Les gens que l'on rencontre en costume moderne, coiffés de chapeaux

tromblons, vêtus de redingotes à la propriétaire, vous produisent

involontairement un effet désagréable et vous semblent plus ridicules

qu'ils ne le sont; car ils ne peuvent réellement pas se promener, pour

la plus grande gloire de la couleur locale, avec l'_albornoz_ more du

temps de Boabdil ou l'armure de fer du temps de Ferdinand et d'Isabelle

la Catholique. Ils tiennent à honneur, comme presque tous les bourgeois

des villes d'Espagne, de montrer qu'ils ne sont pas pittoresques le

moins du monde et de faire preuve de civilisation au moyen de pantalons

à sous-pieds. Telle est l'idée qui les préoccupe: ils ont peur de passer

pour barbares, pour arriérés, et, lorsque l'on vante la beauté sauvage

de leur pays, ils s'excusent humblement de n'avoir pas encore de chemins

de fer et de manquer d'usines à vapeur. L'un de ces honnêtes citadins,

devant qui j'exaltais les agréments de Grenade, me répondit: «C'est la

ville la mieux éclairée d'Andalousie. Remarquez quelle quantité de

réverbères; mais quel dommage qu'ils ne soient pas alimentés par le

gaz!»

Grenade est gaie, riante, animée, quoique bien déchue de son ancienne

splendeur. Les habitants se multiplient et jouent à merveille une

nombreuse population; les voilures y sont plus belles et en plus grande

quantité qu'à Madrid. La pétulance andalouse répand dans les rues un

mouvement et une vie inconnus aux graves promeneurs castillans, qui ne

font pas plus de bruit que leur ombre: ce que nous disons là s'applique

surtout à la Carrera del Darro, au Zacatin, à la Place-Neuve, à la calle

de los Gomeles qui mène à l'Alhambra, à la place du Théâtre, aux abords

de la promenade et aux principales rues artérielles. Le reste de la

ville est sillonné en tous sens d'inextricables ruelles de trois à

quatre pieds de large qui ne peuvent admettre de voitures, et rappellent

tout à fait les rues moresques d'Alger. Le seul bruit qu'on y entende,

c'est le sabot d'un âne ou d'un mulet qui arrache une étincelle aux

cailloux luisants du pavé ou le fron-fron monotone d'une guitare qui

bourdonne au fond d'une cour intérieure.

Les balcons ornés de stores, de pots de fleurs et d'arbustes, les

brindilles de vigne qui se hasardent d'une fenêtre à l'autre, les

lauriers-roses qui lancent leurs bouquets étincelants par-dessus les

murs des jardins, les jeux bizarres du soleil et de l'ombre qui

rappellent les tableaux de Decamps représentant des villages turcs, les

femmes assises sur le pas de la porte, les enfants à demi nus qui jouent

et se culbutent, les ânes qui vont et viennent chargés de plumets et de

houppes de laine, donnent à ces ruelles, presque toujours montantes et

quelquefois coupées de quelques marches, une physionomie particulière

qui n'est pas sans charme et dont l'imprévu compense, et au delà, ce qui

leur manque comme régularité.

Victor Hugo, dans sa charmante orientale, dit de Grenade:

Elle peint ses maisons des plus riches couleurs.

Ce détail est d'une grande justesse. Les maisons un peu riches sont

peintes extérieurement de la façon la plus bizarre, d'architectures

simulées, d'ornements en grisaille et de faux bas-reliefs. Ce sont des

panneaux, des cartouches, des trumeaux, des pots-à-feu, des volutes, des

médaillons fleuris de roses pompons, des oves, des chicorées, des amours

ventrus soutenant toutes sortes d'ustensiles allégoriques sur des fonds

vert-pomme, cuisse de nymphe, ventre de biche: le genre rococo poussé à

sa dernière expression. L'on a d'abord de la peine à prendre ces

enluminures pour des habitations sérieuses, il vous semble que vous

marchez toujours entre des coulisses de théâtre. Nous avions déjà vu à

Tolède des façades enluminées dans ce genre, mais elles sont bien loin

de celles de Grenade pour la folie des ornements et l'étrangeté des

couleurs. Pour ma part, je ne hais pas cette mode, qui égaie les yeux,

et fait un heureux contraste avec la teinte crayeuse des murailles

passées au lait de chaux.

