Dans sa SIXIÈME édition, publiée en 1835, l’Académie, se déjugeant
elle-même, ne sanctionna plus la suppression du _t_ final au pluriel
des mots dont le singulier se terminait en _ant_ et en _ent_, et,
après une discussion approfondie, elle crut devoir rétablir au pluriel
le _t_ à tous les mots d’où elle l’avait fait disparaître dans les
deux précédentes éditions. En écrivant dès lors _amants, éléments,
parents, passants_, et non _amans, élémens, parens, passans_, toute
confusion avec l’écriture des mots dont le singulier est en _an_,
comme _artisans, charlatans, paysans, passans_, etc., cessait, et
l’orthographe des féminins pluriels _paysannes_ et _amantes_ ne pouvait
offrir d’équivoque. Tronquer ainsi au pluriel la finale du singulier,
c’était contrevenir à la règle grammaticale qui forme le pluriel par
l’addition de l’_s_.
Malgré le besoin de simplifier l’écriture, ce retour à un ancien
principe, qui nécessitait cependant une addition considérable de
lettres, fut accepté, bien qu’il contrariât les habitudes déjà prises:
il était logique. Toutefois je dois dire que quelques auteurs et
imprimeurs maintiennent encore la suppression du _t_; tant on a de
peine à ajouter des lettres, tant la tendance à les supprimer est
caractéristique.
C’est dans cette sixième édition qu’une innovation importante fut enfin
admise par l’Académie: la substitution de l’_a_ à l’_o_ dans tous les
mots où l’_o_ se prononçait _a_. L’Académie suivit en cela l’exemple
donné par Voltaire[20]. Cette modification, qui s’étendit sur un grand
nombre de mots, fut accueillie du public avec reconnaissance, malgré
l’opposition opiniâtre de Chateaubriand, de Nodier et de quelques
académiciens. Maintenant que cette orthographe a prévalu, oserait-on
écrire ou même regretter _j’aimois, il étoit, qu’il paroisse_?
[20] Corneille faisait rimer _cognoistre, connoître,
reconnoistre, reconnoître_, avec _naître, renaître, traître_, et
_paroistre_ avec _estre_. Vingt-six ans avant l’apparition du
Dictionnaire de l’Académie, on lit dans la première édition de
l’_Andromaque_ de Racine, acte III, sc. I, ces vers:
M’en croirez-vous? lassé de ses trompeurs attraits,
Au lieu de l’enlever, Seigneur, ie la fuir_ais_,
où l’_o_ est remplacé par l’_a_ dans _fuirais_, innovation à
laquelle Racine crut devoir renoncer, puisque, sept ans plus
tard (en 1675), il corrigeait ainsi ce vers, pour se conformer à
l’usage:
Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.
Les améliorations dans cette édition ne se bornèrent pas à ces deux
grands changements dans l’orthographe; l’uniformité de la prononciation
depuis un siècle permit de régulariser en grande partie l’emploi
des accents et de supprimer beaucoup de lettres effacées dans la
prononciation; l’écriture des dérivés devint plus conforme à celle de
leurs simples[21]; enfin l’Académie, en réunissant, par l’introduction
des tirets ou traits d’union, les mots ou locutions adverbiales,
tenta de remédier à l’inconvénient de laisser séparés des mots qui,
lorsqu’ils sont isolés, offrent un sens tout autre que celui qu’ils
acquièrent par leur union.
[21] _Psaume_ au lieu de _pseaume_, _incongrûment_ au lieu
d’_incongruement_, _dégrafer_ au lieu de _dégraffer_, et souvent
et par une fâcheuse rectification, _charriage, charrier_ et
_charrette_, qui, dans les précédentes éditions, s’écrivaient
_chariage_ et _charier_, comme _chariot_, etc.
Mais, durant les soixante-treize années d’intervalle entre la
quatrième et la sixième édition, que de changements opérés en France!
Un nouvel ordre de choses était né, et, pour refléter les passions
de la tribune et de la presse, le langage avait vu son domaine
s’accroître de locutions inconnues aux grands auteurs du XVIIe
siècle, à Rousseau, à Voltaire lui-même. En législation, en économie
sociale, en administration, tout était transformé, et, dans l’ordre
matériel, de grands progrès s’étaient accomplis. Chaque mot concernant
la jurisprudence, la politique, les sciences et les arts, exigeait
une révision scrupuleuse ou un examen attentif. L’Académie ne devait
donc admettre qu’avec prudence et après de longues discussions des
néologismes qui pouvaient n’être qu’éphémères. Sous la direction
successive des secrétaires perpétuels, MM. Raynouard, Auger, Andrieux,
Arnault, Villemain, fut accompli ce grand travail, qui ne dura pas
moins de quinze années.
On ne s’en étonnera pas, si l’on songe aux difficultés que présentait
la définition de certains mots, tels que _Liberté, Droit,
Constitution_, qui chacun ont occupé quelquefois toute une séance de
l’Académie entière, devant laquelle chaque mot, rédigé d’abord par une
commission nommée dans son sein, était discuté ensuite, entre MM. de
Pastoret, Dupin, Royer-Collard, de Ségur, Daru, etc., pour tout ce qui
concerne la jurisprudence ou la législation, l’administration ou la
diplomatie;
Andrieux, Villemain, de Féletz, Campenon, Lacretelle, Étienne, Arnault,
etc., pour tout ce qui tient à la grammaire et à la délicatesse de la
langue;
Cuvier, Raynouard, de Tracy, Cousin, Droz, etc., pour toutes les
matières de science, d’érudition et de philosophie.
Indépendamment des ressources que lui offrait la variété des
connaissances de tant d’hommes supérieurs, l’Académie eut souvent
recours aux membres les plus distingués des autres Académies, tels
que Biot, Fourier, Thenard, Arago, pour la révision d’articles qui
sortaient de ses attributions spéciales.
