Cahiers; son autorité,
secondée par celle de Bossuet, eût sans doute fait prévaloir beaucoup
d’améliorations dont quelques-unes ne sont pas encore réalisées.
Jacques-Bénigne BOSSUET, membre de l’Académie vers 1670, prit une
part active à la rédaction du Dictionnaire. Ses idées en matière
d’orthographe, dont on trouve quelques traces dans le manuscrit
existant à la Bibliothèque impériale des _Résolutions de l’Académie
françoise touchant l’orthographe_[112], sont aussi libérales que
progressives. On en jugera par les quelques passages suivants que
j’extrais de l’introduction des Cahiers dans l’édition donnée par M.
Marty-Laveaux:
[112] C’est le titre primitif des Cahiers sur l’orthographe.
«Parmi les lettres qui ne se prononcent pas et que l’Académie a
dessein de retenir, il y en a qui ne seruent guere a faire connoistre
l’origine; de plus il faut marquer de quelle origine on ueut parler,
car l’ancienne orthographe retient des lettres qui marquent l’origine
a l’egard des langues etrangeres, latine, italienne, alemande, et
d’autres qui font connoistre l’ancienne prononciation de la France
mesme. Il faut demesler tout cela. Autrement des le premier pas on
confondra toutes les idées.»
«On ueut suivre, dit-on, l’ancienne orthographe (art. Ier des
Cahiers) et cependant on la condamne ici et ailleurs une infinité
de fois. Ueut on ecrire _recebuoir, deub, nuict_, etc.? On
les reiette. Ce n’est donc pas l’ancienne orthographe qu’on ueut
suiure, mais on ueut suiure l’usage constant et retenir les restes
de l’origine et les uestiges de l’antiquité autant que l’usage le
permettra.»
On avait proposé de dire dans les _Résolutions_: «C’est une vilaine et
ridicule orthographe d’escrire par un _a_ ces syllabes qu’on a touiours
escrites _en_ et _ent_, par exemple d’orthographier _antreprandre,
commancemant, anfant, sansemant_, etc.» Bossuet, plus grammairien en
cette circonstance que Regnier des Marais, qui voulait qu’on passât à
l’ordre du jour, s’exprime en ces termes:
«Il y a pourtant ici quelques regles a donner pour l’instruction.
La regle la plus generale c’est de retenir _en_ par tout ou il y a
_en_ ou _in_ en latin, comme dans _in, intra_ et leurs composez.
Cependant dans les participes qui ont _ens_ en latin on ne laisse pas
de dire en francois _lisant, peignant, oyant, feignant_, etc.,
et de mesme pour les gerondifs _legendo, patiendo_, en _lisant_, en
_pâtissant_, etc. Les mesmes participes deuenant adiectifs reprennent
l’_e_ comme _intelligens_, intelligent, _patiens_, patient,
_negligens_, negligent, et ainsi des autres. On pourroit donc donner
pour regle que tous les participes et gerondifs ont _ant_, que tous
les adverbes et noms en _mant_ s’escriuent _ment_, parce que les
noms semblent uenir de quelques latins terminez en _mentum_, et les
adverbes semblent uenir: _fortement_ de _forti mente_.....
«Au reste, je ne uoudrois pas faire de remarques contre l’orthographe
impertinente de Ramus, mais on peut faire uoir par cet excez l’equité
de la regle que la Compagnie propose comme je dis a la fin.....
«Le principal est de se fonder en bons principes et de bien faire
connoistre l’intention de la Compaignie: qu’elle ne peut souffrir une
fausse regle qu’on a uoulu introduire d’escrire comme on prononce,
parce qu’en uoulant instruire les estrangers et leur faciliter la
prononciation de nostre langue, on la fait mesconnoistre aux François
mesmes. Si on ecrivoit _tans, chan, cham, emais_ ou _émês,
anterreman, connaissais_[113], _faisaient_, qui reconnoistroit
ces mots? On ne lit point lettre à lettre, mais la figure entiere
du mot fait son impression tout ensemble sur l’œil et sur l’esprit,
de sorte que quand cette figure est considerablement changée tout à
coup, les mots ont perdu les traits qui les rendent reconnoissables
a la ueüe et les yeux ne sont point contents[114]. Il y a aussi une
autre ortographe qui s’attache scrupuleusement a toutes les lettres
tirées des langues dont la nostre a pris ses mots, et qui ueut
escrire _nuict, escripture_, etc. Celle la blesse les yeux d’une
autre sorte en leur remettant en ueüe des lettres dont ils sont
desaccoutumez et que l’oreille n’a iamais connus (_sic_)[115]. C’est
la ce qui s’appelle l’ancienne orthographe uicieuse. La Compaignie
paroistra conduite par un iugement bien reglé quand apres auoir
marqué ces deux extremitez si manifestement uitieuses, elle dira
qu’elle ueut tenir un juste milieu. Qu’elle se propose:
«1º De suiure l’usage constant de ceux qui sçauent écrire;
«2º Qu’elle ueut tascher de rendre autant qu’il se pourra l’usage
uniforme;
«3º De le rendre durable;
[113] C’est pourtant ainsi que l’on écrit ce mot aujourd’hui.
[114] Je n’ai pu vérifier sur l’original la manière dont ce
mot est écrit par Bossuet, et cependant son esprit logique le
conduisait à écrire _comme on prononce_: CONTANT. Ainsi, dans le
manuscrit original de Bossuet du troisième sermon tout entier que
j’ai examiné, il écrit, p. 37, _contanter_; p. 38, _contant_;
p. 39, _contantement_; p. 45, pourvu que je sois _contant_.
Ce n’est donc pas un _lapsus calami_, puisque jamais dans ces
mots l’_a_ n’est remplacé par l’_e_. Il en est de même pour le
mot _atantif_; ainsi on lit, p. 39 (_recto_), _atantions_ et
(_verso_) _atantifs_; p. 40, _atantifs_ et _atantion_; p. 46,
_atantif_; à la page 48 (_verso_), la raison touiours _atantive_
et touiours _constante_. Ailleurs, il écrit avec un seul _t_:
_ataque, flate, frote_, et sans _y_ les mots _tiran, mistere,
misterieux_. Dans un autre sermon, p. 17, je lis: n’est-ce pas
lui qui les a _assamblés_. Voir App. E.
