comme si l'on passait tout à coup de l'Europe à l'Afrique: les vipères,
regagnant leur trou, raient de traînées obliques le sable fin de la
route; les aloès commencent à brandir leurs grands sabres épineux au
bord des fossés. Ces larges éventails de feuilles charnues, épaisses,
d'un gris azuré, donnent tout de suite une physionomie différente au
paysage. On se sent véritablement ailleurs; l'on comprend que l'on a
quitté Paris tout de bon; la différence du climat, de l'architecture,
des costumes, ne vous dépayse pas autant que la présence de ces grands
végétaux des régions torrides que nous n'avons l'habitude de voir qu'en
serre chaude. Les lauriers, les chênes verts, les lièges, les figuiers
au feuillage verni et métallique, ont quelque chose de libre, de robuste
et de sauvage, qui indique un climat où la nature est plus puissante que
l'homme et peut se passer de lui.
Devant nous se déployait comme dans un immense panorama le beau royaume
d'Andalousie. Cette vue avait la grandeur et l'aspect de la mer; des
chaînes de montagnes, sur lesquelles l'éloignement passait son niveau,
se déroulaient avec des ondulations d'une douceur infinie, comme de
longues houles d'azur. De larges traînées de vapeurs blondes baignaient
les intervalles; çà et là de vifs rayons de soleil glaçaient d'or
quelque mamelon plus rapproché et chatoyant de mille couleurs comme une
gorge de pigeon. D'autres croupes bizarrement chiffonnées ressemblaient
à ces étoffes des anciens tableaux, jaunes d'un côté et bleues de
l'autre. Tout cela était inondé d'un jour étincelant, splendide, comme
devait être celui qui éclairait le paradis terrestre. La lumière
ruisselait dans cet océan de montagnes comme de l'or et de l'argent
liquides, jetant une écume phosphorescente de paillettes à chaque
obstacle. C'était plus grand que les plus vastes perspectives de
l'Anglais Martynn, et mille fois plus beau. L'infini dans le clair est
bien autrement sublime et prodigieux que l'infini dans l'obscur.
Tout en regardant ce merveilleux tableau, qui variait et présentait de
nouvelles magnificences à chaque tour de roue, nous vîmes poindre à
l'horizon les toits aigus des pavillons symétriques de la Carolina,
espèce de village-modèle, de phalanstère agricole, élevé autrefois par
le comte de Florida Blanca, et peuplé par lui d'Allemands et de Suisses
amenés à grands frais. Ce village, bâti tout d'un coup, éclos au souffle
d'une volonté, a cette régularité ennuyeuse que n'ont pas les
habitations qui se sont groupées peu à peu au caprice du hasard et du
temps. Tout est tiré au cordeau; du milieu de la place on voit tout le
bourg: voici le marché de la place de Taureaux, voilà l'église et la
maison de l'alcade. Certainement cela est bien entendu, mais j'aime
mieux le plus misérable village poussé à l'aventure. Du reste, cette
colonie ne réussit pas: les Suisses prirent le mal du pays et mouraient
comme des mouches, rien qu'en entendant tinter les cloches; on fut
obligé de suspendre les sonneries. Cependant ils ne moururent pas tous,
et la population de la Carolina conserve encore des traces de son
origine germanique. Nous fîmes à la Carolina un dîner sérieux, arrosé
d'excellent vin, sans être obligés de mettre les morceaux doubles; nous
n'allions plus de conserve avec le courrier, les chemins étant
parfaitement sûrs de ce côté-là.
Des aloès d'une taille de plus en plus africaine continuaient à se
montrer sur les bords de la route, et vers la gauche une longue
guirlande de fleurs du rose le plus vif, étincelant dans un feuillage
d'émeraude, marquait toutes les sinuosités du lit d'un ruisseau
desséché. Profitant d'une halte de relais, mon camarade courut du côté
des fleurs et en rapporta un énorme bouquet; c'étaient des
lauriers-roses d'une fraîcheur et d'un éclat incomparables. On pourrait
adresser à ce ruisseau, dont j'ignore le nom, et qui n'en a peut-être
pas, la question de M. Casimir Delavigne au fleuve grec:
Eurotas, Eurotas, que font tes lauriers-roses?
Aux lauriers-roses succédèrent, comme une réflexion mélancolique à un
vermeil éclat de rire, de grands bois d'oliviers dont le pâle feuillage
rappelle la chevelure enfarinée des saules du Nord, et s'harmonie
admirablement avec la teinte cendrée des terrains. Ce feuillage, d'un
ton sobre, austère et doux, a été très-judicieusement choisi par les
anciens, si habiles appréciateurs des rapports naturels, comme symbole
de la paix et de la sagesse.
Il était environ quatre heures lorsque nous arrivâmes à Baylen, célèbre
par la capitulation désastreuse qui porte ce nom. Nous devions y passer
la nuit, et, en attendant le souper, nous fûmes nous promener par la
ville et aux environs avec la dame de Grenade et une jeune personne fort
jolie qui allait prendre les bains de mer à Malaga en compagnie de son
père et de sa mère; car la réserve habituelle des Espagnols fait bien
vite place à une honnête et cordiale familiarité, dès que l'on est sûr
que vous n'êtes ni des commis voyageurs, ni des danseurs de corde, ni
des marchands de pommade.
