Selon les grammaires, nous avons d’abord dans la catégorie des mots en
ANT:
1º Tous les participes présents, terminés sans aucune exception en ANT,
et invariables quand ils expriment une _action_. Quand ils expriment un
_état_, ils peuvent se transformer en adjectifs verbaux et s’accorder
en genre et en nombre avec leur sujet. L’adjectif verbal, extension
d’emploi du participe présent, conserve au singulier masculin la forme
_ant_ du participe présent dont il dérive. Il devient même quelquefois
un substantif, que j’appellerai alors _substantif verbal_; tels sont:
les _étudiants_, les _complaisants_, les _opposants_, les _gérants_,
les _correspondants_, etc.
2º Sont aussi terminés en ANT les adjectifs et les substantifs des
verbes formés sur la première conjugaison latine, tels que _amant,
chantant, mendiant, suppliant_, dont le nombre est considérable. Tous,
sans exception, sont, comme le participe présent et le gérondif,
terminés en _ant_.
3º Sont terminés aussi en ANT tous les adjectifs et substantifs de ce
genre provenant d’une autre source que le latin. Tels sont ces mots
français formés d’un verbe ne provenant pas du latin:
agaçant éblouissant glapissant pantelant
attachant éclatant glissant passant
blanchissant écrasant grimaçant penchant
bondissant écumant grimpant perçant
bouffant effrayant grinçant piquant
brisant engageant grisonnant plongeant
brunissant étiolant guerroyant rafraîchissant
bruyant étouffant intrigant regardant
brûlant étourdissant jaillissant ronflant
calmant frappant jappant salissant
choquant fringant jaunissant tannant
criant gagnant marquant tombant
croupissant galant massacrant tranchant
déchirant garant navrant trébuchant
Ainsi donc, je le répète, les mots terminés en _ant_ comprennent:
1º tous les participes présents, sans aucune exception; 2º tous les
adjectifs et substantifs verbaux dérivés de verbes _français_ formés
sur la _première_ conjugaison _latine_ et qui sont en si grand nombre;
3º tous les substantifs et adjectifs verbaux qui ne viennent pas du
latin.
Pour ces trois classes de mots, il n’y a pas d’embarras, pas de
changements à proposer.
Mais il n’en est pas de même des adjectifs et des substantifs formés
sur les _trois autres_ conjugaisons latines: sans aucun motif apparent,
les uns sont terminés en _ant_, les autres en _ent_. Il en résulte
donc une grande incertitude orthographique, car la prononciation ne
peut servir de guide, puisque les uns comme les autres, soit qu’ils
s’écrivent par _ant_, soit par _ent_, se prononcent également par notre
_an_ nasal, en sorte que l’étymologie nous induirait en erreur, tous
possédant un primitif latin en ENS.
On doit faire remarquer que, même dans cette catégorie, la forme _ant_
est beaucoup plus nombreuse que la forme _ent_.
Voici le tableau des mots français terminés en _ant_ et celui des mots
terminés en _ent_, provenant les uns et les autres d’une conjugaison
latine autre que la première (laquelle, on le répète, forme toutes ses
terminaisons en _ant_).
