Il est parfois des destinées aussi parfaitement heureuses, mais si tout
homme a plus ou moins le droit d'en espérer une pareille, il aurait tort
d'emprisonner sa vie dans cet espoir. Il ne peut que se préparer à être
digne un jour d'un amour de ce genre, et à mesure qu'il s'y préparera, son
attente deviendra plus patiente. Il eût été également possible que l'être
dont nous parlions tout à l'heure passât et repassât, de sa jeunesse à sa
vieillesse, le long du mur derrière lequel son bonheur l'attendait dans un
silence trop profond. Mais de ce que son bonheur se trouvait de ce côté-ci
de la muraille, s'ensuit-il qu'il n'y ait que malheur et désespoir de
l'autre? N'est-ce pas un bonheur que d'avoir acquis le droit de passer
ainsi à côté du bonheur? N'est-il pas préférable de ne sentir, entre soi et
le grand amour qu'on espère, qu'une sorte de hasard pour ainsi dire
transparent et peut-être fragile, que d'en être à jamais séparé par tout ce
qui est inhumain, inutile et indigne en nous-mêmes? Il est heureux celui
qui peut cueillir et emporter la fleur, mais il n'est pas à plaindre autant
qu'on le suppose, celui qui marche jusqu'au soir dans le noble parfum de la
fleur invisible. Une vie est-elle manquée, a-t-elle perdu toute valeur et
toute utilité parce qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle eût pu l'être?
Ce qu'il y aurait eu de meilleur dans l'amour que vous regrettez, n'est-ce
pas vous qui l'eussiez apporté, et si, comme il est dit plus haut, l'âme ne
possède enfin que ce qu'elle peut donner, n'est-ce déjà pas posséder un peu
que de guetter sans cesse l'occasion de donner? Oui, il n'y a pas, je
pense, sur cette terre, de plus désirable bonheur qu'un admirable et long
amour, mais si vous ne trouvez pas cet amour, ce que vous avez fait afin de
vous en rendre digne ne sera pas perdu pour la paix de votre coeur, pour la
tranquillité plus courageuse et plus pure du reste de votre vie.