Nous avons parlé tout à l'heure des bourgeois costumés à la française,

mais le peuple ne suit heureusement pas les modes de Paris; il a gardé

le chapeau pointu à rebords de velours, orné de touffes de soie, ou de

forme tronquée, avec un large retroussis en manière de turban; la veste

enjolivée de broderies et d'applications de drap de toutes sortes de

couleurs aux coudes, aux parements, au collet, qui rappelle vaguement

les vestes turques; la ceinture rouge ou jaune; le pantalon à revers

retenu par des boutons de filigrane ou de pièces à la colonne, soudées à

un crochet, les guêtres de cuir ouvertes sur le côté et laissant voir la

jambe; mais tout cela plus éclatant, plus fleuri, plus ramagé, plus

épanoui, plus chargé de clinquant et de fanfreluches que dans les autres

provinces. On voit aussi beaucoup de costumes qu'on désigne sous le nom

de _vestido de cazador_ (habit de chasseur), en cuir de Cordoue et en

velours bleu ou vert, rehaussé d'aiguillettes. Le grand genre est de

porter à la main une canne (_vara_) ou bâton blanc, bifurqué à

l'extrémité, haut de quatre pieds, sur lequel on s'appuie nonchalamment

lorsque l'on s'arrête pour causer. Tout _majo_ qui se respecte un peu

n'oserait se produire en public sans _vara_. Deux foulards dont les

bouts pendent hors des poches de la veste, une longue navaja passée dans

la ceinture, non par-devant, mais au milieu du dos, sont le comble de

l'élégance pour ces fats populaires.

Ce costume me séduisit tellement que mon premier soin fut de m'en

commander un. L'on me conduisit chez don Juan Zapata, homme d'une grande

réputation pour les costumes nationaux, et qui nourrissait pour les

habits noirs et les redingotes une haine au moins égale à la mienne.

Voyant en moi quelqu'un qui partageait ses antipathies, il donna libre

carrière à ses amertumes, et répandit dans mon sein ses élégies sur la

décadence de l'art. Il rappela avec une douleur qui trouvait de l'écho

chez moi l'heureux temps où un étranger vêtu à la française aurait été

hué dans les rues et criblé de pelures d'oranges, où les _toreadores_

portaient des vestes brodées de fin qui valaient plus de cinq cents

piécettes, et les jeunes gens de bonne famille des garnitures et des

aiguillettes d'un prix exorbitant. «Hélas! monsieur, il n'y a plus que

les Anglais qui achètent des habits espagnols,» me dit-il en achevant de

me prendre mesure.

Ce señor Zapata était pour ses habits un peu comme Cardillac pour ses

bijoux. Cela le chagrinait beaucoup de les livrer à ses pratiques. Quand

il vint m'essayer mon costume, il fut tellement ébloui par l'éclat du

pot à fleurs qu'il avait brodé au milieu du dos sur le fond brun du

drap, qu'il entra dans une joie folle et se mit à faire toutes sortes

d'extravagances. Puis tout à coup, l'idée de laisser ce chef-d'oeuvre

entre mes mains vint traverser son hilarité et l'assombrit soudainement.

Sous je ne sais quel prétexte de correction à faire, il enveloppa la

veste dans son foulard, la remit à son apprenti, car un tailleur

espagnol se croirait déshonoré s'il portait lui-même son paquet, et se

sauva comme si tous les diables l'emportaient, en me lançant un regard

ironique et farouche. Le lendemain, il revint tout seul, et, tirant

d'une bourse de cuir l'argent que je lui avais donné, il me dit que cela

lui faisait trop de peine de se séparer de sa veste, et qu'il aimait

mieux me rendre mes duros. Ce ne fut que sur l'observation que je lui

fis que ce costume donnerait une haute idée de son talent et le mettrait

en réputation à Paris, qu'il consentit à s'en dessaisir.

Les femmes ont eu le bon goût de ne pas quitter la mantille, la plus

délicieuse coiffure qui puisse encadrer un visage d'Espagnole; elles

vont par les rues et à la promenade en cheveux, un oeillet rouge à chaque

tempe, groupées dans leurs dentelles noires, et filent le long des murs

en manégeant de l'éventail avec une grâce, une prestesse incomparables.

