A l’époque où l’Académie résolut de rédiger son Dictionnaire, deux
courants opposés portaient le trouble dans les imprimeries: les
unes, sous l’influence des Estienne, modelaient leur orthographe
sur la langue latine, les autres sur celle de nos vieux poëtes et
chroniqueurs. Antérieurement à l’apparition, en 1540, du Dictionnaire
de Robert Estienne, on remarque dans nos plus anciens lexiques une
orthographe plus simple. Ainsi, dans les glossaires imprimés de 1506
à 1524[5] je vois les mots _lait, laitue, extrait, fait, point,
hatif, soudain_, etc., écrits comme ils le sont aujourd’hui, tandis
qu’Estienne les écrit _laict, laictue, extraict, faict, poinct,
hastif, soubdain_, etc. Son système se propagea dans les Dictionnaires.
Cependant, en 1630, se produit un retour vers les principes de
«notre ancienne et nayve écriture»: Philibert Monet publie dans son
_Invantaire des deus langues françoise et latine_[6] le dictionnaire
de la réforme orthographique, auquel cinquante ans plus tard,
Richelet, avec plus de faveur, donne une forme plus complète et plus
régulière[7]. Tel était l’état des choses, lorsque, après soixante ans
de discussion, d’hésitation et d’examen, l’Académie fit paraître son
grand travail.
[5] _Catholicon abbreviatum._ Iean Lambert, 1506.--_Vocabularium
Nebrissense._ 1524.--_Vocabularium latinum, gallicum et
theutonicum_. Strasbourg, Mathis Humpffuff, 1515. On trouve dans
ce petit ouvrage les mots ainsi écrits: _emorroïdes, idropisie,
sansue, otruche, masson, aguille, aguillon_, etc.
[6] P. Monet, de la compagnie de Jésus. _Invantaire des deus
langues françoise et latine, assorti des plus utiles curiositez
de l’un et l’autre Idiome._ Lyon, 1635, in-fol. de 6 ff. et 990
pages à 2 colonnes en petit caractère.
[7] Richelet, _Dictionnaire françois_, etc. Genève, Hermann
Widerhold, 1680, 2 tom. petit in-4º. Dans l’Avertissement,
Richelet dit que c’est à l’imitation de monsieur d’Ablancourt
et de quelques autres auteurs célèbres, qu’on a changé presque
toujours l’_y_ grec en _i_ simple; qu’on a supprimé la plupart
des lettres doubles et inutiles qui ne défigurent pas les mots
lorsqu’elles en sont retranchées, comme dans _afaire, ataquer,
ateindre, dificile_, et non pas _affaire, attaquer, atteindre,
difficile_, etc. Et en effet, dès le début, on trouve dans son
Dictionnaire: _abesse, abaïe, abatial, abatre, abé, acabler,
acablement_.
L’apparition du PREMIER _Dictionnaire de l’Académie_, publié en 1694,
fut donc un événement, et on ne saurait être trop reconnaissant du
service qu’il rendit alors. Frappée du désordre de l’écriture et
des impressions[8], l’Académie, pour y remédier, préféra rapprocher
l’orthographe française de la forme du latin littéraire, et cela,
malgré l’opposition du vieil esprit français, dont, cent ans plus
tôt, Ronsard et d’autres membres de sa pléiade s’étaient montrés les
représentants. Elle crut, en s’appuyant sur une langue désormais fixée,
donner plus de stabilité à notre orthographe; d’ailleurs on était alors
sous l’influence encore toute-puissante de la latinité.
[8] Un seul exemple suffira pour donner une idée des bizarreries
et des anomalies de l’orthographe des manuscrits et des
impressions: dans une des meilleures éditions du _Gargantua_ de
Rabelais (Lyon, François Juste, 1542, in-16), je lis dans le
prologue le mot _huile_ écrit en huit lignes de trois manières
différentes.
Cependant ce ne fut pas sans luttes et sans opposition au sein même de
l’Académie que prévalut l’écriture dite étymologique. M. Sainte-Beuve,
dans son article sur Vaugelas, nous en offre une vive image:
«Chapelain, nous dit-il, parmi les oracles d’alors, est le plus
remarquable exemple de cet abus du grécisme et du latinisme en
français; il avait pour contre-poids, à l’Académie, Conrart qui ne
savait que le français, mais qui le savait dans toute sa pureté
parisienne. Chapelain aurait voulu, par respect pour l’étymologie,
qu’on gardât la vieille orthographe de _charactère, cholère_, avec
_ch_, et qu’on laissât l’écriture hérissée de ces lettres capables de
dérouter à tout moment et d’égarer en ce qui est de la prononciation
courante. Il trouvait mauvais qu’on simplifiât l’orthographe de ces
mots dérivés du grec, par égard pour les ignorants et les _idiots_,
car c’est ainsi qu’il appelait poliment, et d’après le grec, ceux qui
ne savaient que leur langue. Vaugelas faisait le plus grand cas, au
contraire, de ces idiots, c’est-à-dire de ceux qui étaient nourris
de nos idiotismes, des courtisans polis et des _femmelettes_ de son
siècle, comme les appelait Courier; il imitait en cela Cicéron qui,
dans ses doutes sur la langue, consultait sa femme et sa fille, de
préférence à Hortensius et aux autres savants. Moins on a étudié, et
plus on va droit dans ces choses de l’usage: on se laisse aller, sans
se roidir, au fil du courant.