[115] On peut aujourd’hui, grâce au progrès des études
philologiques, reconnaître tout ce que cette remarque ingénieuse
de Bossuet a de profond et de juste. Le _ct_ des Latins s’était
changé en français en _it_ et non en _ct_; exemple: _nuit, fait,
trait, étroit, réduit, conduit_; _allaicter, nuict, faict,
étroict_, etc., ne sont que de malencontreuses corrections des
grammairiens du XVIe siècle.
«Qu’elle a dessein pour cela de retenir les lettres qui marquent
l’origine de nos mots, sur tout celles qui se uoyent dans les
mots latins, si ce n’est que l’usage constant s’y oppose; que
comme la langue latine ne change plus, cela servira à fixer nostre
orthographe; que ces lettres ne sont pas superflües parce qu’outre
qu’elles marquent l’origine, ce qui sert mesme a mieux apprendre
la langue latine, elles ont diuers autres usages, comme de marquer
les longues et les breues, les lettres fermées et ouuertes, la
difference de certains mots que la prononciation ne distingue pas,
etc. Que la Compaignie pretend retenir non seulement les lettres qui
marquent l’origine, mais encore les autres que l’usage a conseruées,
par ce qu’oultre qu’elle ne ueut point blesser les yeux qui y sont
accoustumez, elle desire autant qu’il se peut que l’usage deuienne
stable, ioint qu’elles ont leur utilité qu’il faudra marquer, etc.»
Ce juste milieu que Bossuet proposait à l’illustre Compagnie de
tenir entre l’orthographe ancienne, surchargée de lettres prétendues
étymologiques qui ne se prononçaient pas, et l’écriture des novateurs,
purement figurative de la prononciation, est encore aujourd’hui
le parti de la sagesse. L’Académie de 1694 ne s’en tint pas à ces
idées; elle se jeta alors, à la suite de Regnier des Marais et des
latinistes, et contrairement aux principes de Corneille et de Bossuet,
dans une voie hérissée de difficultés en voulant concilier à la fois
la tradition de la prononciation du français, l’usage qui tend sans
cesse à simplifier, et la conformité au latin, où, à défaut d’une
accentuation écrite, la duplication de la consonne semble avoir eu pour
but de rendre longue la syllabe qui la précède. En transportant ainsi
au français les règles de la quantité du latin, on s’exposerait à
méconnaître profondément le génie de notre langue.
Bossuet avait pressenti cet écueil, car on trouve encore cette note de
sa main:
«Il faudroit expliquer a fond la quantité françoise en quelque
endroit du Dictionnaire aussi bien que l’orthographe. La principale
remarque à faire sur cela, c’est que la poesie françoise n’a aucun
egard à la quantité que pour la rime et nullement pour le nombre et
pour la mesure; ce qui fait soupçonner que nostre langue ne marque
pas tant les longues a beaucoup pres que la grecque et la latine.»
Les travaux les plus récents ont encore une fois donné raison à Bossuet
en établissant qu’il n’existe pas en français de quantité métrique,
c’est-à-dire mesurable, mais bien un accent tonique, placé en général
sur la même syllabe qui le portait dans le mot du latin rustique dont
est sorti notre idiome.
L’abbé de DANGEAU, membre de l’Académie française en 1682.
«Il y aurait, dit M. Gabriel Henry (_Hist. de la langue française_),
de l’ingratitude à passer sous silence les services essentiels que
l’abbé de Dangeau rendit à la langue en nous donnant une idée claire
de ses sons originaires, en fixant irrévocablement la nature du
son nasal, confondu si souvent avec les consonnes par nos anciens
grammairiens, en examinant la nature des temps du verbe et en nous en
faisant connaître les différentes propriétés. On regrette, pourtant,
qu’il ne nous ait pas développé ses idées dans toute la suite d’un
système grammatical; mais le peu qu’il nous a laissé lui assure une
place distinguée parmi nos grammairiens. Ses successeurs n’ont eu
qu’à le copier dans les articles qu’il a rendus publics.»
Dangeau reconnaît dans la langue française quinze voyelles ou sons
simples qu’il classe ainsi:
Cinq voyelles latines: _a, é, i, o, u_;
Cinq voyelles françaises: _ou, eu, au, è_ ouvert (comme dans
_cyprès_), _e_ muet (comme dans _juste_);
Cinq voyelles sourdes ou esclavones, ou nasales: _an, en, in, on, un_.
«Chez les Latins, dit-il, des mots dérivés du grec sont écrits
tantôt par _ph_ et tantôt par _f_. Preuve certaine qu’ils ne
prononçoient pas le _ph_ comme l’_f_. Quand il leur est arrivé
d’adoucir l’aspiration du φ grec, ils ne se sont plus servis du _ph_.
Pourquoi donc ne pas imiter les Italiens et les Espagnols, qui n’ont
pas crû être obligez à garder l’ortographe latine dans les mots venus
du grec, et qui écrivent _teologo_ sans _h, filosofo et Filippo_
par des _f_, etc.?»
Tout le travail de l’abbé Dangeau, qui occupe les pages 1 à 231 des
_Opuscules_ de d’Olivet, cités au bas de cette page, mérite d’être lu
avec attention: non-seulement on y trouve les vues les plus originales,
les plus justes et les plus profondes sur la classification des sons
du français, mais de curieux détails sur la prononciation de la fin du
dix-septième siècle. Voir à l’Appendice D l’analyse de la réforme de
Dangeau.
L’abbé de CHOISY, membre de l’Académie française en 1687.
En tête de son Journal de l’Académie françoise[116], il donne les
explications suivantes:
[116] Ce journal, dont l’Académie ne voulut point permettre la
publication, parce que cette société trouvait qu’il était d’un
style trop libre et ressemblait trop à celui du _Journal de
Siam_, du même auteur, a paru dans le volume publié en 1754 (par
d’Olivet) sous le titre d’_Opuscules sur la langue françoise, par
divers académiciens_, Paris, Brunet, in-12.
«Au commencement de l’année 1696, l’Académie résolut, à la pluralité
des voix, qu’on travailleroit en deux Bureaux; que, dans le premier,
on reverroit le Dictionnaire, et que, dans le second, on proposeroit
des doutes sur la langue, qui, dans la suite, pourroient servir de
fondement à une Grammaire. Messieurs Charpentier, Perrault, Corneille
(T.), et MM. les abbez de Dangeau et de Choisy promirent assiduité au
second Bureau; c’est le dernier nommé (de ces membres) qui se chargea
de tenir la plume pendant le reste du quartier.»
