OPINION DE RONSARD SUR L’ORTHOGRAPHE ÉTYMOLOGIQUE.

Ronsard, par l’ampleur et la hardiesse de son esprit, devançant son

siècle et ceux qui l’ont suivi, a découvert en partie les différences

qui distinguent certaines de nos lettres de leurs correspondantes chez

les anciens, et affirmé les droits de notre langue à une orthographe

qui lui soit propre. Il se rencontre ainsi, à cent ans de distance,

avec Corneille, pour ouvrir la voie dans laquelle l’Académie devait

successivement entrer. Sans l’opposition de ses amis, il eût accepté

volontiers en grande partie les réformes de Meigret[105]; mais il

se borne pour le moment à l’expulsion de l’_y_ étymologique, à la

suppression des consonnes superflues, telles que le double _cc_ au

mot _accorder_ (qu’il écrit _acorder_), à l’adoption de l’accent aigu

dans nombre de cas, et au remplacement du _ph_ par un _f_. Il réclame

de nouveaux signes pour _i_ et _u_ consonnes (_j_ et _v_), pour _ll_

mouillé, _gn_ et _ch_, et la restitution de _k_ et _z_, qu’il demande

de _remettre en leur premier honneur_[106].

[105] Joachim du Bellay témoigne le même regret (voir plus loin,

App. D), et l’exprime avec une naïve énergie.

[106] Préface de la _Franciade_.

Il s’exprime ainsi dans l’avertissement au lecteur placé en tête de

son _Abrégé de l’art poëtique_ (édit. de 1623, t. II, page 1616):

«I’avois deliberé, lecteur, suiure en l’orthographe de mon liure

la plus grand’part des raisons de Louys Meigret, homme de sain et

parfait iugement (qui a le premier osé desiller les yeux, pour voir

l’abus de notre escriture), sans l’aduertissement de mes amis,

plus studieux de mon renom que de la verité; me peignant au deuant

des yeux le vulgaire, l’antiquité, et l’opiniastre aduis des plus

celebres ignorans de nostre temps; laquelle remonstrance ne m’a

tant sceu espouuanter, que tu n’y voyes encore quelques marques de

ses raisons (de Meigret). Et bien qu’il n’ait totalement raclé la

lettre grecque Υ, comme il deuoit, ie me suis hazardé de l’effacer,

ne la laissant seruir sinon aux propres noms grecs, comme en Tethys,

Thyeste, Hippolyte, Vlysse, à fin qu’en les voyant, de prime face,

on cognoisse quels ils sont et de quel païs nouuellement venus vers

nous: non pas en ces vocables, _abisme, cigne, Nimphe, lire,

sire_ (qui vient comme l’on dit de κύριος, changeant la lettre κ

en σ[107]), lesquels sont desia receus entre nous pour françois,

sans les marquer de cet espouuantable crochet de _y_, ne sonnant

non plus en eux que nostre _i_ en _ire, simple, lice, lime_.

