Pourtant, ce n'est pas là toute la vérité. Il est salutaire d'envisager
les choses de cette façon, de diminuer ainsi le rôle de la fatalité, de la
traiter comme une femme hésitante et égarée qu'il convient de recueillir et
de guider. Cela nous donne, en attendant notre heure dangereuse, une
confiance, une initiative, un courage sans lesquels on ne ferait rien
d'utile: mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas autre chose, qu'il ne
faille jamais compter qu'avec sa volonté et son intelligence.
L'intelligence et la volonté, comme des soldats victorieux, doivent
s'habituer à vivre aux dépens de tout ce qui leur fait la guerre. Elles
doivent apprendre à se nourrir de l'inconnu qui les domine. On ne sort du
bonheur trop étroit des hommes sans mission, on ne sort des actes
ordinaires, qu'en marchant avec une certitude volontaire dans le sentier
que l'on connaît, tout en ne cessant pas de songer à l'espace inexploré à
travers lequel ce sentier se déroule. Accoutumons-nous à agir comme si tout
nous était soumis; mais en entretenant dans notre âme une pensée chargée de
se soumettre noblement aux grandes forces que nous rencontrerons. Il est
nécessaire que la main croie que l'on a tout prévu; mais qu'une idée
secrète, inviolable, incorruptible, n'oublie jamais que tout ce qui est
grand est presque toujours imprévu. C'est l'imprévu, c'est l'inconnu qui
exécutent ce que nous n'aurions pas osé tenter; mais ils ne viennent à
notre aide que s'ils trouvent au fond de notre coeur un autel qui leur soit
dédié. Voyez la part que, dans leurs actes extraordinaires, les hommes les
plus doués de volonté, comme Napoléon, savent réserver à la fortune. Ceux
qui n'ont aucune espérance généreuse emprisonnent le hasard, comme un
enfant chétif; les autres lui livrent toutes grandes les plaines sans
limites que l'être humain n'a pas encore la force de parcourir, mais ne l'y
perdent pas de vue.