Suivent les questions rangées par chapitres, où l’abbé de Choisy expose
les diverses opinions de chacun pour et contre; il s’occupe plutôt
des difficultés grammaticales proprement dites, cependant il déclare
«que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par
conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est celle qui nous expose
le moins à prononcer mal.»
Voici au XIXe chapitre, relatif à l’_Orthographe_, un récit curieux des
difficultés qu’offrait ce genre de discussion dans l’Académie pour le
Dictionnaire de 1694, difficultés qui se reproduisirent pour l’édition
de 1740 et dont l’abbé d’Olivet nous a donné le récit.
«Un de Messieurs, rapporte de Choisy, sur la fin de la séance
précédente, avoit proposé de faire quelques changemens à
l’orthographe de l’Académie, et, par exemple, de mettre une _s_, pour
plus grande uniformité, à tous les pluriels (ce que Corneille avait
proposé dès 1666). Un autre, qui abhorre les changemens, a commencé
aujourd’hui par nous mettre devant les yeux ces deux vers d’_Athalie_:
Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez?
Les jours d’Éliacin seroient-ils menacez?
«Vous prétendez, nous a-t-il dit, qu’il est à propos que l’écriture
fasse distinguer le verbe d’avec les substantifs, adjectifs et
participes, ce qui sera très-aisé, lorsqu’on réservera l’_s_ pour les
pluriels de tous ceux-ci, et le _z_ pour le verbe seul. Ainsi, selon
vous, il faudra écrire:
Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez?
Les jours d’Éliacin seroient-ils menacés?
«Mais cette imagination n’est pas nouvelle, puisqu’il y a deux
siècles qu’elle à été proposée, sans néanmoins que le public ait
paru en faire cas. Il n’y a qu’à ouvrir les Grammaires de Ramus,
de Pelletier et de bien d’autres qui s’érigèrent en réformateurs
d’orthographe peu de temps après la mort de François Ier. On s’est
moqué d’eux. Hé! depuis quand l’orthographe auroit-elle pour but de
spécifier et de faire distinguer les parties d’oraison? Assurément,
sur cent femmes qui parlent très-bien, et qui même écrivent
correctement, il n’y en a pas dix qui sachent ce que c’est que
participe. _Versez_ est un verbe, _menacez_ est un participe: donc il
faut les écrire différemment? Pour moi, je ne vois ici qu’un principe
qui soit également avoué, tant par ceux qui se plaisent à introduire
des nouveautez, que par ceux qui tiennent pour l’usage ancien. Quel
est ce principe? Que les caractères sont faits pour peindre les
sons, et que, par conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est
celle qui nous expose le moins à prononcer mal. Or il est clair que
ce mot, _menacez_, se prononce absolument de même, et sans la plus
légère différence, soit qu’on le fasse verbe, comme quand je dis,
_vous menacez_, soit qu’on le fasse participe, comme dans le vers de
M. Racine, _seroient-ils menacez_. Pourquoi donc, où il ne s’agit
que d’un seul et même son, employer deux signes différens? Une règle
d’orthographe qui suppose qu’on sait toujours distinguer le verbe
d’avec un nom, n’est bonne que pour ceux qui ont étudié; au lieu
que celle qui fut adoptée par nos pères est à la portée de tout le
monde. Personne, en effet, ne manque assez d’oreille pour confondre
l’_è_ ouvert comme dans _procès, succès_, avec l’_é_ fermé, comme
dans _aimé, bonté_. Voilà le cas où il est utile d’avoir deux
signes, puisqu’il y a deux sons. Aussi prenons-nous l’_s_ pour le
signe de l’_è_ ouvert, _procès, succès_; et le _z_ pour le signe
de l’_é_ fermé, quand le mot est au pluriel, _vous aimez, vous
êtes aimez_. Règle qui ne souffre aucune exception, qui se
conçoit sans étude, qui se retient sans effort. On accentue l’_è_
quand il est ouvert, _procès_, de peur qu’on ne le prenne pour un
_e_ muet, comme dans _frivoles, paroles_, où l’_s_ n’a lieu que
pour marquer le pluriel. Ajoutons que le _z_ a cela de commode, qu’il
nous dispense de lever la main pour former un accent. On écrit tout
de suite _bontez_; au lieu que pour écrire _bontés_, il faut que
j’aie l’attention et la patience d’aller chercher la lettre qui doit
recevoir l’accent, et que je risque encore de mettre un grave pour
un aigu. Quoi qu’il en soit, l’Académie ne s’est jamais départie du
_z_, et cette raison en vaudra toujours mille autres pour moi. Je
ne dis point que pour observer cette belle uniformité dans tous les
pluriels, il faudroit donc écrire, les _travaus_, les gens _heureus_,
_nos vœus_. O! que nos livres en deviendroient bien plus _beaus_!»
«Après avoir entendu ce que je viens de rapporter, et qui avoit été
dit avec un peu de chaleur, tout le monde jugea que le mieux étoit
d’abandonner la matière, parce qu’on a toujours vu que les disputes
sur l’orthographe ne finissoient point, et que d’ailleurs elles n’ont
jamais converti personne.»
On traita ensuite cette question d’orthographe: «CHAPITRE XX. _J’ai
été payé des sommes qu’on m’avoit données, ou, donné à recevoir d’un
tel[117].
[117] Après deux siècles, des questions quelque peu analogues
sont encore en litige. _Et adhuc sub judice lis est._
«Le premier opinant a dit qu’il falloit dire, _j’ai été payé des
sommes qu’on m’avoit_ données _à recevoir_, parce que, les _sommes_
étant au pluriel, _données_ y devoit être aussi.
«Pour moi, a dit le second opinant, je suis d’un avis contraire.
Les sommes sont reçues, et non pas données. Ce qu’on donne, c’est
à recevoir: on reçoit les sommes. Ainsi il faut dire, _donné à
recevoir_.
«Un troisième, se rangeant du côté du second, a dit que, si l’on
pouvoit renverser la phrase et dire, _à lesquelles recevoir on
m’a donné_, on verroit bien que _recevoir_ régit _les sommes_, et
que _donné_ régit _recevoir_. On m’a donné à faire quelque chose;
l’action qu’on m’a donnée à faire, c’est de recevoir. Au lieu de
_donner_, mettons le mot de _prier_; et au lieu de dire, _les sommes
qu’on m’a donné à recevoir_, disons, _qu’on m’a prié de recevoir_;
vous verrez que vous ne sauriez dire, _les sommes qu’on m’a priées de
recevoir_, mais qu’il faut dire, _qu’on m’a prié de recevoir_.