_Liste des adjectifs et substantifs verbaux formés de participes
latins en_ ENS (_haute, moyenne et basse latinité_), _provenant de
la_ 2e, 3e _ou_ 4e _conjugaison_
=Et qui en français se terminent en ANT.=
abrutissant convaincant impuissant raréfiant
absorbant convenant inconstant ravissant
adoucissant copartageant inconvenant reconnaissant
affligeant correspondant indépendant réfrigérant
agissant courant insignifiant réjouissant
agonisant croissant insuffisant reluisant
amollissant croyant intendant renaissant
ascendant cuisant intervenant repentant
assaillant décevant languissant répercutant
assistant défaillant luisant répondant
assortissant défiant malfaisant repoussant
assourdissant délinquant méconnaissant resplendissant
assujettissant dépendant mécréant ressortissant
attenant déplaisant médisant revenant
attendrissant déposant méfiant riant
attrayant descendant mordant rugissant
avenant désobéissant mordicant saillant
avilissant desservant mourant saisissant
belligérant dirigeant mouvant satisfaisant
bienfaisant dissolvant naissant savant
bienséant divertissant nourrissant séant
bienveillant endurant obéissant séduisant
cédant ensuivant odoriférant servant
clairvoyant entreprenant offensant sortant
combattant étourdissant opposant souffrant
commettant étudiant outrageant souriant
compatissant excédant pâlissant suant
complaisant exécutant partageant suffisant
composant exigeant pendant suivant
compromettant existant perdant surintendant
concertant exposant persistant surprenant
concluant extravagant pesant survenant
confiant fatigant plaisant survivant
conquérant flagellant poursuivant tenant
consentant fleurissant prenant tendant
consistant florissant pressant transcendant
constituant fondant prétendant vaillant
consultant fuyant prévenant venant
contenant gémissant prévoyant versant
contendant gérant puissant vivant
contredisant imposant ramollissant voyant
Parmi les participes en _ant_ les grammairiens en indiquent quinze
qui changent d’orthographe en cessant d’être employés comme participes
présents, et qui prennent alors _ent_ au lieu de _ant_.
Mais pourquoi établir une exception pour ces seuls mots dans le nombre
si considérable de participes en _ant_ qui, lorsqu’ils deviennent
substantifs ou adjectifs verbaux, conservent dans les deux cas
la désinence _ant_ comme _en combattant_ et _un combattant_; _en
conquérant_ et _un conquérant, en étudiant_ et _un étudiant_[66]? Si
donc dans ces quinze mots qui se rencontrent dans les trois dernières
conjugaisons latines les participes se sont ainsi modifiés:
[66] Si l’on voulait alléguer que le substantif verbal _un
étudiant_ devait être ainsi écrit, attendu que, étant tiré
du participe présent de la première conjugaison _française_
(_étudier_, en _étudiant_), sa forme régulière est en _ant_
et non en _ent_, sans qu’on ait à tenir compte de la deuxième
conjugaison latine (_studere, studens_), on demande pourquoi
les substantifs verbaux _adhérent, affluent_, etc., et les
adjectifs verbaux _coïncident_ et _convergent_ qui appartiennent
aussi à la première conjugaison _française_ sont écrits en _ent_
et non en _ant_.
(Participe.)
adhérant _subst._ adhérent
affluant _subst._ affluent
coïncidant _adj._ coïncident
convergeant _adj._ convergent
différant _adj._ différent[67]
divergeant _adj._ divergent
émergeant _adj._ émergent
équivalant _subst._ équivalent
excellant _adj._ excellent
expédiant _subst._ expédient
négligeant _subst._ négligent
précédant _subst._ précédent
présidant _subst._ président
résidant _subst._ résident
violant _adj._ violent
[67] On pourrait faire une exception pour le substantif
_différend_.
tandis qu’on écrit de cette manière:
(Participe.)
assistant et un assistant
agonisant et un agonisant
descendant et un descendant
desservant et un desservant
dissolvant et un dissolvant
plaisant et un plaisant
médisant et un médisant
excédant et un excédant
complaisant et un complaisant
répondant et un répondant
prétendant et un prétendant
revenant et un revenant
vivant et un vivant
ne doit-on pas donner à ces quinze mots _adhérent, affluent_,
etc., une désinence uniforme, celle en _ant_? Par là cesserait
toute difficulté, et les règles exceptionnelles qui surchargent nos
grammaires seraient diminuées d’autant.
_Liste des adjectifs et substantifs verbaux provenant
des trois dernières conjugaisons latines_
et qui se terminent en ENT.