Mais ce mouvement général des esprits eut une influence très-marquée
et, on peut le dire, regrettable sur l’orthographe et l’intégrité
même du français. Dans les sciences d’observation, physique,
chimie, botanique, zoologie, nosologie, tout était renouvelé;
leur classification et leur nombreuse nomenclature exigeaient un
accroissement et une création de termes nouveaux, pour lesquels la
littérature grecque offrait, dans son vaste domaine scientifique, une
mine inépuisable. Ce fut donc à la langue grecque, dont la flexibilité
et la richesse se prêtaient si bien à la composition des mots destinés
à exprimer ces nouveaux besoins, que l’on dut naturellement recourir
pour forger et souder cette multitude de termes spéciaux. Par ce
moyen, une définition qui eût exigé en français une longue périphrase
trouvait concentrée en un seul mot; mais, comme ces composés n’étaient
intelligibles qu’à ceux qui savaient le grec, ils _défrancisaient_
notre langue.
Sous l’impression de cet envahissement archéologique, l’Académie, dans
sa sixième édition, eut un moment d’hésitation, et tenta même, pour
trois ou quatre mots d’origine grecque, déjà surchargé de consonnes,
d’y ajouter encore une _h_: _rythme_ devint _rhythme_, _aphte_
devint _aphthe_, _phtisie_ devint _phthisie_, et _diphtongue_ (que
Corneille et l’Académie elle-même écrivaient toujours ainsi) devint
_diphthongue_; _synecdoque_, ainsi écrit dans la quatrième édition,
devint _synecdoche_. Cet essai malheureux, qui partait d’un principe
contraire au génie de notre langue, fut généralement réprouvé, et
ne servit qu’à mieux démontrer la tendance de l’écriture française,
du moins pour les mots usuels, à se rapprocher des formes de notre
ancienne langue, antipathique à l’appareil scientifique des _ph_ et des
_th_.
Une distinction devrait donc s’établir entre les termes d’un ordre
purement scientifique, qui, par leur nature même, conviennent à
des ouvrages spéciaux[22], et les mots qui, quoique savants, sont
indispensables à la langue usuelle dont ils font partie. Tout
en éloignant l’idée de rien changer à la nomenclature purement
scientifique (excepté le _ph_ qui serait si bien remplacé par
notre _f_), et en reconnaissant l’utilité des composés grecs où se
complaisent les adeptes, on désirerait que, du moment où un mot a servi
comme une monnaie nationale à la circulation journalière, il n’apparût
au Dictionnaire de l’Académie que revêtu de notre costume: l’Usage, en
lui donnant le droit de cité, l’a rendu français.
[22] Tel est le Dictionnaire de Nysten, continué par MM. Littré
et Robin. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les mots qui le
composent pour reconnaître qu’ils n’ont rien de français.
Après avoir successivement supprimé dans un si grand nombre de mots
les lettres étymologiques et introduit d’importantes modifications
dans les signes orthographiques, l’Académie jugera peut-être le moment
venu d’imiter (et sa tâche serait bien moindre) l’exemple que ses
prédécesseurs lui ont donné, surtout dans leur troisième édition. La
liste des mots où pourraient s’opérer ces modifications n’est point
aussi considérable qu’on serait tenté de le croire.
L’usage si fréquent que j’ai dû faire, et que j’ai vu faire sous
mes yeux, dans ma longue carrière typographique, du Dictionnaire de
l’Académie, m’a permis d’apprécier quels sont les points qui peuvent
offrir le plus de difficultés. J’ai cru de mon devoir de les signaler.
L’Académie rendrait donc un grand service, aussi bien au public lettré
qu’à la multitude et aux étrangers, en continuant en 1868 l’œuvre si
hardiment commencée par elle en 1740 et qu’elle a poursuivie en 1762 et
en 1835. Il suffirait, d’après le même système et dans les proportions
que l’Académie jugera convenables:
1º De régulariser l’orthographe étymologique de la lettre χ, _ch_; et
de substituer aux θ, _th_, et φ, _ph_, nos lettres françaises dans les
mots les plus usuels; d’ôter l’_h_ à quelques mots où il est resté pour
figurer l’esprit rude (῾);
2º De supprimer, conformément à ses précédents, quelques lettres
doubles qui ne se prononcent pas;
3º De simplifier l’orthographe des noms composés, en les réunissant le
plus possible en un seul mot;
4º De régulariser la désinence orthographique des mots terminés en
_ant_ et _ent_;
5º De distinguer, par une légère modification (la cédille placée sous
le _t_), des mots terminés en _tie_ et _tion_, qui se prononcent tantôt
avec le son du _t_ et tantôt avec le son de l’_s_;
6º De remplacer, dans certains mots, l’_y_ par l’_i_;
7º De donner une application spéciale aux deux formes _g_ et _g_ au cas
où le _j_, dont le son est celui du _g_ doux, ne serait pas préférable;
8º De substituer l’_s_ à l’_x_, comme marque du pluriel à certains
mots, comme elle l’a fait pour _lois_, au lieu de _loix_ (_lex_, la
loi, _leges_, les lois).
Parmi ces principales modifications généralement réclamées,
l’Académie adoptera celles qu’elle jugera le plus importantes et le
plus opportunes. Quant à celles qu’elle croira devoir ajourner, il
suffirait, ainsi qu’elle l’a fait quelquefois dans la sixième édition,
et conformément à l’avis de ses _Cahiers_ de 1694[23], d’ouvrir la
voie à leur adoption future au moyen de la formule: _Quelques-uns
écrivent_...; ou en se servant de cette autre locution: _On pourrait
écrire_... Par cette simple indication, chacun ne se croirait pas
irrévocablement enchaîné, et pourrait tenter quelques modifications
dans l’écriture et dans l’impression des livres.
[23] Voyez l’Appendice A.
