CONCLUSION.

Les modifications orthographiques que l’on soumet à la décision de

l’Académie sont toutes fondées sur la logique et l’analogie, toutes

justifiées par les précédents. En les discutant, l’Académie montrera

qu’elle tient compte de la disposition des esprits à notre époque, où

les traditions de notre ancienne langue et l’étude de ses monuments

littéraires prennent de plus en plus d’importance; dans sa sagesse elle

adoptera celles qui lui sembleront le plus nécessaires.

Les modifications proposées sont-elles, à proprement parler, des

innovations? Ne sont-elles pas plutôt un retour aux règles qui ont

présidé à la formation littéraire de notre langue? Les quelques

retranchements à opérer portent en général sur des interpolations de

lettres d’une date relativement récente, et l’Académie les a déjà en

partie condamnées.

Je crois d’ailleurs utile de rappeler que, tout importantes et

nombreuses que soient ces modifications, elles n’apporteraient pas dans

l’écriture un trouble comparable au grand changement introduit dans

la troisième édition de son Dictionnaire en 1740. Réparties sur les

vingt-six mille mots du vocabulaire de notre langue[82], elles seraient

bien moins sensibles, et facilement adoptées; la logique et l’analogie

y conduisent naturellement; la plupart d’entre elles passeraient

même inaperçues. D’ailleurs quelques inconvénients passagers seront

bien faibles en comparaison des avantages réels et durables qui en

résulteront.

[82] Le nombre des mots admis dans la sixième édition est de

25,786.

La rectification de ces irrégularités orthographiques, la suppression

de quelques marques étymologiques latines ou grecques, qui avaient

échappé aux radiations précédentes, ne causeront aucune hésitation

à ceux qui savent le grec et le latin. L’étymologie des mots ne

saurait être douteuse pour eux; l’œil ne sera pas plus déçu que

ne l’est l’oreille. Que l’on écrive _filosofie_ comme _frénésie_,

_tésoriser_ comme _trésor_, _cronologie_ comme _crème_, _analise_ comme

_cristal_; que l’on écrive _impotant_ comme _impuissant_, _évidant_

comme _prévoyant_, _inconvéniant_ comme _inconvenant_; que l’on écrive

_préférance_ comme _espérance_, _irrévérance_ comme _remontrance_,

_compétance_ comme _complaisance_, ces mots, quelle qu’en soit

l’orthographe, n’en conserveront pas moins leur origine évidente, et

l’esprit sera soulagé de minuties pénibles qui fatiguent la mémoire et

déconcertent l’intelligence.

Lorsque l’on compare la complication de l’orthographe française avec

la simplicité de celle des autres langues néo-latines, l’italien,

l’espagnol, le portugais, et qu’on voit dans nos anciens manuscrits

notre orthographe se rapprocher par sa simplicité de celle de ses

sœurs, on est porté à rechercher la cause de cette anomalie.

Jusqu’à l’époque du renouvellement des études, il n’existait pas

de grammaire de la langue nationale et par suite d’enseignement de

l’orthographe. Les scribes conformaient capricieusement la leur à la

prononciation qui variait d’ailleurs selon les différentes contrées. Un

même son, en outre, pouvait être représenté par des assemblages divers

de lettres, surtout s’il n’existait pas dans le latin. Des manuscrits

de même temps présentent souvent de notables différences, et parfois

l’écriture n’est pas identique dans la même page. Toutefois, au milieu

de ces irrégularités, de ces formes orthographiques indécises et

flottantes, règne une grande simplicité. L’écriture essaie de figurer

la prononciation.