«Le quatrième opinant a été de même avis: que ce qu’on donnoit
n’étoit pas les sommes, mais une action à faire. On me donne à
recevoir ces sommes-là et l’on ne me donne pas ces sommes-là.
«Ceux qui ont suivi ont dit qu’ils avoient bien vû d’abord qu’il
falloit dire _donné à recevoir_, ne consultant que l’usage; et que ce
qu’avoient dit les derniers opinans, les confirmoit dans un avis dont
ils n’avoient pas examiné jusques-là toutes les raisons grammaticales.
«Mais, Monsieur, a repris quelqu’un, si pour juger de la bonté d’une
phrase, il est nécessaire d’examiner, comme viennent de faire ces
Messieurs, et les verbes et leurs régimes, si c’est un participe, ou
un gérondif, où en serons-nous? J’ai bien peur que ces Messieurs qui
raisonnent tant, ne trouvent moyen de nous fournir aujourd’hui des
raisons pour une opinion, et demain d’autres raisons aussi bonnes,
peut-être meilleures, pour le sentiment contraire. Je me souviens
d’avoir vû faire quelque chose de semblable à feu Monsieur de Marca
dans nos assemblées du clergé: il soutenoit tantôt un avis, et tantôt
un autre, selon les occasions; et il avoit toujours à nous alléguer
quelque canon, qui paroissoit fait exprès pour lui. Ainsi, Messieurs,
tous vos raisonnemens me paroissent fort suspects.
«Hé bien, Monsieur, trouvons un moyen de nous accommoder, a dit
un[118] de ceux qui est le plus accusé d’aimer à raisonner. Quand on
vous présente une phrase, le grand usage que vous avez du beau monde,
du monde poli, fait que vous prenez aisément le bon parti. C’est
peut-être par un usage qui en approche, que nous nous déterminons
aussi, ces autres Messieurs et moi. Mais après avoir porté notre
premier jugement, et avoir dit, Cette manière de parler me plaît, ou
me déplaît, nous rentrons un peu en nous-mêmes, et nous nous disons:
Voyons un peu ce qui rend cette manière de parler vicieuse; voyons
ce qui la rend bonne. Alors ayant recours à nos participes, à nos
régimes, à nos gérondifs, et à tout cet attirail, que vous avez peur
qui ne vienne du pays latin, nous tâchons de découvrir les raisons
de notre premier goût, et nous sommes quelquefois assez hardis pour
faire quelques petites règles générales, à l’occasion d’un sentiment
particulier. Un homme voit un bâtiment: du premier coup d’œil il dit:
Cela me plaît, cela me déplaît. Il y a tel homme de bon goût, qui par
le grand usage qu’il a d’avoir vû des maisons, d’avoir connu celles
qui plaisent et celles qui déplaisent aux connoisseurs, dit fort à
propos: Cela me plaît, cela me déplaît. Demandez-lui-en la raison,
il ne sauroit vous la dire. Mais faites venir M. Perrault: aussi-tôt
Vitruve en campagne, les cinq ordres d’architecture, et tout ce qu’il
sait par sa méditation, jointe à un grand usage des bâtimens.
[118] M. l’abbé de Dangeau.
«Voyons, avec vos règles, a dit l’homme[119] de Monsieur de Marca,
que direz-vous de cette phrase: _Elle s’est laissée emporter à la
colère_? Faut-il dire: _elle s’est laissé emporter_, etc.
[119] M. l’abbé Testu, abbé de Belval.
«Je ne blâmerois peut-être ni l’un ni l’autre, a-t-il répondu.
Mais de grâce, lui a-t-on répliqué, rentrez un peu en vous-même,
comme vous nous avez tout à l’heure si bien dit qu’il falloit
faire quelquefois; et faites-nous voir sur quoi vous fondez votre
indulgence, et pourquoi vous souffrez qu’on dise, _elle s’est_
laissée _emporter à la colère_, et que vous ne voulez pas dire, _les
sommes qu’on m’a_ données _à recevoir_.
«En vérité, Monsieur, a-t-il répondu froidement, je suis las de
raisonner. Permettez-moi de m’abandonner de temps en temps à mon
instinct et à un peu de paresse, et de laisser en repos toutes mes
règles de grammaire. Je vois ici tant d’honnêtes gens qui font la
même chose, et qui ne font peut-être pas mal.
«Hé bien, Monsieur, a dit celui qui avait cité Monsieur de Marca, je
crois qu’il faut dire, _elle s’est_ laissée _emporter à la colère_;
et puisque vous ne voulez pas nous en dire la raison, je m’en vais
me mettre à votre place, et peut-être vous l’apprendre. _Elle
s’est_ laissée _emporter_ se dit, parce qu’il est plus doux à la
prononciation. La voyelle qui commence le mot d’_emporter_ mange la
dernière du mot _laissée_, et empêche la rencontre de ces deux _e_,
qui auroit quelque chose de trop languissant.
«Mais, Monsieur, a dit un troisième, s’il y avoit _surprendre_ au
lieu d’_emporter_, croiriez-vous qu’il fallût dire, _elle s’est_
laissée _surprendre_? Pour moi, je ne le crois pas; et moins
indulgent que Monsieur qui a parlé avant vous, je veux qu’on dise,
_elle s’est_ laissé _emporter à la colère_, comme on dit, les _sommes
qu’on m’a_ donné _à recevoir_.»
