Je sais bien qu'il s'agit d'un être de génie, mais de tels êtres ne font
que nous montrer, avec un peu plus d'éclat, ce qui peut avoir lieu, ce qui
a lieu dans tous les êtres, sinon ce n'est plus génie, mais extravagance ou
folie. Plus on va, mieux on voit qu'il n'y a guère de génie dans
l'extraordinaire et que la véritable supériorité est formée des éléments
que tous les jours offrent à tous les hommes. Au reste, il n'est pas
question de littérature en ce moment. Ce n'est pas sa littérature, mais sa
vie intérieure qui console Emily, car il y a souvent une littérature très
éblouissante sans qu'on y trouve la moindre activité morale. Emily se fût
tue, n'eût jamais tenu une plume, qu'il y eût eu en elle la même puissance,
la même vitalité, la même abondance d'amour, le même sourire intérieur de
l'être qui a l'air de savoir où il va, la même certitude élargie de l'âme
qui a su faire sa paix sur les hauteurs avec les grandes incertitudes et
les grandes misères de ce monde. Nous l'aurions ignoré, voilà tout.
Elle nous enseigne plus d'une chose, cette humble vie. Ce n'est pas qu'il
la faille donner en exemple à ceux qui sont enclins à la résignation; ils
pourraient s'y tromper. Il semble qu'elle s'écoule tout entière dans
l'attente, et tout le monde n'a pas le droit d'attendre. Emily mourut
vierge à vingt-neuf ans, et on a tort de mourir vierge. Le premier devoir
de tout être n'est-il pas d'offrir à sa destinée tout ce qu'on peut offrir
à une destinée humaine? Mieux vaut une oeuvre inachevée qu'une vie
incomplète. Il est bon de négliger les satisfactions vaniteuses ou
inutiles, mais il n'est pas sage d'écarter presque volontairement les
principales chances d'un bonheur essentiel. Il n'est pas interdit à l'âme
malheureuse de nourrir de nobles regrets. Avoir une vue quelque peu étendue
de la tristesse de son existence, c'est déjà essayer dans l'ombre les ailes
qui nous aideront un jour à planer sur toute cette tristesse.
Peut-être manque-t-il un effort dans la vie d'Emily. Elle avait toutes les
audaces, toutes les passions, toutes les indépendances dans son âme; mais
dans sa vie, toutes les timidités, tous les silences, toutes les inactions,
toutes les restrictions, toutes les abstentions et tous les préjugés
qu'elle méprisait dans sa pensée. Trop souvent, c'est l'histoire des âmes
trop pensives. Il est bien difficile de juger une existence en soi, et pour
Emily Brontë notamment, il y aurait beaucoup à dire sur le dévouement avec
lequel elle sacrifia les meilleures années de sa jeunesse à un frère
indigne, mais malheureux. On ne peut donc parler ici que d'une façon très
générale, mais qu'il est long, qu'il est étroit chez presque tous les
êtres, le chemin qui conduit de leur âme à leur vie! Il en est de nos
pensées d'audace, de justice, de loyauté et d'amour comme des glands du
chêne dans la forêt: mille et dix mille s'égarent et pourrissent dans la
mousse, avant qu'un seul arbre ne naisse. «Elle avait, disait en parlant
d'une autre femme la femme dont je citais tout à l'heure une parole, elle
avait une belle âme, une belle intelligence, un coeur sensible, mais tout
cela n'arrivait dans la vie qu'après avoir passé par un caractère très
étroit. Je remarque presque toujours le même défaut de clairvoyance, et
surtout le même manque de retour sur soi-même. Quand un être veut nous
montrer sa vie, il commence par nous dire sa manière de voir, de
comprendre, de sentir; on voit alors une noble nature d'âme; puis, à mesure
qu'on pénètre avec lui dans son existence, il nous énumère ses actes, ses
douleurs et ses joies, et dans tout cela, il n'y a plus trace de l'âme
qu'on avait aperçue un instant à travers les principes et les idées. Dès
qu'il y a action, les instincts interviennent, le caractère s'impose, et
l'âme, c'est-à-dire la partie supérieure de l'être, nous semble anéantie,
on dirait une princesse qui aime mieux vivre dans une misère sordide que
d'endurcir ses mains à des besognes ordinaires.»