Un chapeau de femme est une rareté à Grenade. Les élégantes ont bien

dans leur arrière-carton quelque machine jonquille ou ponceau qu'elles

réservent pour les occasions suprêmes; mais ces occasions, grâce à Dieu,

sont fort rares, et les horribles chapeaux ne voient le jour qu'à la

fête de la reine ou aux séances solennelles du lycée. Puissent nos modes

ne jamais faire invasion dans la ville des califes, et la terrible

menace renfermée dans ces deux mots peints en noir à l'entrée d'un

carrefour: _Modista francesa_, ne jamais se réaliser! Les esprits dits

sérieux nous trouveront sans doute bien futile et se moqueront de nos

doléances pittoresques, mais nous sommes de ceux qui croient que les

bottes vernies et les paletots en caoutchouc contribuent très-peu à la

civilisation, et qui estiment la civilisation elle-même quelque chose de

peu désirable. C'est un spectacle douloureux pour le poëte, l'artiste et

le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparaître du monde,

les lignes se troubler, les teintes se confondre et l'uniformité la plus

désespérante envahir l'univers sous je ne sais quel prétexte de progrès.

Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles,

et c'est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer

seront en pleine activité. À quoi bon aller voir bien loin, à raison de

dix lieues à l'heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de

bourgeois comfortables? Nous croyons que tels n'ont pas été les desseins

de Dieu, qui a modelé chaque pays d'une façon différente, lui a donné

des végétaux particuliers, et l'a peuplé de races spéciales

dissemblables de conformation, de teint et de langage. C'est mal

comprendre le sens de la création que de vouloir imposer la même livrée

aux hommes de tous les climats, et c'est une des mille erreurs de la

civilisation européenne; avec un habit à queue de morue l'on est

beaucoup plus laid, mais tout aussi barbare. Les pauvres Turcs du sultan

Mahmoud font effectivement une belle figure depuis la réforme de

l'ancien costume asiatique, et les lumières ont fait chez eux des

progrès infinis!

Pour aller à la promenade, l'on suit la Carrera del Darro, l'on traverse

la place du Théâtre, où se dresse une colonne funèbre élevée à la

mémoire de Joaquin Maïquez par Julian Romea, Matilde Diez et autres

artistes dramatiques, et sur laquelle donne la façade de l'Arsenal,

bâtiment rococo, barbouillé en jaune et garni de statues de grenadiers

peints en gris de souris.

L'Alameda de Grenade est assurément l'un des endroits les plus agréables

du monde: elle se nomme le _Salon_; singulier nom pour une promenade:

figurez-vous une longue allée de plusieurs rangs d'arbres d'une verdure

unique en Espagne, terminée à chaque bout par une fontaine monumentale,

dont les vasques portent sur les épaules des dieux aquatiques d'une

difformité curieuse et d'une barbarie réjouissante. Ces fontaines,

contre l'ordinaire de ces sortes de constructions, versent l'eau à

larges nappes qui s'évaporent en pluie fine et en brouillard humide, et

répandent une fraîcheur délicieuse. Dans les allées latérales courent,

encaissés par des lits de cailloux de couleur, des ruisseaux d'une

transparence cristalline. Un grand parterre, orné de jets d'eau, rempli

d'arbustes et de fleurs, myrtes, rosiers, jasmins, toute la corbeille de

la Flore grenadine, occupe l'espace entre le Salon et le Genil, et

s'étend jusqu'au pont élevé par le général Sébastiani du temps de

l'invasion des Français. Le Genil arrive de la Sierra-Nevada dans son

lit de marbre à travers des bois de lauriers d'une beauté incomparable.

Le verre, le cristal, sont des comparaisons trop opaques, trop épaisses,

pour donner une idée de la pureté de cette eau qui était encore la

veille étendue en nappes d'argent sur les épaules blanches de la

Sierra-Nevada. C'est un torrent de diamants en fusion.

Le soir, au Salon, entre sept ou huit heures, se réunissent les

petites-maîtresses et les élégants grenadins: les voitures suivent la

chaussée, vides la plupart du temps, car les Espagnols aiment beaucoup

la marche, et, malgré leur fierté, daignent se promener eux-mêmes. Rien

n'est plus charmant que de voir aller et venir par petits groupes les

jeunes femmes et les jeunes filles en mantille, nu-bras, des fleurs

naturelles dans les cheveux, des souliers de satin aux pieds, l'éventail

à la main, suivies à quelque distance par leurs amis et leurs attentifs,

car en Espagne l'on n'est pas dans l'usage de donner le bras aux femmes,

comme nous l'avons déjà fait remarquer en parlant du Prado de Madrid.

