XCVI

Hier soir, relisant Saint-Simon, où il semble que l'on voie, du haut d'une

tour, s'agiter dans la plaine des centaines de destinées humaines, j'ai

compris ce que l'instinct de l'homme appelle une belle destinée. Peut-être

Saint-Simon ignore-t-il lui-même ce qu'il aime et ce qu'il admire en

quelques-uns des héros qu'il entoure d'une sorte de respect résigné et

inconscient. Mille vertus sont mortes qu'il vénérait, et mille qualités

qu'il prônait en ses grands hommes nous paraissent aujourd'hui bien

petites. Mais sans qu'il s'en occupe spécialement, et bien qu'il

désapprouve au fond l'idée qui les anime; quatre ou cinq visages graves,

bienveillants et admirables, passent, à son insu pour ainsi dire, dans la

foule éclatante qui ruisselle autour du trône du grand roi. C'est Fénelon,

ce sont les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers; c'est Monsieur le

Dauphin. Ils ne sont pas plus heureux que la plupart des hommes. Ils ne

remportent aucun succès définitif, aucune victoire retentissante. Ils

vivent comme les autres, dans le trouble et dans l'attente de ce qu'on

n'appelle, je pense, le bonheur, que parce qu'on l'attend. Fénelon encourt

la disgrâce de cet esprit assez médiocre, mais avisé et perspicace,

orgueilleux, ombrageux et solennel, grand dans les petites choses et petit

dans les grandes, qu'était Louis XIV. Il est condamné, persécuté, exilé.

Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, malgré l'importance de leurs

charges, vivent à la Cour dans une sorte de retraite prudente et

volontaire. Monsieur le Dauphin ne jouit pas de la faveur royale. Il est en

butte aux intrigues d'une cabale puissante et envieuse, qui parvient à

briser sa jeune gloire militaire. Il est enveloppé de disgrâces, de

contretemps et de malheurs qui semblent irréparables à cette Cour vaniteuse

et servile, car les disgrâces et les malheurs prennent les proportions que

les moeurs du moment leur accordent. Il meurt enfin, quelques jours après

Madame la Dauphine, qu'il avait uniquement et follement aimée. Il meurt,

peut-être empoisonné comme elle, et tombe en quelque sorte foudroyé, à

l'heure même où les premiers rayons d'une faveur que l'on n'espérait plus

venaient dorer les marches de son palais.

Voilà donc les tristesses, les mécomptes, les désappointements et les

troubles que parcoururent ces existences. Et pourtant, lorsque l'on

considère leur petit groupe silencieux et uni, au milieu de l'éclat

intermittent et capricieux des autres, ces quatre destinées semblent

vraiment belles et enviables. Une lumière commune les accompagne en toutes

leurs vicissitudes. Elle sort de la grande âme de Fénelon. Fénelon est

fidèle à de hautes pensées d'admiration, de sainteté, de justice, de

douceur et d'amour; et les trois autres sont fidèles à leur maître et à

leur ami.