Voici ce qui est dit en tête même des CAHIERS _de remarques sur
l’orthographe françoise pour estre examinez par chacun de Messieurs de
l’Académie_:
_«La premiere observation que la Compagnie a creu devoir faire, est
que, dans la langue françoise, comme dans la pluspart des autres,
l’orthographe n’est pas tellement fixe et determinée qu’il n’y ait
plusieurs mots qui se peuvent escrire de deux differentes manieres,
qui sont toutes deux esgalement bonnes, et quelquefois aussi il y en
a une des deux qui n’est pas si usitée que l’autre, mais qui ne doit
pas estre condamnée[24]._»
[24] Soit donc que l’Académie écrive _orthographe_ et même
_ortografie, ortographe_ ou _ortografe_, elle pourrait ajouter:
[On a écrit aussi _ortographie_.] Dans le Dictionnaire de
Nicod (Paris, 1614, in-4º), on ne trouve point _orthographe_,
mais _ortographie_, conformément à Du Bellay, qu’il cite pour
autorité.
Les changements, lorsqu’ils s’introduisent successivement dans
l’orthographe, ne sauraient causer un grave préjudice aux éditions
récentes. Ces modifications passent inaperçues d’une partie du public
et se perdent dans la masse. On peut d’ailleurs en juger par la
comparaison de l’orthographe des textes originaux de nos écrivains dits
_classiques_ avec celle de leurs éditions récentes: modifiée du vivant
même de l’auteur et plus tard par les progrès successifs de l’écriture
académique, elle diffère sensiblement de l’impression primitive. Aucun
trouble cependant n’en est résulté dans les habitudes, et nous lisons
sans difficulté nos grands écrivains du dix-septième siècle dans leurs
éditions originales. Leur antiquité leur prête même un charme de plus.
Toute innovation, sans doute, surprend et paraît même _chocante_
au premier abord; mais, une fois introduite, elle devient aussitôt
familière. C’est une véritable conquête qui, dès lors et d’un
consentement unanime, fait partie du domaine public.
Et, en effet, qui voudrait aujourd’hui écrire, conformément au
Dictionnaire de 1694: _adveu, advoué, abysmer, aisné, autheur,
bienfacteur, connoistre[25], chresme, desgoustant, escrousté,
feslé, horsmis, yvroye, phantosme, phlegme_, etc.; ou bien encore:
_costeau, deschaisnement, déthroner, entesté, eschole, espy, gayeté,
giste, mechanique, monachal, noircisseure, ostage, ptisanne, saoul,
thresorier, stomachal[26], je sçay, vuide, vuider_, etc.?
[25] _congnoistre_, Manuscrits de l’Hospital et autres.
_cognoistre_, Dict. de Robert Estienne, 1540.
_connoistre_, 1re édit. du Dict. 1694.
_connoistre_, 2e édit. du Dict. 1718.
_connoître_, 3e édit. du Dict. 1740.
_connoître_, 4e édit. du Dict. 1762.
_connaître_, 6e édit. du Dict. 1835.
On propose d’écrire, dans la nouvelle édition, conformément
à la prononciation, _conaître_ avec un seul _n_, et l’on
devrait même écrire _conètre_, ce qui distinguerait, d’accord
avec l’étymologie, _naître_, venant de _nasci_ (_nascerunt_
ou _nascêre_) de _conètre_ qui vient de _noscere_. Ainsi, sur
dix lettres, trois, auraient successivement disparu sans le
moindre inconvénient. Dans un manuscrit inédit du chancelier
Michel de l’Hospital, que je possède, je lis même ce mot, écrit
partout avec un _n_ de plus, _congnoissance_. C’est ainsi que
d’_eschole_ on a fait définitivement _école_, en supprimant
deux lettres en ce mot seul qui en avait sept. Il en est de
même de _espy, desgoustant, estesté_, qui sont devenus _épi,
dégoûtant, étêté_, etc. On pourrait même quelquefois, en se
rapprochant de l’origine latine, simplifier l’orthographe de
certains mots. Ainsi, pourquoi écrire, _vaincre, vainqueur_, les
mots _vincere, victor_, irrégulièrement transportés du latin?
Puisque nous écrivons _victorieux_ et _invincible_, écrivons
_vincre_ et _vinqueur_, ne fût-ce que pour conserver l’uniformité
d’orthographe dans ce vers:
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
[26] L’Académie écrivait, dans sa première édition, _stomachal_;
dans la seconde, _stomacal_; dans la troisième, _stomachal_;
dans la quatrième et la sixième, _stomacal_, qui est sa forme
définitive.
Avec la deuxième édition, celle de 1718: _abbatre, abestir, adjouster,
advis, advoué, asne, bestise, beveue, creu, dépost, desdain, estain,
estincelle, espatule, estuy, inthroniser, leveure, obmettre, pluye,
pourveu, quarrure, relieure, vraysemblance_, etc.?
Avec la troisième édition, celle de 1740: _chymie, alchymie, chymiste_,
etc., _frére, mére, naviger, quanquam_ (pour _cancan_), _patriarchal,
paschal, pseaume, quadre, quadrer_, des _qualitez_, des airs
_affectez_, etc.?
Avec la quatrième édition: _foible, foiblesse, enfans, parens, qu’il
paroisse_, écrit comme la _paroisse_, _pseaume, reconnoissance,
je voulois, ils étoient_ (écrit auparavant _estoient_, puis enfin
_étaient_)?
Dès à présent on s’étonne d’écrire avec la sixième: _cuiller, roideur,
roide, aphthe, phthisie, rhythme, diphthongue_. Quatre consonnes de
suite! l’orthographe du quinzième siècle n’en admettait que deux et
écrivait _diptongue, spère_ (_sphère_ ou plutôt _sfère_), σφαίρα.