Cette habitude de marcher seules leur donne une franchise, une élégance

et une liberté d'allures que n'ont pas nos femmes, toujours suspendues à

quelque bras. Comme disent les peintres, elles portent parfaitement.

Cette séparation perpétuelle de l'homme et de la femme, du moins en

public, sent déjà l'Orient.

Un spectacle dont les peuples du Nord ne peuvent se faire une idée,

c'est l'Alameda de Grenade au coucher du soleil: la Sierra-Nevada, dont

la dentelure enveloppe la ville de ce côté, prend des nuances

inimaginables. Tous les escarpements, toutes les cimes frappées par la

lumière, deviennent rosés, mais d'un rose éblouissant, idéal, fabuleux,

glacé d'argent, traversé d'iris et de reflets d'opale, qui ferait

paraître boueuses les teintes les plus fraîches de la palette; des tons

de nacre de perle, des transparences de rubis, des veines d'agate et

d'aventurine à défier toute la joaillerie féerique des _Mille et une

Nuits_. Les vallons, les crevasses, les anfractuosités, tous les

endroits que n'atteignent pas les rayons du couchant, sont d'un bleu qui

peut lutter avec l'azur du ciel et de la mer, du lapis-lazuli et du

saphir; ce contraste de ton entre la lumière et l'ombre est d'un effet

prodigieux: la montagne semble avoir revêtu une immense robe de soie

changeante, pailletée et côtelée d'argent; peu à peu les couleurs

splendides s'effacent et se fondent en demi-teintes violettes, l'ombre

envahit les croupes inférieures, la lumière se retire vers les hautes

cimes, et toute la plaine est depuis longtemps dans l'obscurité que le

diadème d'argent de la Sierra étincelle encore dans la sérénité du ciel

sous le baiser d'adieu du soleil.

Les promeneurs font encore quelques tours et se dispersent, les uns pour

aller prendre des sorbets ou de l'agraz au café de don Pedro Hurtado, le

meilleur glacier de Grenade; les autres pour se rendre à la _tertulia_,

chez leurs amis et leurs connaissances.

Cette heure est la plus gaie et la plus vivante de Grenade. Les

boutiques des aguadores et des glaciers en plein vent sont éclairées par

une multitude de lampes et de lanternes; les réverbères et les fanaux

allumés devant les images des madones luttent d'éclat et de nombre avec

les étoiles, ce qui n'est pas peu dire; et, s'il fait clair de lune,

l'on peut lire parfaitement les éditions les plus microscopiques. Le

jour est bleu au lieu d'être jaune, voilà tout.

Grâce à la dame qui m'avait empêché de mourir de faim dans la diligence,

et qui nous présenta chez plusieurs de ses amis, nous fûmes bientôt

très-répandus dans Grenade, et nous y menâmes une vie charmante. Il est

impossible de recevoir un accueil plus cordial, plus franc et plus

aimable, au bout de cinq ou six jours, nous étions tout à fait intimes,

et, suivant l'usage espagnol, l'on nous désignait par nos noms de

baptême: j'étais à Grenade don Teofilo, mon camarade s'intitulait don

Eugenio, et nous avions la liberté d'appeler parleur petit nom, Carmen,

Teresa, Gala, etc., les femmes et les filles des maisons où nous étions

reçus. Cette familiarité s'accorde très-bien avec les manières les plus

polies et les attentions les plus respectueuses.

Nous allions donc à la _tertulia_ tous les soirs, soit dans une maison,

soit dans l'autre, depuis huit heures jusqu'à minuit. La _tertulia_ se

tient dans le patio entouré de colonnes d'albâtre, orné d'un jet d'eau

dont le bassin est entouré de pots de fleurs et de caisses d'arbustes,

sur les feuilles desquels les gouttes retombent en grésillant. Six ou

huit quinquets sont accrochés le long des murs; des canapés et des

chaises de paille ou de jonc meublent les galeries, des guitares

traînent çà et là; le piano occupe un angle, dans l'autre sont dressées

des tables de jeu.

