Si vous cherchez un grand amour, croyez-vous qu'il soit possible de
trouver une âme aussi belle que vos rêves si vos rêves seuls sortent à sa
recherche? Est-il juste de n'offrir que des désirs, des souhaits et des
songes sans forme, et d'exiger en retour des paroles précises et des actes
décisifs? Pourtant, c'est ce que nous faisons presque tous. Et si un
hasard, trop heureux pour n'être pas inespéré, nous mettait enfin en
présence de l'être qui réalisât exactement notre idéal, aurions-nous le
droit de nous imaginer que nos aspirations paresseuses et confuses fussent
restées longtemps d'accord avec sa réalité active et bien déterminée?
On n'a quelque chance de trouver son idéal hors de soi qu'après l'avoir
autant qu'il est possible accompli en soi-même. Espérez-vous reconnaître et
retenir une âme loyale, profonde, aimante, fidèle, inépuisable, une âme
vaste, vive, spontanée, indépendante, courageuse, bienveillante et
généreuse, si vous ne savez pas aussi bien qu'elle ce qu'est la loyauté,
l'amour, la fidélité, la pensée, la vie, la spontanéité, l'indépendance, le
courage, la bienveillance, la générosité? Et comment le savoir si vous
n'avez pas aimé ces choses et vécu longtemps parmi elles, comme elle les a
aimées, comme elle y a vécu?
Il n'est rien de plus exigeant, de plus maladroit, de plus aveugle que la
bonté, la beauté, la perfection morale à l'état de désir. Si vous voulez
trouver l'âme idéale, commencez par ressembler vous-même à l'idéal que vous
cherchez. Il n'y a pas d'autre moyen de l'obtenir. À mesure que vous vous
rapprocherez réellement de cet idéal, vous verrez qu'il est juste et
heureux qu'il soit presque toujours bien différent de ce que vos espérances
indistinctes attendaient. À mesure que votre idéal se réalisera au contact
de la vie, il s'étendra, s'adoucira, s'assouplira et s'améliorera. Alors
vous découvrirez sans peine dans ce que vous aimez, ce qui est vraiment
beau, ce qui est solidement bon, ce qui est éternellement vrai en
vous-même, car rien ne nous avertit du bien qui est autour de nous, si ce
n'est le bien qui est dans notre coeur. Alors, enfin, vous attacherez moins
d'importance à des imperfections qui ne blesseront plus en vous la vanité,
l'égoïsme ou l'ignorance, c'est-à-dire à des imperfections qui ne seront
plus pareilles aux vôtres, car c'est le mal qui est en nous qui supporte
avec le moins de patience le mal qui se trouve dans autrui.