Hélas! rien n'est fait, tant qu'on n'a pas appris à endurcir ses mains,
tant qu'on n'a pas appris à transformer l'or et l'argent de ses pensées en
une clef qui n'ouvre plus la porte d'ivoire de nos songes, mais la porte
même de notre maison, en une coupe qui ne tient pas seulement l'eau
merveilleuse de nos rêves, mais qui ne laisse pas fuir l'eau très réelle
qui tombe sur notre toit, en une balance qui ne se contente pas de peser
vaguement ce que nous allons faire dans l'avenir, mais qui nous marque avec
exactitude le poids de ce que nous avons fait aujourd'hui. L'idéal le plus
haut n'est qu'un idéal provisoire tant qu'il ne pénètre pas familièrement
tous nos membres, tant qu'il n'a pas trouvé moyen de se glisser pour ainsi
dire jusqu'à l'extrémité de nos doigts. Il y a des êtres en qui le retour
sur soi ne profite qu'à leur intelligence. Il en est d'autres en qui ce
même retour ajoute toujours quelque chose à leur caractère. Les uns sont
clairvoyants tant qu'il n'est pas question d'eux-mêmes, tant qu'il n'est
pas question d'agir; les yeux des autres s'illuminent surtout quand il
s'agit d'entrer dans la réalité, quand il s'agit d'un acte. On dirait qu'il
y a une conscience intellectuelle, éternellement assise, éternellement
couchée sur un trône immobile, et qui ne communique avec la volonté que par
la voie d'ambassadeurs infidèles ou tardifs, et une conscience morale
toujours debout sur ses deux pieds, toujours prête à marcher. Il est vrai
que celle-ci dépend peut-être de la première, n'est peut-être que la
première, qui, fatiguée d'un long repos, ayant appris dans ce repos tout ce
qu'elle peut apprendre, se décide à se lever enfin, à descendre les marches
inactives, à sortir dans la vie. Tout est bien, pourvu qu'elle ne s'attarde
point jusqu'au jour où ses membres refusent de la porter.
Qui nous dira s'il n'est pas préférable d'agir parfois contre sa pensée que
de n'oser jamais agir selon ses pensées? L'erreur active est rarement
irrémédiable; les choses et les hommes se chargent de la redresser tôt,
mais que peuvent-ils contre l'erreur passive qui évite tout contact avec la
réalité? Au demeurant, tout ceci ne veut pas dire qu'il faille modérer
notre conscience intellectuelle et craindre de la trop nourrir en attendant
notre conscience morale. N'ayons pas peur d'avoir un idéal trop admirable
pour qu'il puisse s'adapter à la vie. Il faut un fleuve de bonne volonté
pour mettre en mouvement le moindre acte de justice ou d'amour. Il faut que
nos idées soient dix fois supérieures à notre conduite pour que notre
conduite soit simplement honnête. Il faut vouloir énormément le bien pour
éviter un peu le mal. Aucune force en ce monde n'est sujette à déchet plus
énorme que l'idée qui doit descendre dans l'existence quotidienne; c'est
pourquoi il est nécessaire d'être héroïque dans ses pensées pour être tout
au plus acceptable ou inoffensif dans ses actions.