XLIV

Mais si notre raison ne choisit pas ce que la souffrance nous apporte,

qu'est-ce donc qui choisit? Notre vie antérieure, qui a formé notre âme? On

ne récolte pas du jour au lendemain les fruits de la sagesse. Si je n'ai

pas vécu comme Paul-Emile, pas une seule des pensées qui le consolèrent ne

me consolera, alors même que tous les sages de ce monde s'uniraient pour me

les répéter sans cesse. Les anges qui viennent essuyer nos larmes prennent

exactement la forme et le visage de ce que nous avons dit, de ce que nous

avons pensé, et surtout de ce que nous avons fait, avant l'heure de la

douleur. Lorsque Thomas Carlyle, qui fut un sage, mais un sage maladif,

perdit, après plus de quarante années de vie commune, sa femme Jeannie

Welsh, l'être qu'il aima le plus profondément, sa peine, elle aussi, prit

avec une exactitude incroyable la forme de la vie antérieure de leur amour.

Et c'est pourquoi elle fut auguste, vaste, torturante et consolatrice à la

fois, dans la grandeur de ses reproches, de ses tendresses et de ses

regrets, comme une prière ou une contemplation au bord d'une mer assombrie.

C'est, en quelque façon, l'image synthétique de tous nos jours qui ne sont

plus, qui se reproduit avec une fidélité affectueuse ou malveillante dans

la souffrance de notre coeur. Si je n'ai dans ma vie que des souvenirs sans

générosité et sans lumière, quand viendra le moment, qui arrive toujours,

où les souvenirs se transforment en larmes, ces larmes seront sans

générosité et sans lumière aussi. Nos larmes n'ont pas de couleur par

elles-mêmes, afin qu'elles puissent refléter le passé de notre âme; et ce

qu'elles reflètent est notre châtiment ou notre récompense. Il n'y a qu'une

chose qui ne se transforme jamais en souffrance, c'est le bien que nous

avons fait. Quand nous perdons un être aimé, ce qui nous fait pleurer les

larmes qui ne soulagent point, c'est le souvenir des moments où nous ne

l'avons pas assez aimé. Si nous avions toujours souri à l'être qui n'est

plus, nous ignorerions tout ce qu'il y a d'amoindrissant dans la douleur,

et nous pleurerions des larmes telles, qu'il leur resterait un peu de la

douceur des caresses et des vertus dont elles se souviennent. Car les

souvenirs de l'amour véritable, qui est l'acte de vertu qui contient tous

les autres, arrachent à nos yeux les mêmes larmes bienfaisantes que les

plus belles heures dont ces souvenirs sont issus. Rien n'est plus juste que

la douleur, et toute notre vie attend que son heure sonne, comme le moule

attend le bronze en fusion, pour nous payer notre salaire.

La sagesse et la destinée · 第 43 / 114 题