Et ne croyons pas qu'ils se consolent ainsi à l'aide de mots vides et que
toutes ces paroles cachent mal une blessure d'autant plus douloureuse
qu'ils la voudraient cacher. D'abord, mieux vaut encore se consoler à
l'aide de mots vides que de ne pas se consoler du tout. Et puis, s'il faut
admettre que tout cela ne soit qu'illusion, il est juste d'admettre, en
même temps, que l'illusion est la seule chose que puisse posséder une âme,
et au nom de quelle autre illusion nous arrogerions-nous le droit de
dédaigner une illusion?
Certes, lorsque les grands sages dont je viens de parler rentreront vers le
soir dans leur maison déserte, et chercheront à leur foyer les sièges où
leurs enfants ne viendront plus s'asseoir, ils connaîtront une partie de la
souffrance que connaissent entièrement ceux en qui cette souffrance
n'apporte pas une seule pensée noble. Car c'est faire tort à une belle
pensée, à un beau sentiment que de leur attribuer une vertu qu'ils n'ont
pas. Il y a des larmes extérieures qu'ils ne peuvent essuyer et des heures
sacrées où la sagesse ne console pas encore. Mais, disons-le une dernière
fois, ce n'est pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, puisqu'elle sera
toujours inévitable. Il s'agit de choisir ce que la souffrance nous
apporte. Prétendra-t-on que ce choix que l'oeil ne saurait voir est en
réalité une bien petite chose, qui ne peut effacer une douleur dont la
cause est sans cesse sous les yeux? Toutes nos joies morales, qui sont bien
plus profondes que toutes nos joies physiques ou intellectuelles, ne
sont-elles pas faites de petites choses de ce genre? Si nous le traduisons
par des mots, le sentiment qui pousse le héros à bien faire semble peu de
chose, en effet. C'était une petite chose aussi que l'idée que Caton le
Jeune s'était faite du devoir, si nous la comparons au trouble immense d'un
empire et à la mort sanglante qu'elle entraîna; et cependant, n'est-elle
pas plus grande que ces troubles, et ne domine-t-elle pas cette mort même
qu'elle a causée? Aujourd'hui encore, n'est-ce pas Caton qui a raison; et
quelle vie, grâce à cette idée, que la raison humaine ne peut peser en ses
balances, tant elle semble étrangère à la raison, quelle vie fut plus
intimement, plus noblement heureuse que celle de Caton?
Tout ce qui ennoblit notre existence; tout ce que nous respectons en
nous-mêmes, les motifs de notre vertu, et ces bornes sentimentales que tout
homme impose à ses vices et à ses crimes mêmes, semblent peu de chose en
effet, lorsque notre raison nous en demande compte. Pourtant, c'est là que
se trouvent les lois de la vie de chaque être.--Et quel homme pourrait
vivre sans se soumettre à plusieurs de ces vérités qui ne sont pas soumises
à la raison? Jusqu'aux plus misérables obéissent à l'une d'elles, et plus
le nombre est grand de celles auxquelles il obéit, moins l'homme est
misérable. Celui qui a assassiné vous dira: J'assassine il est vrai, mais
je ne vole pas. Celui qui a volé, vole, mais ne trahit point; et celui qui
trahit, ne trahit pas son frère. Ainsi, chacun se réfugie dans la dernière
beauté morale qui lui reste. Le plus déchu des hommes a toujours une sorte
de lieu sacré, une sorte de retraite dans son âme, où il retrouve un peu
d'eau pure, et où il va puiser la force nécessaire pour continuer de vivre.
Ici, non plus qu'ailleurs, ce n'est guère la raison qui console, et elle
doit s'arrêter au seuil de la dernière retraite du voleur ou du traître,
comme elle s'arrête au seuil du sacrifice d'Antigone, de la résignation de
Job et de l'amour de Marc-Aurèle. Elle s'arrête, elle ne se rend plus
compte, elle n'approuve guère, et néanmoins, elle sent que si elle se
révoltait, elle se révolterait contre la lumière dont elle n'est que
l'ombre visible, car elle est au milieu de ces choses comme un homme qui se
tiendrait en plein soleil. Il voit son ombre qui s'étend à ses pieds, il
peut la faire avancer ou reculer, et en modifier les contours selon qu'il
se baisse ou se relève, mais cette ombre est la seule chose qu'il domine,
qu'il possède et à laquelle il puisse commander dans la lumière
éblouissante qui l'entoure. Notre raison s'agite ainsi dans une lumière
supérieure; et l'ombre qu'elle y forme n'a pas d'action sur cette splendeur
immobile. Si loin que se trouvent l'un de l'autre Marc-Aurèle et le
traître, ils puisent à la même source l'eau mystique qui fait vivre leur
âme; et cette source n'est pas dans leur intelligence.
Il est assez étrange que toute notre vie morale soit située ailleurs que
dans notre raison; car celui qui ne vivrait que selon cette raison serait
le plus misérable des êtres. Il n'est pas une vertu, pas un acte de bonté,
pas une pensée noble, dont presque toutes les racines ne plongent à côté de
ce qu'on peut comprendre et expliquer. Pourtant, ne serait-ce pas l'orgueil
de l'homme de trouver toute vertu, toute vie intérieure, toute joie, dans
la seule chose qu'il possède véritablement, dans la seule chose en quoi il
puisse avoir confiance: c'est-à-dire sa raison? Mais il aura beau faire, le
moindre événement lui montrera bientôt que ce n'est jamais là qu'il faut se
réfugier, tant il est vrai que nous sommes autre chose que des êtres
simplement raisonnables.