«Leur destinée voulait sans doute qu'ils fussent opprimés par les hommes
ou par les événements partout où ils se planteraient.» dit un auteur en
parlant des héros de son livre. Il en est ainsi de la plupart des hommes.
Il en est ainsi de tous ceux qui n'ont pas appris à séparer leur destinée
extérieure de leur destinée morale. Ils sont semblables au petit ruisseau
aveugle que je contemplais un matin, du haut d'une colline. Tâtonnant, se
débattant, trébuchant et chancelant sans cesse au fond d'une vallée
obscure, il cherchait sa route vers le grand lac qui dormait de l'autre
côté de la forêt, dans la paix de l'aurore. Ici, c'était un quartier de
basalte qui l'obligeait à quatre longs détours, là-bas, les racines d'un
vieil arbre, plus loin encore, le simple souvenir d'un obstacle à jamais
disparu le faisait remonter vers sa source en bouillonnant en vain, et
l'éloignait indéfiniment de son but et de son bonheur. Mais, dans une autre
direction, et presque perpendiculairement au ruisseau affolé, malheureux,
inutile, une force supérieure aux forces instinctives avait tracé à travers
la campagne, à travers les pierres écroulées, à travers la forêt
obéissante, une sorte de long canal, ferme, verdoyant, insoucieux,
pacifique, allant sans hésiter, de son pas calme et clair, des profondeurs
d'une autre source cachée à l'horizon, vers le même lac lumineux et
tranquille. Et j'avais à mes pieds l'image des deux grandes destinées qui
sont offertes à l'homme.