Si l’orthographe étymologique a l’avantage, bien faible à mon avis,
de mettre sur la trace des racines, et d’aider parfois à deviner la
signification du mot quand on possède à fond les langues anciennes, ce
système qui, pour être rationnel, ne saurait admettre ni transaction
ni demi-parti, sans mettre souvent en échec le savoir philologique,
n’est plus, depuis 1740, un système, c’est le désordre. D’ailleurs
l’étymologie n’est souvent qu’un guide peu sûr pour découvrir le sens
actuel des vocables dont la signification s’est modifiée dans le cours
des âges, au point de devenir méconnaissable, ainsi que M. Villemain
l’a si bien démontré dans la préface du Dictionnaire de 1835.
Il ajoute même, et avec plus de force encore, cette réflexion: «La
science étymologique n’est pas nécessaire pour la parfaite intelligence
d’une langue arrivée à son état de perfection. L’analogie et
l’étymologie peuvent bien fournir matière à quelques observations
curieuses et plus souvent encore à des disputes inutiles, mais elles
ne déterminent pas toujours la véritable signification d’un mot, parce
qu’il ne dépend que de l’usage. Rien, en effet, n’est plus commun que
de voir des mots qui passent tout entiers d’une langue dans une autre,
sans rien conserver de leur première signification.»
En effet, quel avantage peut offrir à l’esprit, même pour qui sait le
grec, la présence du _ph_ ou _th_ dans les mots de la langue usuelle,
surtout quand, effacés dans certains mots, on les voit reparaître
dans d’autres dérivés également du grec? La mémoire, quelque présente
qu’elle soit, vient-elle jamais assez tôt aider l’intelligence pour
lui indiquer le sens en français du mot primitivement grec? Prenons
pour exemples les mots _strophe_ et _apostrophe_: l’un et l’autre
viennent de τρέπω, στρέφω, qui signifie _tourner_; mais, pour trouver
quel rapport relie ce mot avec _strophe_, il faut se représenter le
mouvement demi-circulaire de choristes chantant ensemble des pièces
lyriques, auxquels d’autres choristes exécutant un mouvement contraire
répondent par un autre chant, ce que _strofe_ représente aussi bien
que _strophe_. Quant à _apostropher_, qui dérive aussi du verbe τρέπω
ou στρέφω, il faut savoir que, par cette figure de rhétorique, on doit
voir le geste et l’animation de l’orateur se tournant vers la partie
adverse pour l’apostropher.
Et quant à la figure de grammaire, l’_apostrophe_, qui dérive aussi
du même verbe, je suis assez embarrassé de l’expliquer. A en juger
par l’aspect qu’offre la forme demi-circulaire de ce signe (’), dont
l’emploi indique l’élision, j’aimerais à y voir l’influence du verbe
τρέπω, _tourner_, mais les savants ne sont pas d’accord à ce sujet.
Obtient-on plus de lumières quand on sait que _thèse_ (Voltaire
écrivait _tèse_) vient de τίθημι, _placer_? Par quel effort de mémoire
se rappeler les détours qui rattachent ce verbe avec la _thèse_ que
soutient un candidat!
Ces curiosités offrent quelque intérêt au très-petit nombre de ceux
qui se livrent à ce genre d’études, mais ces mots, qu’ils soient écrits
avec ou sans _th_ et _ph_, seront tout aussi bien présents à leur
esprit que l’est notre vieux mot _frairie_, quoique écrit avec notre
_f_ et qui rappelle tout aussi bien _phratria_ des Latins, et φράτρια
des Grecs, que si on l’écrivait _phrairie_. Que _rhétorique_ vienne
de ρέω, _couler comme de l’eau_, et _flegme_ de φλέγμα, qui signifie
_inflammation_ et _pituite_, c’est par des déductions bien éloignées
que l’on peut s’y reconnaître. Je ne vois point quel avantage il y
aurait à écrire _phrénésie_ au lieu de _frénésie_, puisque l’esprit
n’est en rien soulagé lorsqu’en lisant ce mot il doit se rappeler
que φρήν, d’où il dérive, signifie _esprit, jugement_, ce qui est
précisément le contraire de _frénésie, frénétique_[27].
[27] Φρενιτιάω, qui dérive également de φρήν, a, il est vrai, le
sens que nous donnons à _frénésie_; mais, pour recourir même à
cette origine, il faudrait écrire ce mot _frénisie_ ou _frénite,
frénitique_, et non _frénésie, frénétique_; en grec Φρενῗτις,
φρενιτικός.
Ces minutieuses distinctions, du domaine de la philologie, et sujettes
à des discussions interminables, maintenant surtout que les origines
sanscrites sont invoquées en étymologie, doivent-elles prendre place
dans l’enseignement de l’orthographe? est-ce, d’ailleurs, dans un
Dictionnaire de la langue usuelle qu’elles doivent s’offrir?
La conclusion logique de tout ceci, c’est qu’il n’y a pas lieu de
tenir rigoureusement compte de ce genre d’étymologie dans l’écriture,
et qu’on ne doit la conserver qu’aux mots spécialement consacrés à la
science et de récente formation.