Les quinze mots exceptionnels sont marqués d’un *, et les trois
adjectifs non verbaux d’une •.
absent continent expédient* jacent
abstinent contingent fervent latent
accident convalescent fréquent mécontent
adhérent* convergent* imminent négligent*
adjacent corpulent• impatient occident
adolescent décent impertinent opulent
afférent déliquescent impotent orient
affluent* déponent imprudent patent
agent différent* impudent patient
antécédent diligent incident pénitent
apparent dissident incohérent permanent
ardent divergent* incompétent précédent*
astringent dolent inconscient prééminent
clément• effervescent inconséquent président*
client efficient incontinent prudent
coefficient éloquent inconvénient récipient
coïncident* émergent* indécent réfringent
compétent éminent indigent régent
concurrent émollient indulgent résident*
confident équipollent inhérent subséquent
confluent équivalent* innocent succulent•
conscient escient insolent suréminent
conséquent évident intelligent urgent
content excellent* intermittent violent*
Ainsi donc, contrairement à la série considérable des mots en _ant_
provenant 1º de la première conjugaison latine, qui ne figurent pas ici
et qui _tous_ se terminent en _ant_; 2º de la liste des mots en _ant_
qui ne dérivent pas de verbes latins; 3º de la liste des mots de la
seconde, troisième et quatrième conjugaisons latines qui se terminent
en _ant_, bien que formés sur les désinences latines en _ens_, on voit
que le nombre des mots qui se terminent en _ent_ (une centaine au
plus) est relativement très-faible comparé à ceux dont la désinence
est en _ant_, et que d’ailleurs aucune règle fixe n’a présidé à leur
formation. Bornons-nous à ces exemples:
2e CONJUGAISON: plaisant, répondant et abstinent, permanent
-- -- contenant, attenant et continent, éminent
-- -- vaillant, voyant et équivalent, évident
3e CONJUGAISON: confiant, suivant et confident, conséquent
-- -- belligérant, et antécédent,
ascendant intelligent
-- -- affligeant et négligent
-- -- suffisant et efficient
-- -- déposant et déponent
-- -- cédant et précédent
-- -- suivant et conséquent
4e CONJUGAISON: avenant, inconvenant et inconvénient, expédient
-- -- amollissant et émollient, etc.
Que d’hésitations et d’efforts de mémoire pour ne pas errer dans ce
labyrinthe!
Bien plus, il est quelques-uns de ces mots, au nombre de 17, qui,
au masculin singulier, présentent une homographie complète avec la
troisième personne du pluriel du présent de l’indicatif, également
terminée en _ent_, et dont la prononciation diffère, exemple: un
_affluent_, ils _affluent_; un _expédient_, ils _expédient_.
_Mots en_ ENT _prononcés différemment, bien qu’écrits de même_.
affluent, adj. ils affluent
un expédient ils expédient
content, adj. ils content
convergent, adj. ils convergent
un équivalent ils équivalent
excellent, adj. ils excellent
négligent, adj. ils négligent
émergent, adj. ils émergent
un président ils président
un résident ils résident
violent, adj. ils violent
un couvent elles couvent
un confluent ils confluent
évident, adj. ils évident
divergent, adj. ils divergent
un parent ils parent
coïncident, adj. ils coïncident
En adoptant la désinence ANT pour tous les adjectifs et substantifs
verbaux on éviterait donc cette homographie qui vient encore accroître
le trouble déjà signalé; or, du moment où la terminaison _ant_
l’emporte de beaucoup en nombre sur _ent_ et que la prononciation est
identiquement la même dans l’un et l’autre cas, on propose de ramener
tous les substantifs et adjectifs verbaux à un seul et même type en
_ant_.
Bossuet, lors des discussions préliminaires pour le Dictionnaire
de l’année 1694 (voir App. C), frappé déjà de l’incohérence de
l’orthographe des adjectifs et des substantifs terminés les uns en
_ant_, les autres en _ent_, cherchait le moyen de parvenir à une sorte
de régularité, et, comme il lui semblait que, dans l’ensemble des
mots français formés par le participe latin en _ens_, la terminaison
en _ent_ était plus nombreuse que celle en _ant_, il proposait à cet
effet, tout en maintenant au participe présent, ainsi qu’au gérondif,
la forme exclusive _ant_[68], de donner à tous les autres la forme
_ent_.
