SYLLABES _TI, TION_.

Au moyen d’un simple signe adapté à la lettre _t_, comme Geofroy Tory

l’a fait le premier pour la lettre _c_, lui donnant, par l’apposition

de la cédille, le son exceptionnel du _s_, bien des difficultés de

prononciation seraient épargnées aux étrangers ainsi qu’aux enfants; et

l’Académie ne serait plus obligée, dans son Dictionnaire, de répéter

continuellement: «Dans ce mot, _t_ suivi de _i_ se prononce comme _c_

dans _ci_,» indication fréquemment reproduite, mais qu’on lui reproche

d’avoir oubliée dans plus de cent endroits.

Cette syllabe _ti_, qu’on doit prononcer _ci_, est une cause de telles

difficultés pour la lecture et l’écriture, qu’il semble indispensable

d’adopter un système régulier, soit en remplaçant le _t_ par _c_ ou

_s_, comme l’a fait l’Académie dans certains mots, soit en plaçant une

cédille sous le _t_, ainsi qu’on le fait depuis le milieu du seizième

siècle pour le _c_. En sorte que, de même qu’on écrit _flacon_ et

_façon, gascon_ et _garçon_, on écrirait: nous _acceptions_ et les

_accepţions_, _pitié_ et _inerţie_, _inimitié_ et _facéţie_, _amitié_

et _primaţie_, _chrétien_ et _Capéţiens_, etc.

Déjà l’Académie a substitué quelquefois le _c_ au _t_; elle écrit

_négociation_, qui, conformément à l’étymologie, aurait dû être

écrit _négotiation_, puisqu’elle écrit _initiation, pétition,

propitiation_[69]. Ailleurs elle écrit sans motif il _différencie_

et il _balbutie_, _chiromancie_ et _démocratie_, _circonstanciel_ et

_pestilentiel_.

[69] Elle se trompe même en indiquant ainsi la prononciation de

ce mot: «On prononce _propiciation_.»

L’Académie, qui a écrit par un _t_ les dix adjectifs suivants:

_ambitieux, captieux, contentieux, dévotieux, factieux, facétieux,

minutieux, prétentieux, séditieux, superstitieux_, écrit par un _c_

les treize autres que voici: _avaricieux, consciencieux, disgracieux,

gracieux, licencieux, malgracieux, malicieux, précieux, révérencieux,

sentencieux, silencieux, spacieux, vicieux_: les uns et les autres,

indistinctement, ont en latin un _t_, _vitiosus, pretiosus_[70],

etc. Pourquoi cette distinction? En modifiant l’orthographe des

dix premiers, tous les adjectifs de cette catégorie terminés en

IEUX seraient écrits et prononcés uniformément, comme _avaricieux,

capricieux, délicieux_.

[70] Le mot _prétieuses_ est ainsi écrit dans le Dictionnaire

de Somaize (1661), mais l’Académie, en 1694, remplaçant le _t_

par un _c_, écrit _précieuses_, et déjà en 1420, le Dictionnaire

de Le Ver, où souvent les mots latins sont orthographiés

conformément à la prononciation française, écrivait avec un _c_

les mots _preciosus, preciolus, preciose, preciositas_, qu’il

traduit par _precieusement, precieusetes_.

Peut-être conviendrait-il, pour treize substantifs ayant _tie_ pour

désinence: _argutie, calvitie, diplomatie, facétie, impéritie, ineptie,

inertie, minutie, onirocritie, primatie, prophétie, suprématie_,

et pour les quatre mots terminés par _cratie_: _aristocratie,

bureaucratie, démocratie, ochlocratie_, de les écrire avec la désinence

CIE, comme l’a fait l’Académie pour _chiromancie, rabdomancie_. Alors

il n’y aurait plus d’exception pour l’ensemble des mots se terminant

en CIE, comme _pharmacie, superficie, alopécie_ et _esquinancie_, que

Henri Estienne, à sa table des mots dérivés du grec, renvoie avec

raison à _squinancie_.

Il en est de même de _circonstanciel_, que l’Académie écrit par un _c_;

mais elle écrit _confidentiel, différentiel, pestilentiel, substantiel,

obédientiel_, et cependant ces mots dérivent de _confiance, différence,

pestilence, substance, obédience_, comme _circonstanciel_ dérive de

_circonstance_. Par la même raison, _essentiel_ devrait s’écrire

_essenciel_. On pourrait donc écrire uniformément les mots dont la

désinence est en CIEL.

Ainsi, pour ces diverses séries de mots prononcés en _cion_, en

_cieux_, en _cie_ et en _ciel_, le _c_ ayant déjà été employé

quelquefois par l’Académie à la place du _t_, on pourrait adopter

uniformément la lettre _c_. Par là bien des difficultés et des règles

de grammaire seraient supprimées.