Chacun va saluer, en entrant, la maîtresse et le maître de la maison,

qui ne manquent pas, après les civilités ordinaires, de vous offrir une

tasse de chocolat, qu'il est de bon goût de refuser, et une cigarette

que l'on accepte quelquefois. Ces devoirs accomplis, vous allez dans un

coin du _patio_ vous joindre au groupe qui a le plus d'attrait pour

vous. Les parents et les personnes âgées jouent aux _trecillo_; les

jeunes gens causent avec les demoiselles, récitent les octaves et les

dizains faits dans la journée, sont grondés et mis en pénitence pour les

crimes qu'ils ont pu commettre la veille, comme d'avoir dansé trop

souvent avec une jolie cousine, ou lancé une oeillade trop vive vers un

balcon défendu, et autres menues peccadilles. S'ils ont été bien sages,

à la place de la rose qu'ils ont apportée, on leur donne l'oeillet placé

au corsage ou dans les cheveux, et l'on répond par un tour de prunelle

et une légère pression de doigts à leur serrement de main lorsqu'on

monte au balcon pour entendre passer la musique de la retraite. L'amour

semble être la seule occupation à Grenade. L'on n'a pas parlé plus de

deux ou trois fois à une jeune fille, que toute la ville vous déclare

_novio_ et _novia_, c'est-à-dire fiancés, et vous fait sur votre

prétendue passion une foule de railleries innocentes, mais qui ne

laissent pas que de vous inquiéter en vous faisant passer devant les

yeux des visions conjugales. Cette galanterie est plutôt apparente que

réelle; malgré les oeillades langoureuses, les regards brûlants, les

conversations tendres ou passionnées, les diminutifs mignards et le

_querido_ (chéri) dont on fait précéder votre nom, il ne faut pas

prendre pour cela des idées trop avantageuses. Un Français à qui une

femme du monde dirait le quart de ce que dit sans conséquence une jeune

fille grenadine à l'un de ses nombreux novios, croirait que l'heure du

berger va sonner pour lui le soir même, en quoi il se tromperait; s'il

s'émancipait un peu trop, il serait bien vite rappelé à l'ordre et sommé

de formuler ses intentions matrimoniales par devers les grands parents.

Cette honnête liberté de langage, si éloignée des moeurs guindées et

factices des nations du Nord, vaut mieux que notre hypocrisie de paroles

qui cache au fond une grande grossièreté d'action. À Grenade, rendre des

soins à une femme mariée semble tout à fait extraordinaire, et rien ne

paraît plus simple que de faire la cour à une jeune fille. En France,

c'est le contraire: jamais personne n'adresse un mot aux demoiselles;

c'est ce qui rend les mariages si souvent malheureux. En Espagne, un

novio voit sa novia deux ou trois fois par jour, parle avec elle sans

témoins auriculaires, l'accompagne à la promenade, vient causer la nuit

avec elle à travers les grilles du balcon ou de la fenêtre du

rez-de-chaussée. Il a eu tout le temps de la connaître, d'étudier son

caractère, et n'achète pas, comme on dit, chat en poche.

Lorsque la conversation languit, l'un des galants décroche une guitare

et se met à chanter, en grattant les cordes de ses ongles, en marquant

le rhythme avec la paume de sa main sur le ventre de l'instrument,

quelque joyeuse chanson andalouse ou quelques couplets bouffons

entremêlés de _ay!_ et de _ola!_ modulés bizarrement et d'un effet

singulier. Une dame se met au piano, joue un morceau de Bellini, qui

paraît être le maestro favori des Espagnols, ou chante une romance de

Breton de Los Herreros, le grand parolier de Madrid. La soirée se

termine par un petit bal improvisé, où l'on ne danse, hélas! ni jota, ni

fandango, ni boléro, ces danses étant abandonnées aux paysans, aux

servantes et aux bohémiens, mais bien la contredanse et le rigodon, et

quelquefois la valse. Cependant, à notre requête, un soir, deux

demoiselles de la maison voulurent bien exécuter le boléro; mais

auparavant elles firent fermer les fenêtres et la porte du _patio_, qui

ordinairement restent toujours ouvertes, tant elles avaient peur d'être

accusées de mauvais goût et de couleur locale. Les Espagnols se fâchent

en général quand on leur parle de cachucha, de castagnettes, de majos,

de manolas, de moines, de contrebandiers et de combats de taureaux,

quoique au fond ils aient un grand penchant pour toutes ces choses

vraiment nationales et si caractéristiques. Ils vous demandent d'un air

visiblement contrarié si vous pensez qu'ils ne sont pas aussi avancés

que vous en civilisation, tant cette déplorable manie d'imitation

anglaise ou française a pénétré partout. L'Espagne en est aujourd'hui au

Voltaire-Touquet et au _Constitutionnel_ de 1825, c'est-à-dire hostile à

toute couleur et à toute poésie. Il est toujours bien entendu que nous

parlons de la classe prétendue éclairée qui habite les villes.