[68] Dans les manuscrits autographes des sermons de Bossuet,
2 vol. in-fol., que j’ai examinés à la Bibliothèque impériale,
on remarque, au contraire, une tendance naturelle à remplacer
l’_e_ par l’_a_, conformément à la prononciation. Il écrit donc
_constamant, contant, contanter, contantement, atantion, atantif,
atantivement, atantats, cepandant, commancer_, etc. Il écrit
_commancement_ et _assambler_, et presque toujours, si ce n’est
toujours, il écrit, comme Corneille, _vanger, vangeance_.
Ainsi on trouve écrit par Perrot d’Ablancourt _retrencher,
garentie_, qui sont devenus _garantie_ et _retrancher_
conformément à la tendance de substituer l’_a_ à l’_e_, et il
écrit _restraindre_ comme nous écrivons _contraindre_; mais
aujourd’hui on écrit _restreindre_ avec un _e_.
Fénelon, à toutes ses éditions, écrit les _Avantures de
Télémaque_, et Racine écrit aussi _avanture, vanger, vangeance_.
L’Académie cependant écrivait _aventure_ dès sa première édition
de 1694. Fénelon ne publia sa première édition: _Suite du
quatrième livre de l’Odyssée d’Homère ou Avantures de Télémaque_,
qu’en 1699, et toutes les éditions postérieures, y compris celle
de Étienne Delaulne, 1717, portent le titre d’_Avantures_.
Fénelon persistait donc, malgré l’Académie, à écrire et faire
imprimer son livre avec le titre courant d’_Avantures_, et c’est
ainsi que sont imprimées les _Avantures de M. d’Assoucy_, les
_Avantures du baron de Fœneste_.
Mais, contrairement au sage avis de Bossuet, qui voulait l’uniformité,
l’Académie inscrivait dans son Dictionnaire près de la moitié des
adjectifs et des substantifs verbaux (voir le tableau page 69) avec la
désinence _ant_, bien que formés tous sur la désinence _ens_ du latin,
tels que: _affligeant, ascendant, assistant, assujettissant, attenant,
attrayant, avenant, bien-disant, bienfaisant, bienséant, cédant_,
etc., entraînée en cela par le grand nombre d’adjectifs et substantifs
verbaux provenant de mots forgés sur la première conjugaison latine,
_arrivant, aimant, amant, allant, appelant_, etc., et sur les mots
étrangers au latin, _agaçant, attachant, brisant, gagnant, passant,
tranchant_, etc.
Ainsi, dès cette époque, la formation en _ent_, que j’appellerai
latine, avait cessé de fonctionner, et dès lors l’adjectif et le
substantif verbal se formant à fur et à mesure des besoins sur le
participe présent français toujours en _ant_, il en résulte que le
nombre des mots de ce genre l’a emporté de beaucoup par un usage
constant sur ceux dont la désinence est en _ent_.
Maintenant, en présence des faits, on peut être assuré que Bossuet,
avec la supériorité de son esprit et la rigueur de sa logique, n’aurait
pas hésité à adopter pour règle l’uniformité de la désinence en
_ant_. Et, en effet, puisque la prononciation est la même pour tous,
pourquoi retarder plus longtemps une réforme si facile, qui épargnerait
l’obligation, très-pénible, souvent même impossible, d’établir une
distinction dans l’orthographe des participes présents et celle des
adjectifs et substantifs verbaux, dédale où la connaissance du latin et
des étymologies, loin de nous guider, nous entraîne, comme on vient de
le voir, dans de perpétuelles contradictions?
Si ce principe était adopté, on pourrait conserver la désinence _ent_
au petit nombre de mots formés directement du latin, comme _gent_ de
_gens_; aux mots calqués sur la désinence latine du neutre en _entum_,
comme _testament, monument_, de _testamentum, monumentum_, et enfin
à tous nos adverbes en _ment_, tous par _e_, à cause de la racine
_mente_. Ces trois classes de mots feraient seules exception à la règle
de l’_a_ remplaçant _e_ dans les mots terminés en _ant_.