A partir de la Renaissance, il n’en est plus ainsi. L’imitation

du latin se fait de plus en plus sentir, et dans nos grammaires,

modelées exclusivement sur celles de la langue latine, et dans nos

dictionnaires, presque toujours accompagnés du latin dont l’orthographe

réagissait sur la nôtre. L’enseignement du grec, confié aux doctes

lecteurs du roi au collége de France, contribua aussi à enrichir notre

littérature d’expressions nouvelles transcrites du latin classique,

même du grec, et généralisa le travail de refonte dans le moule

antique d’une partie des vocables du vieux français. Cette influence

de l’érudition sur l’écriture persista jusqu’à l’époque où l’Académie,

cherchant un point d’appui pour son orthographe, crut devoir, tout

en se rapprochant de celle des Latins, suivre, mais avec plus de

modération, l’exemple des Estienne. En 1694, l’Académie rendit sous ce

rapport un vrai service en établissant dans son premier Dictionnaire

un ordre qui, sans s’écarter notablement du latin, montrait cependant

une tendance à revenir à notre ancienne orthographe. Mais, à mesure

que l’écriture se généralisait de plus en plus, l’inconvénient du

lourd bagage de lettres parasites se manifestait plus vivement, et,

dès sa troisième édition, l’Académie, qui avait déjà renoncé au

classement scientifique par racines pour rendre plus pratique l’emploi

de son Dictionnaire, ne se montra pas moins logique en ce qui touche

l’orthographe. Dans cette édition, confiée aux soins de d’Olivet, elle

simplifia considérablement l’écriture qu’elle dégagea en grande partie

de son vêtement latin. La hardiesse avec laquelle l’Académie réforma

tant de lettres conservées par le fétichisme de l’étymologie fait même

regretter qu’elle n’ait pas osé davantage. Jusqu’alors, l’écriture,

calquée, pour ainsi dire, sur le latin, était une sorte de monopole

pour le clergé, la magistrature, les hommes de cour et pour un cercle

restreint de la société, initié alors au grec et au latin, mais elle

devenait incompatible avec les besoins des classes nombreuses pour qui

la lecture et l’écriture sont pourtant indispensables.

Le français, en effet, n’est plus, de nos jours, écrit seulement par

des hommes initiés au latin et au grec; il est écrit correctement ou du

moins doit-il l’être par quiconque a reçu les éléments de l’instruction

primaire, et par les femmes à qui l’on n’enseigne point les langues

classiques.

C’est cependant aux _Précieuses_, ces femmes célèbres qui formaient

l’élite de la société au commencement du dix-septième siècle, que

l’on doit l’initiative des réformes que l’Académie a successivement

accomplies. En se posant en adversaires du pédantisme en fait

d’écriture, elles faisaient preuve de bon sens et de bon goût. Par

elles l’orthographe fut ramenée aux principes du vrai et du beau, à la

logique et à la clarté, et, peut-être à leur insu, elles se trouvaient

d’accord avec le génie même de notre langue et la tradition de notre

ancienne écriture. Honneur donc à ces femmes distinguées qui ont eu le

courage de s’affranchir du joug des habitudes et de braver l’opinion

du moment! On voulut les en punir en leur infligeant le nom de

_Précieuses_, mais c’est un titre dont elles peuvent se faire gloire:

il renferme l’idée de ce qu’il y a de plus exquis et de plus rare.

En présence des efforts, aussi persévérants que nombreux, tentés

durant plusieurs siècles par des hommes éminents qui, frappés des

inconvénients de notre orthographe, voulaient lui substituer un système

néographique ou phonographique, on aurait pu craindre de voir, comme

aux anciens temps de l’Égypte et de l’Inde, l’écriture des savants

délaissée en faveur d’une autre plus simple, telle que l’ont souhaitée

et la souhaitent encore aujourd’hui les phonographes, pour la rendre

accessible à tous.

En persévérant dans son système de simplifier notre orthographe, sans

la défigurer, et de l’améliorer successivement dans chacune de ses

éditions, pour faciliter l’écriture et la lecture de notre langue,

l’Académie fera renoncer à jamais aux utopies, quelque séduisantes

qu’elles soient, qui se multiplient même de jour en jour.

