Hier soir, relisant Saint-Simon, où il semble que l'on voie, du haut d'une
tour, s'agiter dans la plaine des centaines de destinées humaines, j'ai
compris ce que l'instinct de l'homme appelle une belle destinée. Peut-être
Saint-Simon ignore-t-il lui-même ce qu'il aime et ce qu'il admire en
quelques-uns des héros qu'il entoure d'une sorte de respect résigné et
inconscient. Mille vertus sont mortes qu'il vénérait, et mille qualités
qu'il prônait en ses grands hommes nous paraissent aujourd'hui bien
petites. Mais sans qu'il s'en occupe spécialement, et bien qu'il
désapprouve au fond l'idée qui les anime; quatre ou cinq visages graves,
bienveillants et admirables, passent, à son insu pour ainsi dire, dans la
foule éclatante qui ruisselle autour du trône du grand roi. C'est Fénelon,
ce sont les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers; c'est Monsieur le
Dauphin. Ils ne sont pas plus heureux que la plupart des hommes. Ils ne
remportent aucun succès définitif, aucune victoire retentissante. Ils
vivent comme les autres, dans le trouble et dans l'attente de ce qu'on
n'appelle, je pense, le bonheur, que parce qu'on l'attend. Fénelon encourt
la disgrâce de cet esprit assez médiocre, mais avisé et perspicace,
orgueilleux, ombrageux et solennel, grand dans les petites choses et petit
dans les grandes, qu'était Louis XIV. Il est condamné, persécuté, exilé.
Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, malgré l'importance de leurs
charges, vivent à la Cour dans une sorte de retraite prudente et
volontaire. Monsieur le Dauphin ne jouit pas de la faveur royale. Il est en
butte aux intrigues d'une cabale puissante et envieuse, qui parvient à
briser sa jeune gloire militaire. Il est enveloppé de disgrâces, de
contretemps et de malheurs qui semblent irréparables à cette Cour vaniteuse
et servile, car les disgrâces et les malheurs prennent les proportions que
les moeurs du moment leur accordent. Il meurt enfin, quelques jours après
Madame la Dauphine, qu'il avait uniquement et follement aimée. Il meurt,
peut-être empoisonné comme elle, et tombe en quelque sorte foudroyé, à
l'heure même où les premiers rayons d'une faveur que l'on n'espérait plus
venaient dorer les marches de son palais.
Voilà donc les tristesses, les mécomptes, les désappointements et les
troubles que parcoururent ces existences. Et pourtant, lorsque l'on
considère leur petit groupe silencieux et uni, au milieu de l'éclat
intermittent et capricieux des autres, ces quatre destinées semblent
vraiment belles et enviables. Une lumière commune les accompagne en toutes
leurs vicissitudes. Elle sort de la grande âme de Fénelon. Fénelon est
fidèle à de hautes pensées d'admiration, de sainteté, de justice, de
douceur et d'amour; et les trois autres sont fidèles à leur maître et à
leur ami.
Qu'importe, ici, que les idées mystiques de Fénelon ne soient plus les
nôtres? Qu'importe aussi que les pensées que nous croyons les plus
profondes et les meilleures et sur lesquelles nous établissons notre
bonheur moral et toutes les certitudes de notre vie, tombent en ruine
derrière nous, et fassent sourire un jour ceux qui auront trouvé des
pensées qu'ils s'imagineront plus humaines et plus définitives? Ce qui
compte, ce qui ennoblit et éclaire notre vie, c'est bien moins nos pensées
que les sentiments qu'elles éveillent en nous. La pensée est peut-être le
but; mais il en est de ce but comme du but de bien des voyages: c'est le
trajet, ce sont les étapes, c'est ce qu'on rencontre sur la route, c'est ce
qui nous arrive par surcroît, qui nous intéresse le plus. Ce qui demeure
ici, comme en toutes choses, c'est la sincérité d'un sentiment humain. Une
pensée, nous ne savons jamais si elle ne nous trompe pas; mais l'amour
dont nous l'avons aimée retombera sur nous, sans qu'une seule goutte de sa
clarté ou de sa force se perde dans l'erreur. Ce qui constitue, ce qui
nourrit l'être idéal que chacun de nous s'efforce de former en lui-même, ce
n'est pas tant l'ensemble des idées qui en dessinent le contour, que la
passion pure, la loyauté, le désintéressement dont nous enveloppons ces
idées. La manière dont nous aimons ce que nous croyons être une vérité a
plus d'importance que la vérité même. Ne devient-on pas meilleur par
l'amour que par la pensée? Aimer loyalement une grande erreur vaut souvent
mieux que de servir petitement une grande vérité.