Un helléniste, d’ailleurs, reconnaîtra tout aussi bien dans une
orthographe française simplifiée les vestiges grecs ou latins que le
fait dans sa langue un Italien ou un Espagnol. Qu’on écrive _phénomène_
ou _fénomène_, _fantôme_ ou _phantôme_, _orthographe_ ou _ortographe_
ou plutôt _ortografe_ (et mieux encore _ortografie_), _diphthongue_
ou _diftongue_, _métempsychose_ ou _métempsycose_, ce sont toujours
des mots grecs pour celui qui sait le grec: mais il s’étonnera de voir
certains mots ainsi accoutrés, tandis que d’autres de même provenance
ne le sont pas. Cette manière d’écrire, agréable à certains humanistes,
satisfait-elle toujours un goût délicat? Molière eût-il vu avec plaisir
son _Misantrope_ et sa _Psiché_ écrits autrement qu’il ne l’a fait
dans toutes ses éditions[28]? Quant aux personnes, en si grand nombre,
qui ne savent pas le grec, l’orthographe étymologique ne peut leur
être d’aucun secours. Doit-on faire apprendre le grec dans les écoles
primaires? Il faudrait même alors que cette étude, aussi bien que celle
du latin précédât l’enseignement du français. D’ailleurs, ces mots que
nous écrivons tantôt par _th_ et _ph_ et tantôt par _t_ ou _f_, bien
que tous dérivés du grec, avaient primitivement un son dès longtemps
perdu et que n’a jamais connu la basse latinité d’où procède notre
langue. Ainsi _fameux_, dérivé de φήμη, en éolien φάμα, transformé
par les Latins en _fama_, d’où _famosus_, n’a pas été écrit par eux
avec _ph_, parce que, disent les grammairiens, les mots écrits par
_ph_ se prononçaient avec une différence marquée, pour distinguer le
_f_ et le _ph_. Quintilien nous apprend que les Latins, en prononçant
_fordeum_ (pour _hordeum_) et _fœdus_, faisaient entendre un son
doucement aspiré, mais qu’au contraire les Grecs donnaient à leur Φ
une aspiration très-forte, au point que Cicéron se moquait d’un témoin
qui, ayant à prononcer le nom de _Fundanius_, ne pouvait en proférer
la première lettre[29]. Puisque nous savons qu’il a plu aux Latins
d’écrire certains mots dérivés du grec les uns par _ph_, les autres par
_f_ (bien qu’en grec la lettre φ soit toujours la seule et la même pour
tous) afin de les prononcer à leur guise, prononçons alors différemment
les mots où l’on voudrait encore conserver le _ph_. Distinguons donc
la prononciation _phénomène_, φαινόμενον, traduit par les Latins
_phænomenon_, de celle de _frairie_, φρατρία, revêtu d’un _f_ par
les Latins (_fratria_), et tâchons de retrouver ce je ne sais quel
_pulsus palati, linguæ et labrorum_ dont parle Quintilien. Mais déjà
nous prononçons le son _f_ de deux manières, faible avec l’_f_ simple
dans _afin_ et _facile_, forte avec la double _f_ dans _affliger_ et
_affreux_. Pour être conséquents, nous devrions prononcer _philosophie_
avec un troisième son encore plus rude. L’Académie qui, dans le cours
de ses éditions, a déjà remplacé par notre _f_ français le _ph_ des
Latins dans un si grand nombre de mots, ne devrait plus tolérer de tels
contrastes.
[28] La première édition du _Misantrope_ est de 1667; celle de
_Psiché_, de 1671. Dans les diverses éditions des œuvres jusqu’à
celle de 1739, 8 vol. in-12, donnée soixante-six ans après la
mort de l’auteur, je vois ces deux comédies exactement imprimées
sous ce titre, et le Théâtre-Français avait si bien conservé
l’ancienne tradition que l’un de nos plus célèbres académiciens
se rappelle avoir vu dans sa jeunesse, sur les affiches du
Théâtre-Français, le nom du _Misantrope_ écrit sans _h_. On n’a
plus, malheureusement, aucun manuscrit de la main de Molière,
mais on peut être assuré qu’il écrivait selon l’orthographe
_française_.
[29] «Quin _fordeum fœdusque_ pro aspiratione vel simili littera
utentes: nam contra Græci aspirare solent, ut pro _Fundanio_
Cicero testem, qui primam ejus litteram dicere non posset,
irridet.» _Instit. orat._, I, 4, 14. Terentianus Maurus dit
que la lettre _f_ en latin avait un son doux et faible: «Cujus
(literæ _f_) a græca (litera φ) recedit _lenis atque hebes
sonus_,» p. 2401, éd. Putsch.
Priscien, p. 542, dit que dans beaucoup de mots le φ a été
remplacé par le _f_: _fama, fuga, fur_ (φώρ), _fero_, etc.,
et que dans d’autres on garde _ph_: «Hoc tamen scire debemus quod
_non tam fixis labris_ pronuntianda _f_, quomodo _ph_, atque hoc
solum interest inter _f_ et _ph_.» Ailleurs, p. 548, il ajoute:
«Est aliqua in pronuntiatione literæ _f_ differentia (d’avec le
φ), ut ostendit ipsius palati pulsus et linguæ et labrorum.»
Pourquoi les Grecs écrivaient-ils certains mots par θ et d’autres par
τ? Parce que la prononciation du θ différait sensiblement de celle
du τ, et cette prononciation du θ, _th_, qui se conserve encore chez
les Grecs, se retrouve et avec le même son dans la langue anglaise.
Un Anglais prononcera donc autrement que nous _authentique, épithète,
mythologie, théâtre_. Mais puisqu’en français le _th_ et le _t_ n’ont
qu’un seul et même son parfaitement identique, nous devons, ainsi qu’on
l’a fait pour _trésor, trône_, etc., écrire par un seul et même signe
tous les mots qui, par un long usage, sont devenus français. En suivant
cette voie, on rendra notre orthographe logique et conséquente.
La bizarrerie de notre écriture est le premier objet qui frappe
les yeux aussi bien des nationaux que des étrangers; elle contredit
l’esprit net, clair et logique du français que l’Académie maintient
dans sa pureté par l’exactitude de ses définitions et la précision de
ses exemples. L’illustre compagnie doit donc apporter le même soin à
l’orthographe, qui est l’empreinte visible de notre langue transmise
par tant de chefs-d’œuvre jusque dans des contrées dont nous ignorons
même le nom.
