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On ne choisit pas ces raisons, on les mérite comme des récompenses. Celles

que nous choisissons ne sont que des esclaves achetées par hasard, elles

semblent vivre à peine, ne s'attachent à rien, n'attendent qu'une occasion

de fuir. Mais celles que nous avons méritées encouragent nos pas comme des

Antigones pensives et fidèles. On ne fait point entrer ces raisons dans une

âme; il faut qu'elles y aient vécu bien longtemps, il faut qu'elles y aient

passé leur enfance, qu'elles s'y soient nourries de toutes nos pensées, de

toutes nos actions, il faut qu'elles y retrouvent les mille souvenirs d'une

vie de sincérité et d'amour. À mesure que grandissent ces raisons, à mesure

que s'étend l'horizon de notre âme, s'étend pareillement l'horizon du

bonheur; car l'espace qu'occupent nos sentiments et nos pensées est le seul

dans lequel puisse se mouvoir notre bonheur. Notre bonheur n'a guère besoin

d'espace matériel, mais l'étendue morale qui s'ouvre devant lui n'est

jamais assez grande. Il faut toujours tâcher à l'agrandir, jusqu'à ce

qu'arrive le moment où notre bonheur ne demande plus d'autre nourriture que

l'espace même qu'il découvre en s'élevant. Alors l'homme commence à être

heureux dans la partie vraiment humaine et inexpugnable de son être, et

tous les autres bonheurs ne sont, au fond, que des fragments encore

inconscients de ce bonheur qui médite, regarde et n'aperçoit plus de limite

en soi-même, ni dans ce qui l'entoure.

La sagesse et la destinée · 第 78 / 114 题