L’abbé GIRARD, membre de l’Académie française en 1744, publia, au
commencement du dix-huitième siècle, plusieurs ouvrages importants
sur la langue, et entre autres ses _Synonymes françois, leurs
différentes significations et le choix qu’il faut en faire pour parler
avec justesse_. C’était le premier ouvrage sur cette matière: son
succès fut très-grand et s’est perpétué jusqu’à nos jours, grâce aux
éditions qu’en ont données Beauzée et M. Guizot. Deux ans avant la
première édition, qui parut sous le titre de _Justesse de la langue
françoise_, il fit paraître un projet de réforme orthographique sous
ce titre: _L’ortografe française sáns équivoques et dàns sés principes
naturels, ou l’art d’écrire notre langue selon lés loix de la raison
et de l’usage, d’une manière aisée pour lés dames, comode pour lés
étrangérs, instructive pour lés provinciaux, et nécessaire pour
exprimer et distinguer toutes lés diférances de la prononciacion_,
Paris, Pierre Giffart, 1716, in-12. Je crois devoir reproduire ici en
partie l’introduction, en supprimant les exemples, pour me borner à
l’argumentation pour et contre la réforme:
«Tout le monde convient assez que l’ortografe est la manière de
représanter fidèlemànt à la vue par lés caractères qui sont en usage
le son dés paroles que la voix fait entandre à l’oreille. Mais tout
le monde, ce me samble, ne convient pàs égalemànt de ce qui doit
régler la manière de le faire. Lés uns veulent que le seul usage
en décide: ils nomment Usage ce qui est observé par le plus grand
nombre, et par ceux qui, n’osant se doner aucune liberté raisonable,
se font un scrupule de suivre tout ce qui a l’air de nouvauté. Lés
autres prétandent corriger l’Usage par la Raison: ils nomment Raison
tout ce que la netteté et la facilité leur inspirent d’observer
dàns l’ortografe, indépandammànt de la pratique la plus générale
et la plus universellemànt suivie par le commun dés écrivains. Cés
deux partis ont doné la naissance à un troisième, qui, craignant de
contredire la Raison et n’osant contrarier l’Usage, tantôt se done à
celui-ci et quelquefois se prête à celle-là.
«Les défanseurs de l’Usage ne sont pàs si fort lés antagonistes de
la Raison, qu’ils ne prétandent aussi la mettre de leur côté. Ils
disent que puisque lés mots et la prononciacion dépandent du seul
Usage, la manière de lés écrire, qui ne parait qu’accessoire, doit
entièremànt en dépandre. Que c’est, en effet, obéir à la Raison que
de suivre l’Usage en cés sortes de matières. Qu’après tout il n’est
pàs si contraire au bon sans qu’on voudrait le faire croire. Que s’il
y a dés lettres inutiles pour la prononciacion, elles ne le sont pàs
pour la distinction dés mots et pour la siance de l’Étimologie.....
Enfin, ils ajoutent que l’Usage est tellemànt le maitre de la
manière d’écrire qu’on ne peut l’abandoner et se faire une ortografe
particulière, sàns s’attirer dés reproches d’ignorance ou de bizarre
ridicule. Qu’écrire autremànt que lés autres, c’est vouloir n’être
point lû. Que ce seroit même gâter l’écriture et la langue que d’ôter
toutes les lettres inutiles à la prononciacion dés mots; il faudroit
par cete raison bannir toutes lés _s_ finales, lés _r_ de la plu-part
dés infinitifs, confondre lés singuliérs avec lés pluriels et faire
un cahos de tout.
«Lés partisans de la Raison disent à leur tour, que l’écriture
n’étant faite que pour copier la parole, il y a une espèce de
ridicule à écrire autremànt qu’on ne parle. Que tous lés diférans
caractères dont on se sert n’ont été ou ne doivent avoir été
invantés que pour marquer lés diférantes prononciacions dés mots et
représanter sans équivoque par la diversité de leurs combinaisons
celle dés sons de la voix. Qu’ainsi, c’est aller contre leur
institucion et leur véritable usage que de lés confondre, en se
servant dés mêmes caractères pour dés prononciacions diférantes,
surtout y aïant d’autres caractères établis pour marquer cete
diférance. S’il y a, disent-ils, une autre manière d’écrire que celle
qui est conforme à la prononciacion, quelque commune et générale
qu’elle soit, elle ne peut être bonne; ne la pàs suivre, c’est tout
au plus pécher contre un mauvais usage, pour prandre le parti de
la Raison, qui est toujours préférable à celui de la multitude. On
avouera qu’on n’écrit pàs comme les autres; mais on écrit comme on
doit écrire et lés autres écrivent mal. N’est-il pàs tout-à-fait
déraisonable de marquer le son de l’_a_ par un _e_, qui est établi
pour exprimer un son tout diférant? de prononcer un _c_ et d’écrire
un _t_? d’ajouter jusqu’à trois et quatre lettres inutiles à la
fin dés mots? d’en inserer dàns le milieu qu’il faille quelquefois
exprimer dàns la prononciacion et d’autrefois supprimer, sàns aucune
règle certaine? Doner à un caractère tantôt le son qui lui est
propre, tantôt celui d’un autre, et cela seulement pour suivre le
caprice d’une mauvaise coutume, dont on s’est randu l’esclave? Cette
bizarre ortografe, disent-ils encore, empèche que lés étrangers qui
ont quelque commancemant de notre langue ne puissent en aquerir une
parfaite conaissance par la seule lecture de nos livres, parce qu’ils
ne sauroient lés lire sàns savoir le français presqu’aussi bien que
ceux à qui il est naturel. Car enfin ce n’est que par un long usage
qu’on peut aprandre qu’une lettre prononcée dàns de certains mots
ne l’est point en d’autres, ou qu’une même voyelle change souvànt
de son... Enfin pour conaitre toutes cés étranges bizarreries, un
étranger n’a d’autre secours que sa mémoire. S’il trouve dàns un
livre un mot nouvau, qu’il n’ait point encore ouï prononcer, il
hésite, il cherche, il ne sait à quoi s’en tenir: lés règles n’étant
point certaines, rien ne le détermine.
«De là vient encore, ajoutent lés partisans de la Raison, la peine
que lés enfans ont pour aprandre à lire le français; qu’_on leur fait
ordinairemànt commancer par le latin comme le plus aisé_, quoiqu’ils
devroient avoir plus de facilité à lire leur langue naturelle, qu’ils
savent et qu’ils parlent à tout momant, que celle qui leur est
étrangère et qu’ils n’entandent point. Que non seulemànt lés enfans,
mais encore lés persones raisonables sont extrèmemànt fatiguées de
cette bizarre manière d’écrire. Qu’il y a peu de Français qui sachent
bien lire leur propre langue. Que de très-habiles gens soufrent
tous lés jours le reproche honteux de ne savoir pàs lire. Que lés
provinciaux qui viènent à Paris avec dés prononciacions qui, pour
être communes dàns leur province, n’en sont pàs moins contraires au
bon usage, ont une peine infinie à se corriger, n’étant point aidés
par une ortografe nette et juste, qui marque le propre son et la
vraie prononciacion dés mots. Que quelques Parisiens même près de la
cour, au çantre du bau langage, parlent quelquefois en provinciaux.
Que le sèxe le plus poli qui entand le mieux à placer un mot dàns
un discours, est celui qui sait le moins placer une lettre dàns un
écrit.....