Puisque pour les mots que nous empruntons aux langues vivantes,
nous cherchons à franciser leur orthographe plutôt que de conserver
leur figure originaire, pourquoi ne pas agir de même à l’égard des
langues mortes? On s’est accordé à écrire, à la satisfaction de
tous, _vagon_ et non _waggon_, _valse_ et non _walse_, _chèque_ et
non _check_, _cipaye_ et non _cipahi_, _contredanse_ et non _country
dance_, _gigue_ et non _gig_, _loustic_ et non _lustig_, _arpége_ et
non _arpeggio_, _roupie_ et non _rupee_, _stuc_ et non _stucco_. De
_riding coat_ on a fait _redingote_, de _beefstake_, _bifteck_, qu’il
serait mieux d’écrire _biftec_, de _roast beef_, _rosbif_; de _packet
boat_, _paquebot_; de _toast_, _tost_ et _toster_; de _sauer kraut_,
_choucroute_, etc. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les mots où
les _th_, les _ph_ figurent aussi désagréablement dans notre système
orthographique que les _w_ et les _k_ des Saxons et des Germains,
tandis que nos mots dérivés du grec reprendraient si bien leur figure
française avec des _f_ et des _t_?
L’Académie, d’ailleurs, par un moyen simple et adopté aujourd’hui dans
tous les dictionnaires, peut maintenir la tradition étymologique, bien
plus efficacement que par la conservation accidentelle de quelques
lettres qui troublent la simplicité de notre orthographe: il suffirait
dans la prochaine édition de placer en regard du mot français le mot
grec d’où il dérive immédiatement. Si, dans la première édition de son
Dictionnaire et même dans les suivantes, l’Académie fit acte de haute
sagesse en n’y faisant pas figurer les étymologies grecques et latines,
attendu que la science, alors incertaine, faisait souvent fausse route,
aujourd’hui les bases des étymologies sont trop assurées pour que
l’addition des mots racines puisse être un sujet de controverse, étant
surtout limitée aux _seuls_ mots qui dans le Dictionnaire avaient des
_th_ et des _ph_.
Renchérir sur le premier Dictionnaire de l’Académie et réintégrer dans
la langue française l’orthographe étymologique grecque et latine dans
des milliers de mots d’où l’usage et l’Académie l’ont bannie est une
impossibilité, tandis que la modification qui atteindrait les _th_
et _ph_ des mots de la langue _usuelle_ qui les conservent encore ne
porterait pas sur plus de deux cents mots[30].
[30] Les mots de la langue _usuelle_ ayant un _th_ sont au
nombre d’environ soixante-dix: ceux, un peu plus nombreux, ayant
un _ph_ sont du nombre d’une centaine. Les autres, pour la
plupart, sont des termes de médecine, de chirurgie ou des arts,
qui s’écrivent rarement, et sont consacrés à des professions
spéciales; les personnes qui les exercent en connaissent
l’origine et la signification, ce qui pourrait exempter ces mots
d’être revêtus d’une forme bizarre que les Grecs, amis du simple
et du beau, ne reconnaîtraient pas. Les mots _ichthyographie,
triphthongue, apophthegme_, contiennent chacun deux ou trois
consonnes déplaisantes qu’ils n’ont pas en grec: ἰχθυογραφία,
τρίφθογγος, ἀπόφθεγμα, etc. Toutefois, comme ces mots ne sont pas
de la langue usuelle, on pourrait leur conserver leur appareil
scientifique.
Je lis dans un des écrits les plus sages sur la réforme de
l’orthographe le passage suivant[31]:
«Si l’on veut conserver l’étimologie, il faut remètre des consones
sans valeur dans plus de dis mile mots d’où on les a banies depuis
long-temps. Quelque sistême qu’on veuille adopter, il faut tâcher
d’être conséquent. L’usage actuel et le sistême des étimologies sont
trop souvent en contradiction pour qu’on puisse alier ensemble les
principes de l’un et de l’autre. Ainsi, puisque la prononciation nous
a fait abandonner l’étimologie dans une partie de nos mots, la même
raison nous invite à l’abandonner dans les létres étimologiques ne se
prononçant point.»
[31] _De l’Orthographe, ou des moyens simples et raisonnés de
diminuer les imperfections de notre orthographe, de la rendre
beaucoup plus aisée, pour servir de supplément aux différentes
éditions de la grammaire française de M. de Wailly_ (membre de
l’Académie française). Paris, Barbou, 1771, in-8.
Parmi les notes que mon père avait écrites en 1820, lorsque, avec MM.
Raynouard, Andrieux et quelque autres de ses amis, on discutait les
principes que l’Académie croirait devoir adopter pour l’orthographe, je
transcris celle-ci:
«Je crois qu’on doit chercher à mettre le plus de simplicité possible
dans l’orthographe. Je sais qu’on a de la peine à abandonner la
méthode qu’on a longtemps suivie et, comme le dit Horace:
....... quæ
Imberbi didicere, senes perdenda fateri;
mais l’expérience me démontre que la simplicité dans l’orthographe
est nécessaire. Je suis déjà avancé en âge. Après avoir fait une
étude constante de la langue française, au moment de quitter la
carrière typographique, je suis las de feuilleter sans cesse des
dictionnaires qui se contredisent entre eux et se contredisent
eux-mêmes. J’oserai le dire, bien qu’en hésitant encore: je voudrais
qu’on écrivît le mot _philosophe_ non-seulement avec un _f_ à la
dernière syllabe, comme le proposait de Wailly, mais je mettrais
ce _f_ même à la première syllabe, comme font les Italiens et les
Espagnols. Mais, dira-t-on, l’Académie française sera accusée
d’ignorance. Ce ne sont point les érudits, au moins, qui l’en
accuseront. Ils savent bien que ce _f_ est le DIGAMMA ÉOLIQUE dont
faisaient usage non-seulement les Éoliens et les anciens Grecs, mais
les inscriptions latines et les bons écrivains latins comme Catulle,
Térence, etc.[32]
[32] Seulement cette lettre paraît avoir été chez les anciens le
signe d’une aspiration, tandis que chez nous elle est douce et
euphonique, et convient ainsi parfaitement à l’emploi qu’on lui
destine.