Cette passion, cet amour peut d'ailleurs se trouver dans le doute comme
dans la foi. Il y a des doutes aussi passionnés, aussi généreux que les
plus belles convictions. Ce qu'a de meilleur une pensée qui nous paraît
très haute, très pure ou profondément incertaine, c'est qu'elle nous offre
l'occasion d'aimer quelque chose sans réserve. Que je me donne à un homme,
à un Dieu, à une patrie, à un univers, à une erreur, le métal précieux
qu'on trouvera un jour au fond des cendres de l'amour ne proviendra pas de
l'objet de cet amour, mais de l'amour lui-même. Ce qui laisse une trace qui
ne s'efface pas, c'est la simplicité, l'ardeur, la fermeté d'un attachement
sincère. Tout passe, se transforme, se perd peut-être, hormis le
rayonnement de cette profondeur, de cette fermeté, de cette fécondité de
notre coeur.
«Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là» dit Saint-Simon,
parlant de l'un d'eux environné d'intrigues, de colères et de pièges. Et
plus loin, c'est la «sage tranquillité» d'un autre, et cette «sage
tranquillité» pénètre ce qu'il appelle «tout le petit troupeau». C'est,
en effet, le petit troupeau de la fidélité aux meilleures pensées, le petit
troupeau de l'amitié, de la loyauté, du respect de soi-même et de la
satisfaction intérieure, qui passe dans une lumière simple et paisible au
milieu des vanités, des ambitions, des mensonges, et des trahisons de
Versailles.
Ce ne sont pas des saints au sens trop ordinaire de ce mot. Ils ne se sont
pas retirés au fond des déserts ou des forêts, ils n'ont pas cherché un
égoïste abri en d'étroites cellules. Ce sont des sages; ils ne sortent pas
de la vie; ils demeurent dans la réalité. Ne croyons pas que leur piété les
sauve, et que le refuge de leur âme ne se trouve qu'en Dieu. Il ne suffit
pas d'aimer Dieu et de le servir du mieux que l'on peut, pour que l'âme
humaine s'affermisse et se tranquillise. On ne parvient à aimer Dieu
qu'avec l'intelligence et les sentiments qu'on a acquis et développés au
contact des hommes. L'âme humaine reste profondément humaine malgré tout.
On peut lui apprendre à aimer bien des choses invisibles, mais une vertu,
un sentiment complètement et simplement humain, la nourrira toujours plus
efficacement que la passion ou la vertu la plus divine. Lorsque nous
rencontrons une âme vraiment tranquille et saine, soyons sûrs qu'elle doit
sa santé et sa tranquillité à des vertus humaines. S'il était permis de
lire dans le secret des coeurs qui ne sont plus, peut-être verrait-on que
la source de paix où Fénelon allait boire chaque soir en son exil, se
trouvait bien plus dans sa fidélité à Mme Guyon malheureuse, dans son amour
pour le Dauphin méconnu et persécuté, que dans l'attente d'une récompense
éternelle; dans sa conscience humainement tendre, humainement loyale,
humainement irréprochable en un mot, que dans ses espérances de chrétien.