Bref, ie suis d’opinion (si ma raison a quelque valeur), lors que

tels mots grecs auront long-temps demeuré en France, les receuoir en

nostre megnie[108], puis les marquer de l’_i_ françois pour monstrer

qu’ils sont nostres, et non plus incogneus estrangers; car qui est

celuy qui ne iugera incontinent que _Sibille, Cibelle, Cipris,

Ciclope, Nimphe, lire_, ne soient naturellement grecs, ou

pour le moins estrangers, puis adoptez en la famille des François,

sans les marquer de tel espouuantail de Pythagore? Tu dois sçauoir

qu’un peu devant le siecle d’Auguste, la lettre grecque Υ estoit

incogneuë aux Romains, comme l’on peut voir par toutes les comedies

de Plaute, où totalement tu le verras osté, ne se seruant point d’vn

charactere estranger dans les noms adoptez, comme _Amphitruon_,

pour _Amphitryon_: et si tu me dis qu’anciennement la lettre _y_ se

prononçoit comme auiourd’huy nous faisons sonner nostre _u_ latin,

il faut donc que tu le prononces encores ainsi, disant _Cubelle_

pour _Cybelle_; mais ie te veux dire dauantage, que l’_y_ n’a pas

esté tant affecté des Latins (ainsi qu’asseurent nos docteurs) pour

le retenir comme enseigne en tous les vocables des Grecs tournez par

eux en leur langue, mais ils l’ont ordinairement transformé, ores

en _u_, comme μῦς, _mus_, ores en _a_, κύων, _canis_, ores en _o_,

ὕπνος, _somnus_, tournant l’esprit aspre noté sur ὑ en _s_, comme

estoit presque leur vieille coustume, auant que l’aspiration _h_ fust

trouuée. Ie t’ay bien voulu admonester de cecy, pour te monstrer que

tant s’enfaut qu’il faille escrire nos mots françois par l’_y_ grec,

que nous le pouvons bien oster, suivant ce que i’ay dit, hors du nom

naturel, pourueu qu’il soit vsité en nostre langue. Et si les Latins

le retiennent en quelques lieux, c’est plus pour monstrer l’origine

de leur quantité, que pour besoin qu’ils en ayent. S’il aduient que

nos modernes sçauants se vueillent trauailler d’inuenter des dactyles

et spondées en nos vers vulgaires, lors à l’imitation des Latins,

nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs, pour monstrer

la mesme quantité de leur origine. Et si tu le vois encore en ce mot,

_yeux_, seulement, sçache que pour les raisons dessus mentionnées,

obeïssant à mes amis, ie l’ay laissé maugré moy, pour remedier à

l’erreur auquel pourroient tomber nos scrupuleux vieillars, ayant

perdu leur marque en la lecture des _yeux_ et des _jeux_ (_sic_): te

suppliant, lecteur, vouloir laisser en mon liure la lettre _i_, en

sa naïue signification, ne la deprauant point, soit qu’elle commence

la diction, ou qu’elle soit au milieu de deux voyelles, ou à la

fin du vocable, sinon en quelques mots, comme en _ie_, en _i’eus,

iugement, ieunesse_, et autres, où abusant de la voyelle I, tu le

liras pour I consonne inuenté par Meigret, attendant que tu receuras

cette marque d’I consonne, pour restituer l’I voyelle en sa premiere

liberté. Quant aux autres diphthongues[109], ie les ay laissées en

leur vieille corruption, avecques insupportables entassemens de

lettres, signe de nostre ignorance et de peu de iugement, en ce qui

est si manifeste et certain: estant satisfait d’avoir deschargé mon

liure, pour cette heure, d’vne partie de tel faix: attendant que

nouueaux characteres seront forgez pour les syllabes _ll, gn,

ch_ et autres. Quant à la syllabe _ph_, il ne nous faut autre note

que nostre F, qui sonne autant entre nous que φ entre les Grecs,

comme manifestement tu peux voir par ce mot φίλη, _feille_[110].

Et si tu m’accuses d’estre trop inconstant en l’orthographe de ce

liure, escriuant maintenant, espée, _épée_, accorder, _acorder_,

vestu, _vétu_, espandre, _épandre_, blasmer, _blâmer_, tu t’en dois

colerer contre toy mesmes, qui me fais estre ainsi, cherchant tous

les moyens que je puis de seruir aux oreilles du sçauant, et aussi

pour accoustumer le vulgaire à ne regimber contre l’éguillon, lors

qu’on le piquera plus rudement, monstrant par cette inconstance, que

si i’estois receu en toutes les saines opinions de l’orthographe, tu

ne trouuerois en mon liure presque vne seule forme de l’escriture que

sans raison tu admires tant.»

[107] On a reconnu depuis la véritable origine, le latin

_senior_, de ce mot sire. Il a été d’abord _senre_ ou _sendre_

(_sendra_ dans le serment de 842), puis _sires_, et enfin

_sire_, quand l’_s_ du cas-sujet eut disparu. L’accusatif

_seniorem_ a donné le cas-régime _seignur, signor, seigneur_.

Identiques à l’origine, comme _moindre_ et _mineur, mes

sire_ et _mon seigneur_, ces deux cas d’un même mot ont été

conservés dans la langue, avec des acceptions différentes. Mais,

jusqu’au XIIIe siècle, ils étaient employés l’un comme sujet,

l’autre comme régime. «Je me chevauchoie d’Amiens à Corbie;

s’encontrai le roi et sa maisnie (maison, de _mansio_).--A cui

es tu? dit-il.--_Sire_, je suis à mon _signor_.--Qui est tes

_sires_?--Li barons me dame (le mari de ma dame).--Qui est ta

dame?--La fame de mon _signor_.» (La _Riote del monde_, dans

_Nouv. rec. de contes_, t. I, p. 473.)

[108] Voir la note précédente.

[109] Doubles consonnes, selon l’acception d’autrefois.

[110] Peut-être faut-il lire φύλλον, _feuille_.

Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours · 第 41 / 124 题