«On a crié beaucoup la première fois qu’on a écrit le mot _phantôme_
avec un digamma éolique ou _f_. Alors les dictionnaires modernes ont
commencé à insérer ce mot _fantôme_ à la lettre F, mais en renvoyant
au mot _phantôme_ par un _ph_ pour la définition et les exemples;
ensuite on a écrit le mot _fantôme_ avec la définition et les
exemples à la lettre F, et on a seulement inscrit le mot _phantôme_
avec le _ph_ en renvoyant au mot _fantôme_ par un _f_; et maintenant
on ne trouve plus le mot _phantôme_ par _ph_ dans le Dictionnaire de
l’Académie.»
Voltaire dans sa correspondance écrivait _philosofe_ ou _filosofe_,
_philosofie_ ou _filosophie_, et dans son _Dictionnaire philosophique_
faisait ranger à la lettre F l’article PHILOSOPHIE; on lit en tête de
cet article:
«Écrivez _filosofie_ ou _philosophie_ comme il vous plaira[33].»
[33] C’est à la lettre F que Voltaire avait fait placer l’article
PHILOSOPHE, sous ce titre: FILOSOFE ou PHILOSOPHE.
Les améliorations introduites dans la dernière édition du Dictionnaire
de l’Académie n’eurent plus un seul contradicteur, du moment qu’elles
y furent admises. Il en sera de même de toutes celles que l’Académie
croira devoir approuver. Sans rien violenter, elles auront l’avantage
d’épargner du temps et de la fatigue d’esprit, de rapprocher du beau
et du simple les formes de notre langue, d’en rendre l’étude plus
facile, enfin de se conformer aux tendances marquées par l’Académie
elle-même dans les éditions successives de son Dictionnaire, tendances
qui sont celles de l’esprit humain et qui datent de loin, puisque,
nous dit M. Villemain, «Auguste, homme de goût, écrivain précis, et de
plus empereur, ce qui donne toujours une certaine influence, jugeait
que l’orthographe devait être l’image fidèle de la prononciation:
Orthographiam, id est formulam rationemque scribendi, a grammaticis
institutam, non adeo custodiit; ac videtur eorum potius sequi
opinionem, qui perinde scribendum, ac loquamur, existiment[34].»
[34] Suétone, _Vie d’Auguste_, LXXXVIII. Ce mot _Augustus_ est
un exemple frappant de la tendance irrésistible à l’abréviation
des mots par la prononciation, puis par l’écriture: _Auguste,
aoust, août_, est prononcé _oût_, et Baïf, dans son système
phonétique, recourt à la ligature grecque ȣ[‡], pour figurer
notre son _ou_.
[‡] Ligature d'un omicron ο et d'un upsilon υ. On la retrouve à
la p. 200.
I
ORTHOGRAPHE ÉTYMOLOGIQUE DE LA LETTRE χ.
_Mots de la langue française où la lettre_ χ _est figurée par_ C, K
_ou_ QU, _et par_ CH.
| | par _ch_
Par _c, k_ ou | Par _ch_, quoique prononcé _k_: | prononcé à
_qu_, l’_h_ | | la manière
ayant disparu: | ╭----------------------------------╮ | française:
| |
acariâtre | achromatique* chrême | Achéron
caméléon | anachorète* chrestomathie* | Achille
caractère | anachronisme* chrétien | alchimiste
Caron | antechrist Christ | anarchie
carte | archaïsme* chromatique* | archée
cartulaire | archange* chrôme* | archidiacre
colère | archéologie chronique* | archiduc
colérique | archéologue chronologie* | archimandrite
colique | _archétype_** chronomètre* | archipel
corde | _archiépiscopal_** chrysalide* | architecte
cristal | archonte* chrysanthème | archives
cristalliser | autochthone* chrysocale*[35] | archiviste
cristallisation | bacchanale* cochléaria* | archivolte
école | brachial* conchyliologie** | bachique
estomac | catachrèse* drachme* | béchique
estomaquer | catéchumène* ecchymose | bronchite
exarque | chalcographie* écho* | cacochyme
hérésiarque | Chaldée eucharistie* | catéchisme
kilo | chaos* exarchat* | charité
kilogramme | Charybde hypochondre* | charme
kilomètre | _chélidoine_** ichneumon* | charte
mécanique | Chersonèse ichthyologie* | chimère
mélancolie | _chirographaire_** [lichen]** | chimie
mélancolique | _chirographe_** lithochromie* | chimiste
métempsycose | _chirologie_** malachite | chirurgie
monacal | _chiromancie_** mnémotechnie* | chirurgien
monarque | chlamyde* ochlocratie* | chyle
monocorde | chlore* orchestre | chyme
pancarte | chlorure* philotechnie* | exarchie
pascal | chœur polytechnie* | machiner
patriarcal | choléra-morbus* psychologie* | monarchie
patriarcat | chorée* pyrotechnie* | pachyderme
Plutarque | chorége* saccharin* | Psyché
scolastique | choriambe* strychnine* | rachitisme
scoliaste | choriste* synchronisme* | schène
sépulcre | chorographe* synecdoche* | schisme
sépulcral | chorus* technique* | schiste
stomacal | | trochée
[35] Mot dont la formation est absurde; il eût fallu _chrysoïde_,
χρύσου είδος, _ayant l’apparence de l’or_. Chrysocale qui veut
dire _bel or_, est donc un mensonge; le vrai mot était _similor_,
mais il indiquait trop bien la chose.
Ainsi, dans tous ces mots dérivés du grec, et qui pour la plupart sont
de formation récente, on voit figurer à la première colonne: 1º ceux
qui, écrits d’abord par _ch_, tels que _charactère, charte, chorde,
mélancholie, méchanique_, etc., au nombre de 38, ont successivement
perdu l’_h_ et s’écrivent _caractère, carte, corde, mélancolie,
mécanique_, etc., avec le _c_ dur ou ses représentants alphabétiques.