«Telles sont lés principales raisons que chacun dés deux partis
allègue en sa faveur. Pour lés troisièmes, il y a bien de l’aparance
qu’ils n’en ont point eû d’autres qu’un panchant naturel, mais
faible, pour randre justice à la Raison, et baucoup de timidité pour
combattre l’Usage. Il étoit en effet bien dificile de ranverser
l’un pour faire triompher l’autre. Commànt attaquer l’Usage! son
pouvoir est tirannique, tout le monde l’avoue, lés plus indépandans
le santent. Quel dangér de se déclarer son ênemi! Quelque injuste et
ridicule qu’on le suppose, ne l’est-il pàs davantage de s’en séparer?
Et n’est-ce pas une espèce de folie que de vouloir être sage parmi
lés fous? A quoi ne s’expose-t-on pàs lorsqu’on s’en prand à ce qui
se dit et à ce qui se fait? Il y a bien moins à craindre contre la
Raison: c’est l’ênemi qu’on a toujours attaqué le plus inpunémànt
quoiqu’avec moins de succès. Mais d’honêtes gens peuvent-ils
l’abandoner? Sés attraits ne se font-ils pàs santir malgré toute la
tirannie de l’Usage? Et ne doit-elle pàs triompher dàns lés siances,
lorsqu’elle brïlle à la tête de l’État?
«.....N’est-il pàs juste que puisque notre langue a secoué le joug
de la latinité, nous en délivrions aussi notre ortografe? Si elle
n’est qu’accessoire à la prononciacion, ne doit-elle pàs suivre tous
lés changemans de celle-ci? Pourquoi l’Usage si inconstant de sa
nature en toutes choses sera-t-il fixé pour la seule ortografe? Ne
semble-t-il pàs qu’à force de vouloir la maintenir par l’autorité
de l’Usage, au lieu de la soumettre à sés loix, on ne fait que
l’en éxamter et conserver par là dàns nos écrits toute la barbarie
gauloise?... Prolongez, de grace, vos jours de quelques siècles,
placez-vous dàns ces tams reculés où le français, étint par tout
ailleurs, ne vivra que dàns lés colèges, où Déspreaux, la Fontaine
et Molière, qui divertissent aujourdui si agréablemànt les plus
honêtes gens, ne seront peut-être que l’occupacion ennuyeuse des
écoliers et le sujet fatiguant dés veilles de leurs maitres, où la
langue française, ranfermée dàns lés ouvrages que la bauté sauvera
de la fureur de l’oubli et de la voracité dés tams, ne pourra plus
être aprise que par la lecture de nos auteurs. Alors point de cour,
point d’académie, point d’oreille pour décider du bel usage: lés
livres seuls présanteront aux yeux toute la pureté de la langue. Si
nous n’écrivons pàs aujourdui comme on parle, alors on parlera comme
nous aurons écrit: on cherchera dàns l’arrangement dés lettres celui
dés sons de la voix; et ce sera dàns l’ortografe qu’on étudiera la
prononciacion dés mots. Mais, hélàs! quelle horrible confusion ne me
samble-t-il pàs voir! Ne vous figurez-vous pas ce cahos affreux et
ce bouleversemant general de langage causé par cés lettres inutiles
en mille endroits et necessaires en mille autres, par ce protéisme
continuel dés caractères, par cés ambiguïtés et cés équivoques
perpétuelles dàns le son et dàns la valeur dés lettres? Car cete
langue si belle, si noble et si polie dàns la bouche n’est plus
sur le papiér qu’un barbare langage, qui choque lés yeux, et que
l’oreille ne pourroit soufrir si la langue prononçoit tout ce que la
plume a dessiné.....»
On peut juger, par cette citation textuelle, du système orthographique
adopté par l’abbé Girard. Le contraste qu’il offrit, lors de son
apparition, dut être encore plus choquant qu’il ne l’est aujourd’hui
pour nous, puisque l’Académie, dans ses réformes successives, a adopté
quelques-unes de celles qu’il indique; elle aurait même dû en admettre
quelques autres, ne fût-ce qu’en raison de l’étymologie: _etint_ de
_extinctus, honète_ de _honestus_, etc. Toutefois, si l’on supprimait
cette forêt d’accents, fort inutiles pour la plupart, comme sur le mot
_extrèmemànt_, ce système, sauf quelques altérations inadmissibles,
telles que le monosyllabe _temps_ écrit _tams_, et d’autres corrections
prématurées, aurait pu obtenir l’assentiment de Voltaire, et il me
semble préférable à celui de Duclos. Je donne dans l’Appendice D
l’analyse de la réforme du savant auteur des _Synonymes_.
Charles-Irénée CASTEL, abbé de SAINT-PIERRE, nommé membre de l’Académie
française en 1695, est un des hommes dont on prononce le nom avec le
plus de reconnaissance et de respect. Au commencement du dix-huitième
siècle, il se montra l’un des premiers animé de cet amour profond de
l’humanité dont l’expression de _philanthropie_ donnait l’image et
s’alliait si bien avec ce mot _bienfaisance_, dont il est le créateur.
Exclu de l’Académie dès 1718, à cause des hardiesses politiques
contenues dans son _Discours sur la polysynodie_, il consacra sa
longue carrière à l’étude des améliorations pédagogiques, économiques,
sociales, gouvernementales que lui paraissait comporter l’état de la
société sous le règne de Louis XV.
On trouvera plus loin à l’Appendice D une analyse de son _Projet pour
perfectioner l’ortografe des langues d’Europe_, qu’il fit paraître
en 1730, à l’âge de soixante-douze ans, et des procédés imaginés par
lui pour figurer les différents sons qu’il croit avoir reconnus dans
les langues de l’Europe et particulièrement dans la langue française.
Je me contenterai de reproduire ici quelques-unes de ses idées sur
le _droit de néologisme_. En réfléchissant avec lui aux procédés par
lesquels s’enrichissent nos lexiques, on s’expliquera la source de
bien des contradictions orthographiques et la nécessité de régulariser
l’orthographe des mots récemment introduits, pour la faire concorder
avec celle des similaires déjà existants.