Les contredanses terminées, l'on prend congé des maîtres de la maison en

disant à la femme: _A los pies de usted_; au mari: _Beso a usted la

mano_, à quoi l'on vous répond: _Buenas noches et beso a usted la suya_,

et sur le pas de la porte, pour dernier adieu, un: _Hasta mañana_

(jusqu'à demain) qui vous engage à revenir. Tout en étant familiers, les

gens du peuple eux-mêmes, les paysans et les gredins sans aveu sont

entre eux d'une urbanité exquise bien différente de la grossièreté de

notre canaille; il est vrai qu'un coup de couteau pourrait suivre un mot

blessant, ce qui donne beaucoup de circonspection aux interlocuteurs. Il

est à remarquer que la politesse française, autrefois proverbiale, a

disparu depuis que l'on a cessé de porter l'épée. Les lois contre le

duel achèveront de nous rendre le peuple le plus grossier de l'univers.

En rentrant chez soi, l'on rencontre sous les fenêtres et les balcons

les jeunes galants embossés dans leur cape et occupés à _pelar la paba_

(plumer la dinde), c'est-à-dire faire la conversation avec leurs

_novias_ à travers les grilles. Ces entretiens nocturnes durent souvent

jusqu'à deux ou trois heures du matin, ce qui n'a rien d'étonnant,

puisque les Espagnols passent une partie de la journée à dormir. Il

arrive aussi de tomber dans une sérénade composée de trois ou quatre

musiciens, mais le plus ordinairement de l'amoureux tout seul, qui

chante des couplets en s'accompagnant de la guitare, le sombrero enfoncé

sur les yeux et le pied posé sur une pierre ou sur une borne. Autrefois,

deux sérénades dans la même rue ne se seraient pas supportées; le

premier occupant prétendait rester seul et défendait à toute autre

guitare que la sienne de bourdonner dans le silence de la nuit. Les

prétentions se soutenaient à la pointe de l'épée ou du couteau, à moins

cependant qu'une ronde ne vînt à passer. Alors les deux rivaux se

réunissaient pour charger la patrouille, sauf à vider ensuite leur

querelle particulière. Les susceptibilités de la sérénade se sont,

beaucoup adoucies, et chacun peut _rascar el jamon_ (gratter le jambon)

sous la muraille de sa belle en tranquillité d'esprit.

Si la nuit est sombre, il faut prendre garde de mettre le pied sur le

ventre de quelque honorable hidalgo roulé dans sa mante, qui lui sert de

vêtement, de lit et de maison. Dans les nuits d'été, les marches de

granit du théâtre sont couvertes d'un tas de drôles qui n'ont pas

d'autre asile. Chacun a son degré qui est comme son appartement, où l'on

est toujours sûr de le retrouver. Ils dorment là sous le dôme bleu du

ciel avec les étoiles pour veilleuses, à l'abri des punaises et défiant

les piqûres des moustiques par la coriacité de leur peau tannée, bronzée

aux feux du soleil d'Andalousie, et aussi noire, à coup sûr, que celle

des mulâtres les plus foncés.

Voici, sans beaucoup de variantes, la vie que nous menions: le matin

était consacré à des courses à travers la ville, à quelque promenade à

l'Alhambra ou au Généralife, et ensuite à la visite obligée aux dames

chez qui nous avions passé la soirée. Lorsque nous ne venions que deux

fois par jour, l'on nous appelait ingrats, et l'on nous recevait avec

tant de bienveillance, que nous nous trouvions en effet des êtres

sauvages, farouches, et d'une négligence extrême.

Nous avions pour l'Alhambra une telle passion que, non contents d'y

aller tous les jours, nous voulûmes y demeurer tout à fait, non pas dans

les maisons avoisinantes, qu'on loue fort cher aux Anglais, mais dans le

palais même, et, grâce à la protection de nos amis de Grenade, sans nous

donner une permission formelle, on promit de ne pas nous apercevoir.

Nous y restâmes quatre jours et quatre nuits qui sont les instants les

plus délicieux, de ma vie sans aucun doute.

Voyage en Espagne · 第 17 / 31 段