Lorsqu’on songe que, par l’écriture phonographique, _en trois jours_,

un enfant peut sans peine apprendre à lire sa langue maternelle, et

qu’il faut peut-être quatre ou cinq ans pour apprendre à lire et à

écrire d’après notre système orthographique, bien qu’amélioré, on ne

peut s’empêcher de reconnaître que ce temps pourrait être bien mieux

employé et suffirait pour apprendre deux ou trois langues modernes,

ou MÊME LE GREC, dont l’étude remplacerait si avantageusement les

puérilités de l’orthographe non moins longues à apprendre[83].

[83] Le programme universitaire pour l’enseignement du français

répartit en _six années_ l’étude de l’orthographe et de la

grammaire, et l’on redoute de voir rendue _facultative_ l’étude

du grec.

L’économie du temps, cette impérieuse nécessité de notre époque,

autoriserait jusqu’à un certain point les tentatives des phonographes,

si leur système n’était pas fatalement entraîné, par la logique même, à

mettre en péril notre langue et par suite la raison et l’intelligence

elle-même.

L’habitude d’abréger les mots en les contractant, qui est la tendance

constante de notre esprit vif et prompt[84], a réduit en monosyllabes

des mots qui en latin et en d’autres langues néo-latines sont composés

d’éléments doubles ou même triples. Tel est cet exemple:

_Français. Latin. Italien. Espagnol. Portugais._

saint sanctus santo santo sancto

sein sinus seno seno seio

sain sanus sano sano são

ceint cinctus cinto ceñido cinto

cinq quinque cinque cinco cinco

seing signum segno seña ou signal ou

signo signo

[84] Voltaire n’a pas eu raison de dire que «notre langue s’est

formée du latin en abrégeant les mots, _parce que c’est le propre

des barbares que d’abréger tous les mots_.» Si notre langue

n’a pas la plénitude de la poésie d’Homère et de l’éloquence

cicéronienne, cette abréviation des mots, que la langue anglaise

ne contracte pas moins, est une grande qualité, puisqu’elle

répond au besoin d’exprimer vivement et énergiquement la pensée

que saisit vivement l’intelligence toujours impatiente de

l’auditeur. La poésie surtout s’accommode difficilement de mots

qui ne sont pas monosyllabes ou dissyllabes, et ce vers de Racine:

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur,

perdrait tout son effet, traduit en italien. Quoi de plus vif que

ces monosyllabes:

. . . . . Qu’a-t-il fait? A quel titre?

Qui te l’a dit?

Que de mots et d’idées en peu de lettres!

Si la prononciation parfaitement identique de ces mots, au nombre de

six, _saint, sein, sain, ceint, cinq, seing_, est parfois

une cause d’équivoques dans la conversation, du moins, à défaut de

l’oreille, l’écriture variée de ces monosyllabes à l’avantage de

rappeler et même de représenter aux yeux les objets eux-mêmes, ce

que ne saurait faire l’écriture phonétique qui nous les offrirait

sous une seule et même forme. Il en est de même de _sot, saut,

seau, sceau_, et de _vin, vain, vint, vingt, vinc_, etc.

Ce sont, on peut le dire, autant de figures hiéroglyphiques. Lorsque

nous voyons écrits les mots _os, eau[85], au, haut, ô, oh_,

l’emploi du signe _o_, auquel certains phonographes voudraient ramener

leur configuration, serait une véritable barbarie. Conservons donc

précieusement ces distinctions qui aident l’intelligence, donnent à

l’écriture une vie qui réjouit l’œil et l’esprit, et compensant les

avantages que la parole a sur elle par l’animation du geste et les

inflexions de la voix.

[85] Cette forme, si éloignée de son radical latin _aqua_, se

retrouve et se résume dans toutes celles qui nous en ont conservé

la racine: _aquatique, aigues, aiguière, évier_, et dans

les anciennes formes du mot: _iève, ieau, ève, eau_, etc.