«Le Dictionaire de Nicod, dit-il (p. 250), parut il y a environ
cent cinquante ans; c’étoit le plus ample et le plus parfait de
son tems: il comprend non-seulement lèz termes de l’uzaje comun de
la conversation, de la chaire, dèz spéctacles et du bareau, mais
encore lèz termes dèz arts et dèz siences. Or comparéz le avec le
dictionaire de Trevoux, qui a suivi sajement le mème plan de metre en
un mème dictionaire géneralement tous lèz mots fransois tanceux de
l’uzaje comun que ceux dèz arts et dèz siences. Examinéz en quelques
pages et vous trouverèz qu’en cent cinquante ans la langue est
devenue au moins trois fois plus riche qu’elle n’étoit en nombre de
mots sans compter qu’elle s’est aussi enrichie en nombre de frazes:
le dictionaire de Nicod n’est pas la sixième partie du dictionaire de
Trevoux imprimé en 1721 en cinq volumes, dont chaque volume a plus de
1900 pages.
«J’ai eu la curiosité de compter lèz mots depuis le mot BÉANT
jusqu’au mot BEZOLE, poisson de Geneve, et au mot BEZOARD; j’en ai
trouvé environ 110 dans Nicod et pres de 330 dans le dictionaire de
Trevoux. Voilà une preuve du nombre prodigieux de mots qui étoient
alors inuzitéz et qui se sont établis depuis cent cinquante ans dans
notre langue, et la seule comparaison dèz dictionaires de divers
siécles forme sur cela une demonstration complète que lèz langues
peuvent s’enrichir trez-considerablement chaque siècle par la
création et par l’uzaje de termes nouveaux...
«N’est-il pas vrai que si lèz persones qui, dans la conversation,
dans la chaire, dans lèz plaidoyers, sur lèz teatres et dans lèz
livres ont uzé lèz premiers de çèz termes qui étoient inuzitéz du
tems de Nicod n’avoient ozé rien hazarder, nous serions privéz encore
aujourdui de plus de la moitié de notre langue? Je conviens que, dans
la conversation et dans l’impression, ils ont hazardé quelques mots
qui n’ont pas été adoptéz, mais ne leur devons-nous pas au moins
ceux que lèz auditeurs et lèz lecteurs ont adoptés, et qui par cette
adoption sont venus jusqu’à nous?
«Nous leur devons même la hardièsse qu’ils ont eue d’en hazarder
plusieurs qui ont été rejetéz et dont on s’est moqué. Or, n’est-il
pas utile à notre nation et même aux autres nations qui étudient le
fransois, que notre langue s’enrichisse, d’un coté, par dez mots
qui signifient dez choses particulières, tandis qu’elle s’abrege de
l’autre, par certains termes généraux qui embrassent plusieurs termes
particuliers? Or, cela se peut-il faire autrement que par lez petites
hardièsses de quelques persones et par lez adoptions insensibles dez
autres?
«...Tout le monde sait que lèz Anglois, soit dans la conversation,
soit dans lèz livres, ne font nule dificulté de faire et de prézenter
dez mots nouveaux, qui enrichissent tous lez jours leur langue; et
hureuzement pour la langue angloize les auteurs anglois n’ont point
eu jusqu’ici chez eux certains esprits mediocres qui ont sotement
pris pour maximes que _tout mot nouveau est mauvais et ne doit jamais
être adopté quoique nècessaire_. Un de nos écrivains dit que, pour
avoir quelque place dans la literature, ils se sont faits _suisses
du Dictionaire de l’Academie_; ils empêchent lez mots qu’ils ne
conoissent point d’entrer dans le dictionaire.
«...J’ai vu il y a quarante-cinq ans le mot _renversement_ frondé par
un de çéz _suisses du Dictionaire_. Ce mot s’est trouvé comode et
dans l’analogie de la langue et je le vois prezentement avec plaizir
tout établi malgré sa malhureuze note de nouveauté...
«De ce que toute nouveauté n’est pas bone et adoptée dans le langaje,
s’ensuit-il qu’aucune nouveauté ne puisse être trèz-raizonable et
trèz-_adoptable_?...
«Si le publiq en avoit cru lèz ridicules railleries dèz _suisses du
dictionaire_, qui écrivoient il i a cinquante ans, nous n’aurions
pas mème dans le stile familier quantité de mots qui étoient alors
inuzitéz, et qui sont prèzentement d’un aussi grand uzaje dans la
langue que lez plus anciens. En voici quelques-uns:
«Elle est encore dans l’_enivrement_ de la cour.--C’est une afaire
_infaizable_ dans lèz conjonctures prézentes.--S’il a manqué à ce
devoir, c’est pure _inatention_.--On l’a fort _desservi_ auprèz du
ministre.--Il est à prezent fort _dezocupé_.--Il le reçut d’un air
_gracieux_.--Il le _grazieuza_ fort durant le diner.--Cette nouvelle
l’a fort _tranquilizé_...
«Je ne raporte que huit ou neuf de çèz mots nouveaux, mais si l’on
vouloit comparer le Dictionaire de ce tems-là avec notre dernier
Dictionaire, je ne doute pas que l’on n’en trouvât cent autres que
lèz courtizans, lèz dames, lèz savans et les autres hommes de toutes
lèz professions ont établis depuis cinquante ans dans le stile de la
conversation, d’où ils passent tous lèz jours dans lèz autres stiles
et dans lèz livres...
«Quelques persones croient que nous perdons peu-à-peu autant de vieux
mots que nous en aquerons de nouveaux et que la moitié dèz mots
d’Amiot, qui étoit contemporain de Nicod, ne sont plus uzitéz. Mais
j’ai compté lèz mots dèz vint premieres lignes de la Vie de Thezée,
in folio, de la traduction d’Amiot: il y en a environ 240, et je n’en
ai trouvé que 6 qui ne sont plus uzitéz. Or sur ce pied là ce n’est
que la quarantiéme partie de mots perdus et encore çèz 6 mots perdus
sont-ils tous remplacéz par d’autres équivalens. _Verisimilitude_ est
remplacé par _vraisemblance_. _Reale_ par _réelle_. _Trouve l’on_ par
_trouve-t-on_. _Controuvé_ par _faussement inventé_. _Certaineté_ est
remplacé par _certitude_. _Si ai pensé_ est remplacé par _et j’ai
pensé_ ou par _j’ai même pensé_.
«La langue n’a donq rien perdu depuis cent cinquante ans qu’elle
n’ait reparé; elle a au contraire gagné la moitié et mème lèz deux
tiers plus de termes qu’elle n’en avoit. Or çèz termes pouvoient-ils
jamais servir à enrichir notre langue, s’ils n’avoient comencé d’y
entrer comme nouveaux et comme inuzitéz?»