2º Dans les colonnes du milieu sont rangés 72 mots écrits avec _ch_,
dont le Dictionnaire indique, du moins pour la plupart, que ce _ch_
doit être prononcé _k_.
3º Dans la quatrième colonne, qui contient 36 mots, ce même signe
binaire _ch_ se prononce pour tous _à la française_, CHE: _alchimie,
architecte, archidiacre, charité_, etc.
J’ai donc marqué, à la seconde et troisième colonne, avec un * les mots
qui devraient être écrits par un _c_, afin de les faire rentrer dans la
_première_ série; ils sont au nombre de 51, et j’ai marqué de deux **
ceux qui pourraient rentrer dans la _troisième_ série en conservant le
_ch_ et qui dès lors se prononceraient à la _française_: ils sont au
nombre de neuf.
En effet, à côté des mots qui, à la _première_ colonne, ont perdu
successivement le _ch_ pour être écrits par le simple _c_ dur:
_caractère, carte, colique, colère, mécanique, mélancolie, patriarcal,
scolastique, sépulcre_, et _exarque, monarque_, etc., on peut ranger
sans inconvénient _acromatique, anacronisme, arcaïsme, catécumène,
clore, clorure, crôme, cronologie[36], psycologie_, comme Victor
Cousin voulut qu’on imprimât ce mot dans ses ouvrages, et non
_psychologie_. Pourquoi écrire _exar_cat et _asiar_chat, lorsqu’on
écrit _exarque_ et _patriarcat_?
[36] _Chronologie_ est souvent écrit et même imprimé sans _h_:
_cronologie_, Voltaire écrit _catécumène_.
Et l’on peut ranger, sans le moindre inconvénient, à la _troisième_
colonne, _archétype, archiépiscopal, chélidoine, chirographaire,
chirographe, chirologie, chiromancie, lichen_, puisqu’on écrit et
prononce _alchimiste, archidiacre, archiduc, charité, catéchisme,
chirurgie, chirurgien_.
Il ne resterait de difficulté que pour neuf mots, _antechrist,
archéologue, archéologie, chœur, chrême, chrétien, ecchymose,
malachite, orchestre_, auxquels on peut conserver le _ch_ en indiquant
au Dictionnaire qu’il se prononce _k_.
Il est fâcheux que la prononciation du _c_ étant celle de l’_s_ devant
_e_ et _i_, ne permette pas d’écrire _arcéologue, arcéologie,
eccymose, malacite, orcestre_. Mais pourquoi ne pas prononcer
ARCHÉ_ologie_ comme _mon_ARCHIE, ou bien écrire et prononcer
ARQUÉ_ologue_, comme on écrit et prononce _mon_ARQUE, et ne pas s’en
tenir à _synecdoque_ que l’Académie elle-même autorise? On pourrait
aussi employer le _k_, d’un si grand usage chez nos anciens poëtes et
si regretté par Ronsard. Théodore de Bèze l’indiquait, pour écrire
_rekeil, rekeillir_, etc., au lieu de _recueil, recueillir_, et
nous l’avons admis dans l’usage ordinaire pour _kilo, kilogramme,
kilomètre, kyste, ankylose, enkysté, kyrielle_, mots également
dérivés du grec où le χ et le κ sont représentés par _k_.
Le tableau des mots dérivés du grec où figure le χ montre combien,
excepté neuf mots, la régularisation devient facile.
Quant aux noms propres, presque tous dérivés du grec, ils s’écrivent en
général avec _ch_ et se prononcent _k_. Quelques-uns cependant se sont
modifiés et ont perdu l’_h_, tels que _Caron, Plutarque, Andromaque,
Télémaque_. On devrait donc écrire _Calkas_ on _Calcas_ et non
_Calchas_. Mais, comme les noms propres ne figurent pas au Dictionnaire
de l’Académie, il est inutile de s’en occuper ici.
Pour des mots scientifiques, tels que _cholédoque, cholédologie_,
il importe fort peu, à qui sait le grec, qu’ils soient écrits d’une
manière ou d’une autre. La science du grec ne saurait d’ailleurs être
toujours un guide infaillible. Ainsi, de ce qu’on sait le grec, on
croira devoir écrire _scholie_ et _scholiaste_; cependant l’Académie
écrit _scolie_ et _scoliaste_, tandis que, par amour du grec, on aurait
dû distinguer le «commentaire, σχολιόν», de la «chanson de table,
σκόλιον», et pour se conformer à l’étymologie, écrire avec un _h_ le
commentaire, _scholie_, et sans _h_ la chanson de table, _scolie_.
D’autres mots signifient même, pour qui sait le grec, précisément
le contraire de ce qu’ils veulent exprimer; tels sont _oxygène,
hydrogène_: c’était _oxygone, hydrogone_ qu’il fallait. On ne s’est
trompé que du fils au père: au lieu de l’engendreur l’engendré.
Si le doute est permis, même à des hellénistes, quel ne doit pas être
l’embarras des artisans, et du nombre immense de ceux qui ne savent ni
le grec ni latin? En 1694, quand l’Académie composa son Dictionnaire,
savoir lire et écrire était un privilége réservé à une classe
restreinte de la société. Aujourd’hui c’est le droit et le devoir de
tous[37].
[37] M. B. Jullien, dans son Traité des _Principales étymologies
de la langue française_, après avoir cité un grand nombre de mots
qui ne sont que des _barbarismes prétentieux_, insignifiants, et
_inintelligibles pour les Grecs_, s’exprime ainsi: «C’est payer
un peu cher la manie de puiser dans les langues savantes que
d’en tirer des barbarismes pour aboutir à des contre-sens.» (P.
59-68.)