Aussi est-ce déjà sauver quelqu'un que de faire qu'il aime le mal un peu
moins qu'il ne l'aimait, car c'est l'aider à entreprendre tout au fond de
son âme l'édification du refuge contre lequel la destinée viendra briser
ses armes. Ce refuge est le monument de la conscience ou de l'amour, peu
importe, car l'amour est la conscience qui se cherche encore obscurément,
tandis que la conscience véritable est l'amour qui se retrouve enfin dans
la clarté. Or, c'est au plus profond de ce refuge que l'âme allume le feu
intime de sa joie. La joie de l'âme qui écarte la tristesse que laissent
derrière elles les destinées mauvaises, de même que le feu matériel écarte
l'influence des maladies qui règnent sur la terre, la joie de l'âme n'est
pas semblable aux autres joies. Elle ne vient ni d'un bonheur extérieur, ni
d'une satisfaction de l'amour-propre. Car sous la joie de l'amour-propre
qui diminue à mesure que l'âme s'améliore, il y a la joie de l'amour pur
qui s'accroît à mesure que l'âme s'ennoblit. Non, cette joie ne naît point
de l'orgueil; et ce n'est pas parce qu'elle peut sourire à sa beauté que
l'âme se sent heureuse. Une âme qui a acquis quelque conscience d'elle-même
a le droit de savoir qu'elle est belle; mais tout ce qu'elle ajoute trop
volontairement à la conscience de sa beauté, elle l'enlève peut-être à
l'inconscience de l'amour. Et le premier devoir de la conscience qui se
découvre est de nous enseigner le respect de l'inconscience, qui ne veut
pas encore se dévoiler. Mais la joie dont je parle n'ôte pas à l'amour ce
qu'elle ajoute à la conscience. Au contraire, c'est en elle, ce qui n'a
lieu nulle autre part, que la conscience se nourrit de l'amour, cependant
que l'amour s'augmente de la conscience. Un esprit qui s'élève a des
bonheurs que ne connaît jamais un corps qui est heureux; mais une âme qui
s'améliore a des joies que ne connaîtra pas toujours un esprit qui s'élève.
Il est vrai que l'esprit qui s'élève et l'âme qui s'améliore ont coutume de
travailler ensemble à affermir l'édifice intérieur. Mais il arrive aussi
qu'ils travaillent séparément et que rien ne relie les deux enceintes
qu'ils construisent. S'il en était ainsi, et que l'être que j'aime le plus
au monde vînt me demander quel choix il lui faut faire, et quel est le
refuge le plus profond, le plus inattaquable et le plus doux, je lui dirais
d'abriter sa destinée dans le refuge de l'âme qui s'améliore.