Si l’on remarque dans le passage qui précède certaines contradictions
orthographiques, cela tient à un système adopté par l’auteur et qui
consiste à varier de temps à autre l’écriture des mêmes mots pour
déshabituer l’œil du lecteur des formes graphiques consacrées par
l’usage et le préparer ainsi à l’adoption de son système.
DUCLOS, membre de l’Académie française en 1747 et secrétaire perpétuel
en 1755, joignant l’exemple au précepte orthographique, juge ainsi le
système de l’écriture étymologique (en 1754):
«Le préjugé des _étimologies_ est bien fort, puisqu’il fait regarder
come un avantage ce qui est un véritable défaut; car enfin les
caractères n’ont été inventés que pour représenter les sons. C’étoit
l’usage qu’en faisoient nos anciens: quand le respect pour eus
nous fait croire que nous les imitons, nous faisons précisément le
contraire de ce qu’ils faisoient. Ils peignoient leurs sons: si un
mot ut alors été composé d’autres sons qu’il ne l’étoit, ils auroient
employé d’autres caractères.
«Ne conservons donc pas les mêmes caractères pour des sons qui sont
devenus diférens. Si l’on emploie quelquefois les mêmes sons dans
la langue _parlée_, pour exprimer des idées diférentes (_champ_,
_chant_), le sens et la suite des mots sufisent pour ôter l’équivoque
des homonimes. L’intelligence ne feroit-èle pas pour la langue
_écrite_ ce qu’èle fait pour la langue _parlée_? Par exemple, si l’on
écrivoit champ de _campus_, come chant de _cantus_, en confondroit-on
plutôt la signification dans un écrit que dans le discours? L’esprit
serait-il là-dessus en défaut? N’avons-nous pas même des homonimes
dont l’ortografe est pareille? Cependant on n’en confond pas le sens.
Tels sont les mots son (_sonus_), son (_furfur_), son (_suus_), et
plusieurs autres.
«L’usage, dit-on, est le maître de la langue, ainsi il doit
décider également de la parole et de l’écriture. Je ferai ici une
distinction. Dans les choses purement arbitraires, on doit suivre
l’usage, qui équivaut alors à la raison: ainsi l’usage est le
maître de la langue _parlée_. Il peut se faire que ce qui s’apèle
aujourd’hui un livre s’apèle dans la suite un arbre; que vert
signifie un jour la couleur rouge, et rouge la couleur verte, parce
qu’il n’y a rien dans la nature ni dans la raison qui détermine un
objet a être désigné par un son plutôt que par un autre: l’usage,
qui varie la-dessus, n’est point vicieus, puisqu’il n’est point
inconséquent, quoiqu’il soit inconstant. Mais il n’en est pas
ainsi de l’écriture: tant qu’une convention subsiste, èle doit
s’observer. L’usage doit être conséquent dans l’emploi d’un signe
dont l’établissement étoit arbitraire; il est inconséquent et en
contradiction, quand il done a des caractères assemblés une valeur
diférente de cèle qu’il leur a donée et qu’il leur conserve dans leur
dénomination, a moins que ce ne soit une combinaison nécessaire de
caractères pour en représenter un dont on manque.
«Le corps d’une nation a seul droit sur la langue _parlée_ et les
écrivains ont droit sur la langue _écrite_. _Le peuple_, disoit
Varron, _n’est pas le maître de l’écriture come de la parole_.
«En effet, les écrivains ont le droit, ou plutôt sont dans
l’obligation de coriger ce qu’ils ont corompu. C’est une vaine
ostentation d’érudition qui a gâté l’ortografe: ce sont des savans et
non des filosofes qui l’ont altérée: le peuple n’y a u aucune part.
L’ortografe des fames, que les savans trouvent si ridicule, est plus
raisonable que la leur. Quelques-unes veulent aprendre l’ortografe
des savans; il vaudroit bien mieus que les savans adoptassent cèle
des fames, en y corigeant ce qu’une demi éducation y a mis de
défectueus, c’est-à-dire de savant. Pour conoître qui doit décider
d’un usage, il faut voir qui en est l’auteur.» (Pages 44-46.)
(Voir à l’Appendice D, à la date de 1756, pour l’exposition de sa
réforme.)
NICOLAS BEAUZÉE, membre de l’Académie française depuis 1772, mort en
1789, s’était d’abord prononcé contre la réforme de l’orthographe. Dans
l’_Encyclopédie méthodique_, publiée chez Panckoucke, en 1789, revenant
sur ses premières opinions, il termine ainsi l’article NÉOGRAPHISME:
«Il faut compter à l’excès sur l’aveugle docilité de ses lecteurs
pour oser défendre les abus de notre orthographe actuelle par
l’autorité des grands écrivains que l’on cite: comme s’ils avoient
spécialement aprofondi et aprouvé formellement les principes
d’orthographe qu’ils ont suivis dans leur temps, comme si celle que
l’on suit et que l’on défend aujourd’hui étoit encore la même que la
leur en tout point, et comme s’il suffisoit d’opposer des autorités à
des raisons dans une matière qui doit ressortir nûment au tribunal de
la raison.
«Ces raffinements, dit-on, s’ils pouvoient jamais être adoptés,
en produiroient d’autres; on perdroit toutes les étymologies; on
obscurciroit le génie de la langue et l’histoire de ses variations;
on défigureroit toutes les éditions qui ont paru jusqu’à nos jours;
les auteurs et les lecteurs, accoutumés à l’ancienne orthographe,
seroient réduits à se placer avec les enfants pour aprendre à lire et
à écrire; la nouvelle méthode, pour être peut-être plus conforme à la
prononciation du moment, n’en auroit pas moins combattu l’impression
d’un long usage qui a subjugué l’imagination et les ieux... La
lecture de cette orthographe est impossible à tout homme qui n’est
pas disposé à changer de tête et d’ieux en sa faveur.» Ce sont les
propres termes d’un journaliste dans les annonces qu’il a faites des
deux premières éditions de ma traduction des _Histoires de Salluste_,
où j’avois suivi quelques-uns seulement de mes principes de réforme.
«Ces changements, dit-il, en produiroient d’autres. Oui, j’en
conviens; l’art de lire, réduit à un nombre déterminé d’éléments
précis, seroit mis par sa facilité à la portée des plus stupides, et
s’aprendroit en peu de temps; l’orthographe, simplifiée et réduite
à des principes clairs et généraux, n’embarrasseroit plus que ceux
qui ne voudroient pas s’en occuper quelques semaines. Oh! voilà, je
l’avoue, d’affreux bouleversements!