Quant aux autres séries de mots où _ti_ figure, peut-être

conviendrait-il de préférer le _ţ_ au _c_: tels sont les mots

écrits exactement de même, mais qui changent de signification et de

prononciation, du moment où ils ne sont plus des verbes à la première

personne du pluriel de l’imparfait de l’indicatif.

nous acceptions -- les acceptions

nous adoptions -- les adoptions

nous affections -- les affections

nous attentions -- les attentions

nous contentions -- les contentions

nous contractions -- les contractions

nous dations -- les dations

nous désertions -- les désertions

nous dictions -- les dictions

nous exceptions -- les exceptions

nous éditions -- les éditions

nous exemptions -- les exemptions

nous exécutions -- les exécutions

nous infections -- les infections

nous injections -- les injections

nous inspections -- les inspections

nous interceptions -- les interceptions

nous inventions -- les inventions

nous intentions -- les intentions

nous mentions -- les mentions

nous notions -- les notions

nous objections -- les objections

nous options -- les options

nous persécutions -- les persécutions

nous portions -- les portions

nous rations -- les rations

nous relations -- les relations

nous réfractions -- les réfractions

nous rétractions -- les rétractions

nous sécrétions -- les sécrétions

La cédille, placée sous le _t_ comme on le fait pour le _c_ lorsqu’il

prend le son de _s_, ferait cesser cette confusion injustifiable.

Il deviendrait aussi facile de distinguer _les accepţions_ de _nous

acceptions_, _les adopţions_ de _nous adoptions_, et de discerner et de

prononcer les deux _ti_, soit _ti_ et _ţi_ (_ci_), qu’il l’est de ne

pas confondre les deux sons du _c_ dans _commerçant_ et _traficant_,

dans _reçu_ et _recueillir_.

Les deux verbes _initier_ et _balbutier_ seraient aussi écrits par _ţ_.

Quelle difficulté, je ne dirai pas de distinguer (il n’y a pas de

distinction possible), dans la foule des mots où se trouvent les deux

lettres _ti_, ceux où il faut les prononcer soit _ti_, soit _ci_:

_amitié, pitié, inimitié, chrétien, moitié, épizootie_[71], et:

_initié, inertie, imitation, Capétiens, facétie, primatie_! Pourquoi

_supportions_ et _action_, _argentier_ et _différentier_, _abricotier_ et

_balbutier_? Qui d’entre nous sait comment il faut prononcer _antienne_?

[71] L’Académie n’indique pas la prononciation de ce mot.

Resteraient les autres mots terminés en TION: _dentition, partition,

pétition_[72], où le premier _ti_ doit se prononcer _ti_ et le second

_ci_; On écrirait donc: _dentiţion, partiţion, pétiţion, propitiaţion_,

et de même tous les mots dérivés de la première conjugaison latine,

_abdicare, abdicaţio, abdicaţion_, et ceux de la quatrième conjugaison

latine, _audire, audiţio, audiţion_ (le nombre en est minime). Ceux, en

si grand nombre, appartenant aux deux autres conjugaisons latines ont

leur désinence en _ţion, sion, ssion_ et _cion_.

[72] Contrairement aux règles de la grammaire, le premier _ti_

dans ce mot, et dans les cinq autres, _épizootie, étiage, étier,

étiolement, étioler_, se prononce _ti_, bien que placé entre

deux voyelles.

Si l’on pouvait adopter une forme, la même pour tous, _sion_, ce serait

préférable, car, pour pouvoir distinguer ces désinences diverses, il

faut savoir le latin. Cet emploi du _ţ_ ferait cesser de nombreuses

incertitudes.

_abdicare_ _abdicatio_ abdication

_abjurare_ _abjuratio_ abjuration

_retinere_ _retentio_ rétention

_jubere_ _jussio_ jussion

_miscere_ [_mixtus_] mixtion

_prætendere_ _prætentio_ prétention[73]

_attendere_ _attentio_ attention

_convertere_ _conversio_ conversion

_adspergere_ _adspersio_ aspersion

_abstergere_ _abstersio_ abstersion

_extorquere_ _extorsio_ extorsion

_infundere_ _infusio_ infusion

_incurrere_ _incursio_ incursion

_demittere_ _demissio_ démission

_opprimere_ _oppressio_ oppression

_suspicere_ _suspicio_ suspicion

_sugere_ _suxio_ succion

_audire_ _auditio_ audition

[73] Racine, ainsi qu’on peut le voir au manuscrit autographe

de la Bibliothèque impériale, écrivait avec raison _pretension_

(en latin _prætensio_), et, en effet, nous écrivons _tension_.

Nous devrions donc écrire de même _attension_ que Bossuet écrit

_atantion_. On trouve néanmoins dans Du Cange un exemple de

_prætentio_. De tous ces mots de la troisième conjugaison latine,

_prétention_ est le seul auquel l’Académie ait conservé le _t_,

parce que les Latins l’ont employé exceptionnellement dans ce

mot. Mais puisqu’ils écrivent _infusio_ et nous _infusion_,

quelle différence y a-t-il entre _prætendere_ et _infundere_ qui

puisse justifier cette contradiction?

Je croyais avoir émis le premier cette idée fort simple de l’emploi du

_t_ cédille, _ţ_, mais j’étais devancé par Port-Royal, qui propose dans

le même but de placer un point sous le _ṭ_. La cédille sous le _ţ_ se

trouve même mise en pratique à Amsterdam en 1663 par Simon Moinet, le

correcteur des Elzeviers[74], ce qui prouve que l’idée en est bonne et

très-praticable.

[74] _La Rome ridicule du sieur de Saint Amant travêstië a

la nouvelle ortografe_; _pure invanţion de Simon Moinêt,

Parisiïn_, Amsterdam, aus dêpans é de l’imprimerië de Simon

Moinêt, 1663, in-12.

Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours · 第 26 / 124 题