Dans l’écriture hiéroglyphique, l’_eau_ est ainsi représentée

≋≋[‡] et, par ces ondulations, on voit l’objet même qu’elles

figurent; le groupe de lettres _eau_ produit sur notre esprit un

effet de ce genre. Il en est de même des _os_; on croit voir des

ossements.

[‡] Dans l'original, trois lignes ondulées horizontales

représentant le hiéroglyphe N35B de la "Liste totale des

hiéroglyphes selon la classification Gardiner".

Notre vieil alphabet latin peut suffire encore, à l’aide de légers

artifices, à transcrire les sons de notre langue; l’Italie, l’Espagne,

le Portugal, n’en ont pas d’autre, et il suffit à la prononciation

de leurs langues, romanes comme la nôtre. Tout en gardant notre

physionomie naturelle, rapprochons donc, à leur exemple, du simple

et du beau notre écriture que les traces d’une érudition surannée

compliquent aussi inutilement pour les lettrés que pour les ignorants.

Malgré ces modifications, elle différera encore beaucoup de la

simplicité de celle des langues italienne, espagnole et portugaise.

Dante, le Tasse, Cervantes, Lopez de Vega, Camoens, n’ont rien perdu

à être écrits avec une orthographe plus simple, et le grand Corneille

s’en réjouirait.

Notre écriture nationale, graduellement modifiée par la sagesse de

l’Académie, rendra la lecture et l’écriture de plus en plus accessibles

à tous, et pourra peut-être, en facilitant l’étude de notre bel idiome,

ajourner l’avénement de cette langue universelle, préoccupation

généreuse des penseurs les plus profonds.

L’Académie pourra donc, avec le concours du temps, et sans apporter

aucun trouble, satisfaire aux vœux des Français et des étrangers, qui

lui en témoigneront leur reconnaissance. Elle réaliserait ainsi pour

la langue française ce que fit pour la langue grecque le célèbre Musée

d’Alexandrie où de savants grammairiens et à leur tête celui dont le

nom représente la critique elle-même, Aristarque, fixèrent, au moyen

d’accents et de légères modifications graphiques, pour la conformer à

celle d’Athènes, la prononciation de la langue grecque en Égypte, en

Asie et en Europe.

Puisque les vocables sont indispensables pour formuler nos pensées et

même pour penser, et que l’Académie française, à laquelle on se plaît à

rendre cet hommage, s’est efforcée, par l’exactitude des définitions,

d’apporter la clarté et la simplicité dans l’esprit, pourquoi la forme,

cette enveloppe des mots, reste-t-elle encore si souvent inexacte ou

anomale? On ne saurait admettre qu’on ait voulu par ces difficultés

interdire au vulgaire l’accès du temple en l’entourant de tant de

ronces et d’épines.

Supprimer avec prudence ces barrières qui s’opposent à l’extension du

savoir le plus élémentaire, serait une œuvre digne de l’Académie, digne

des hommes d’État qui figurent dans son sein, digne de l’esprit de son

illustre fondateur.

Je ne pouvais présenter autrement que dans leur ensemble les réformes

depuis si longtemps souhaitées pour régulariser et simplifier notre

orthographe, mais il ne m’appartenait pas de pressentir à leur égard

les décisions de l’Académie et de marquer à l’avance celles qu’elle

devait croire le plus opportunes. Lors même qu’elle n’en adopterait

qu’une partie, indiquant par là dans quelles voies le progrès et les

améliorations peuvent s’opérer, elle n’en aura pas moins rendu un

immense service. On saura le but vers lequel on doit se diriger.

Par là seront reléguées à jamais les utopies d’une écriture plus ou

moins phonétique qui blesse nos habitudes, contrarie même la raison, et

priverait l’écriture de son principal avantage:

De peindre la parole et de _parler aux yeux_.

Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours · 第 31 / 124 题