«Pour moi, disait Vaugelas, je révère la vénérable antiquité et
les sentiments des doctes; mais, d’autre part, je ne puis que je
ne me rende à cette raison invincible, qui veut _que chaque langue
soit maîtresse chez soi_, surtout dans un empire florissant et une
monarchie prédominante et auguste comme est celle de la France[9].»
[9] _Nouveaux Lundis_, t. VI, p. 372.
Et en effet, si l’on examine l’écriture des mots qui figurent dans
cette première édition, en la comparant à celle des _Cahiers de
Remarques sur l’orthographe françoise pour estre examinez par chacun de
Messieurs de l’Académie_[10], on voit que la compagnie, en les écrivant
plus simplement, montrait déjà plus de réserve et de discernement dans
l’emploi des formes étymologiques que ne l’avait fait le secrétaire
perpétuel Regnier des Marais dans les _Cahiers_ préparatoires dont il
fut l’un des principaux rédacteurs.
[10] Tels que _appast, charactere, chameleon, espleuré_, écrit
ensuite par l’Académie _espleuré_ et _esploré_, puis _éploré,
estester_ (étêter), _despourveüe, desgaisner, despescher,
desvoyement, phanatique, pyrate, allité, desboesté_, que
l’Académie écrivit d’abord _déboisté_, puis _déboîté_ dans la
troisième édition.
L’influence de Regnier des Marais «qui avoit employé à cet édifice
(la grammaire ordonnée par la compagnie) cinquante ans de reflexions
sur nôtre langue, la connoissance des langues voisines et trente
quatre ans d’assiduité dans les assemblées de l’Académie, où il avoit
presque toûjours tenu la plume»[11], devait naturellement prédominer
dans la rédaction du Dictionnaire. Une volonté aussi persévérante, le
service réel qu’il rendait en se chargeant de la rédaction difficile
de la grammaire dont la société lui avait confié le soin, finirent
par l’emporter sur les opinions contraires et les scrupules de ses
illustres confrères, parmi lesquels nous voyons Dangeau et d’Ablancourt
protester par leurs écrits en adoptant un système entièrement opposé.
D’autres membres de l’Académie, tels que Corneille, Bossuet, montrent
aussi par leur écriture conservée dans leurs manuscrits qu’ils auraient
préféré une orthographe plus simple et plus rapprochée de la forme
française. (Voir l’Appendice E.)
[11] Le P. Buffier, dans les _Mémoires de Trévoux_, t. XXI, p.
1642.
Le courant de la latinité prédomina donc, et l’Académie, pour élever
son grand monument littéraire, crut même devoir se conformer à
l’exemple donné par les érudits, en adoptant, pour le classement des
mots du Dictionnaire, l’ordre savant mais peu pratique dont Robert et
Henri Estienne offraient le modèle dans leurs _Trésors_ de la langue
latine et de la langue grecque. Les mots rangés, non selon l’ordre
alphabétique, mais par familles, furent groupés autour de la racine[12].
[12] A cette édition en deux volumes datée de 1694 se trouvent
joints deux autres volumes, même format et même caractère,
portant la même date 1694, sous ce titre:
_Le Dictionnaire des arts et des sciences, par M. D. C. de
l’Académie françoise_; tome troisième et tome quatrième, chez la
veuve Coignard et Baptiste Coignard.
Le privilége, daté du 7 septembre 1694, est concédé au sieur
D. C. de l’Académie française (et rétrocédé par lui à la veuve
Coignard et à son fils J.-Baptiste Coignard). On lit au bas:
_le Dictionnaire a été achevé d’imprimer le 11 septembre 1694_.
Quant à l’orthographe, c’est la même que celle du Dictionnaire de
l’Académie françoise. Elle est encore plus étymologique. Ainsi on
y lit _phrénésie, phthisie_.
La rédaction principale est attribuée à Thomas Corneille.
Mais pourquoi le titre porte-t-il par M. D. C. _de l’Académie
françoise_? Je ne vois aucun de ses membres à qui cette
indication puisse convenir parmi les noms de ceux qui figurent
dans la liste des académiciens placés au commencement du
Dictionnaire de l’Académie de 1694. On y lit: «Thomas Corneille
receu en 1635 à la place de Pierre Corneille son frère, qui avoit
succédé à François Maynard.» D’où peut donc provenir ce D. placé
avant l’initiale C. et qui figure aussi au privilége?