Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un ou
l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez que la
destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes habitudes, les
mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les mêmes révoltes. Vous verrez
que là aussi la partie la plus active de ce que nous nous plaisons à nommer
«fatalité» est une force créée par les hommes. Elle est énorme, il est
vrai, mais rarement irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un
abîme inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de l'énergie,
des désirs, des pensées, des souffrances, des passions de nos frères, et
nous devrions connaître ces passions puisqu'elles sont pareilles aux
nôtres. Même dans les moments les plus étranges, dans les malheurs les plus
mystérieux et les plus imprévus, nous n'avons presque jamais à lutter
contre un ennemi invisible ou totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir
le domaine de l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point
qu'ils ne connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets,
mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi courageusement
que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent souvent. Nous aurons
singulièrement affermi notre sécurité, notre paix et notre bonheur, le jour
où notre ignorance et notre indolence auront cessé d'appeler fatal tout ce
que notre énergie et notre intelligence auraient dû appeler naturel et
humain.