Qu'importe, ici, que les idées mystiques de Fénelon ne soient plus les

nôtres? Qu'importe aussi que les pensées que nous croyons les plus

profondes et les meilleures et sur lesquelles nous établissons notre

bonheur moral et toutes les certitudes de notre vie, tombent en ruine

derrière nous, et fassent sourire un jour ceux qui auront trouvé des

pensées qu'ils s'imagineront plus humaines et plus définitives? Ce qui

compte, ce qui ennoblit et éclaire notre vie, c'est bien moins nos pensées

que les sentiments qu'elles éveillent en nous. La pensée est peut-être le

but; mais il en est de ce but comme du but de bien des voyages: c'est le

trajet, ce sont les étapes, c'est ce qu'on rencontre sur la route, c'est ce

qui nous arrive par surcroît, qui nous intéresse le plus. Ce qui demeure

ici, comme en toutes choses, c'est la sincérité d'un sentiment humain. Une

pensée, nous ne savons jamais si elle ne nous trompe pas; mais l'amour

dont nous l'avons aimée retombera sur nous, sans qu'une seule goutte de sa

clarté ou de sa force se perde dans l'erreur. Ce qui constitue, ce qui

nourrit l'être idéal que chacun de nous s'efforce de former en lui-même, ce

n'est pas tant l'ensemble des idées qui en dessinent le contour, que la

passion pure, la loyauté, le désintéressement dont nous enveloppons ces

idées. La manière dont nous aimons ce que nous croyons être une vérité a

plus d'importance que la vérité même. Ne devient-on pas meilleur par

l'amour que par la pensée? Aimer loyalement une grande erreur vaut souvent

mieux que de servir petitement une grande vérité.

Cette passion, cet amour peut d'ailleurs se trouver dans le doute comme

dans la foi. Il y a des doutes aussi passionnés, aussi généreux que les

plus belles convictions. Ce qu'a de meilleur une pensée qui nous paraît

très haute, très pure ou profondément incertaine, c'est qu'elle nous offre

l'occasion d'aimer quelque chose sans réserve. Que je me donne à un homme,

à un Dieu, à une patrie, à un univers, à une erreur, le métal précieux

qu'on trouvera un jour au fond des cendres de l'amour ne proviendra pas de

l'objet de cet amour, mais de l'amour lui-même. Ce qui laisse une trace qui

ne s'efface pas, c'est la simplicité, l'ardeur, la fermeté d'un attachement

sincère. Tout passe, se transforme, se perd peut-être, hormis le

rayonnement de cette profondeur, de cette fermeté, de cette fécondité de

notre coeur.

«Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là» dit Saint-Simon,

parlant de l'un d'eux environné d'intrigues, de colères et de pièges. Et

plus loin, c'est la «sage tranquillité» d'un autre, et cette «sage

tranquillité» pénètre ce qu'il appelle «tout le petit troupeau». C'est,

en effet, le petit troupeau de la fidélité aux meilleures pensées, le petit

troupeau de l'amitié, de la loyauté, du respect de soi-même et de la

satisfaction intérieure, qui passe dans une lumière simple et paisible au

milieu des vanités, des ambitions, des mensonges, et des trahisons de

Versailles.

Ce ne sont pas des saints au sens trop ordinaire de ce mot. Ils ne se sont

pas retirés au fond des déserts ou des forêts, ils n'ont pas cherché un

égoïste abri en d'étroites cellules. Ce sont des sages; ils ne sortent pas

de la vie; ils demeurent dans la réalité. Ne croyons pas que leur piété les

sauve, et que le refuge de leur âme ne se trouve qu'en Dieu. Il ne suffit

pas d'aimer Dieu et de le servir du mieux que l'on peut, pour que l'âme

humaine s'affermisse et se tranquillise. On ne parvient à aimer Dieu

qu'avec l'intelligence et les sentiments qu'on a acquis et développés au

contact des hommes. L'âme humaine reste profondément humaine malgré tout.

On peut lui apprendre à aimer bien des choses invisibles, mais une vertu,

un sentiment complètement et simplement humain, la nourrira toujours plus

efficacement que la passion ou la vertu la plus divine. Lorsque nous

rencontrons une âme vraiment tranquille et saine, soyons sûrs qu'elle doit

sa santé et sa tranquillité à des vertus humaines. S'il était permis de

lire dans le secret des coeurs qui ne sont plus, peut-être verrait-on que

la source de paix où Fénelon allait boire chaque soir en son exil, se

trouvait bien plus dans sa fidélité à Mme Guyon malheureuse, dans son amour

pour le Dauphin méconnu et persécuté, que dans l'attente d'une récompense

éternelle; dans sa conscience humainement tendre, humainement loyale,

humainement irréprochable en un mot, que dans ses espérances de chrétien.

La sagesse et la destinée · 第 94 / 114 题