L'église de Baylen, dont la construction ne remonte guère au delà du
XVIe siècle, me surprit par sa couleur étrange. La pierre et le marbre,
confits par le soleil d'Espagne, au lieu de noircir comme sous notre
ciel humide, avaient pris des tons roux d'une chaleur et d'une vigueur
extraordinaires, qui allaient jusqu'au safran et au pourpre, des tons de
feuilles de vigne à la fin de l'automne. À côté de l'église, au-dessus
d'un petit mur doré des plus chauds reflets, un palmier, le premier que
j'eusse jamais vu en pleine terre, s'épanouissait brusquement dans
l'azur foncé du ciel. Ce palmier inattendu, révélation subite de
l'Orient, au détour d'une rue, me fit un effet singulier. Je m'attendais
à voir se profiler sur les lueurs du couchant le cou d'autruche des
chameaux, et flotter le burnou blanc des Arabes en caravane.
Des ruines assez pittoresques d'anciennes fortifications offraient une
tour assez bien conservée pour que l'on pût y monter en s'aidant des
pieds et des mains et en profitant de la saillie des pierres. Nous fûmes
récompensés de notre peine par une vue des plus magnifiques. La ville de
Baylen, avec ses toits de tuiles, son église rouge et ses maisons
blanches accroupies au pied de la tour comme un troupeau de chèvres,
formait un admirable premier plan; plus loin, les champs de blé
ondoyaient en vagues d'or, et tout au fond, au-dessus de plusieurs rangs
de montagnes, l'on voyait briller, comme une découpure d'argent, la
crête lointaine de la Sierra-Nevada. Les filons de neige, surpris par la
lumière, étincelaient et renvoyaient des éclairs prismatiques, et le
soleil, semblable à une grande roue d'or dont son disque était le moyeu,
épanouissait comme des jantes ses rayons enflammés dans un ciel nuancé
de toutes les teintes de l'agate et de l'aventurine.
L'auberge où nous devions coucher consistait en un grand bâtiment ne
formant qu'une seule pièce avec une cheminée à chaque bout, un plafond
de charpentes noircies et vernies par la fumée, des râteliers de chaque
côté pour les chevaux, les mules et les ânes, et pour les voyageurs
quelques petites chambres latérales contenant un lit formé de trois
planches posé sur deux tréteaux et recouvert de ces pellicules de toile
entre lesquelles flottent quelques tampons de laine que les hôteliers
prétendent être des matelas, avec l'effronterie pleine de sang-froid qui
les caractérise; ce qui ne nous empêcha pas de ronfler comme Épiménide
et les sept dormants réunis.
On partit de grand matin pour éviter la chaleur, et nous revîmes encore
les beaux lauriers-roses, éclatants comme la gloire et frais comme
l'amour, qui nous avaient enchantés la veille. Bientôt le Guadalquivir
aux eaux troubles et jaunâtres vint nous barrer le chemin; nous le
passâmes en bac, et nous prîmes la route de Jaën. Sur notre gauche, l'on
nous fit remarquer, frappée par un rayon de lumière, la tour de
Torrequebradilla, et nous ne tardâmes pas à apercevoir l'étrange
silhouette de Jaën, capitale du royaume de ce nom.
Une énorme montagne couleur d'ocre, fauve comme une peau de lion,
pulvérulente de lumière, mordorée par le soleil, se dresse brusquement
au milieu de la ville; des tours massives et de longs zigzags de
fortifications antiques zèbrent ses flancs décharnés de leurs lignes
bizarres et pittoresques. La cathédrale, immense entassement
d'architecture, qui, de loin, semble plus grande que la ville elle-même,
se hausse orgueilleusement, montagne factice auprès de la montagne
naturelle. Cette cathédrale, dans le genre d'architecture de la
renaissance, et qui se vante de posséder le mouchoir authentique où
sainte Véronique recueillit l'empreinte de la figure de Notre-Seigneur,
a été bâtie par les ducs de Medina-Coeli. Elle est belle, sans doute,
mais nous la rêvions de loin plus antique et surtout plus curieuse.
En allant du _Parador_ à la cathédrale, je regardai les affiches du
spectacle; la veille, on avait joué _Mérope_, et le soir même on devait
donner _El Campanero de San-Pablo, por el illustrissimo señor don José
Bouchardy_, en d'autres termes: _le Sonneur de Saint-Paul_, de mon
camarade Bouchardy. Être représenté à Jaën, une ville sauvage où l'on ne
marche que le couteau à la ceinture et la carabine sur l'épaule, voilà
qui est flatteur assurément, et bien peu de nos grands génies
contemporains pourraient se targuer d'un succès pareil. Si autrefois
nous avons emprunté quelques chefs-d'oeuvre à l'ancien théâtre espagnol,
aujourd'hui nous leur rendons bien la monnaie de leurs pièces en
vaudevilles et en mélodrames.
Notre visite faite à la cathédrale, nous revînmes, ainsi que les autres
voyageurs, au _Parador_, dont l'apparence semblait nous promettre un
excellent repas; un café y était joint, et il avait tout à fait l'air
d'un établissement européen et civilisé. Mais quelqu'un avisa, en se
mettant à table, que le pain était dur comme de la pierre meulière, et
en demanda d'autre. L'hôtelier ne voulut jamais consentir à le changer.
Pendant la querelle, une autre personne s'aperçut que les plats étaient
réchauffés et avaient dû être déjà servis dans des temps reculés. Tout
le monde se mit à jeter les cris les plus plaintifs, et à demander un
dîner neuf et entièrement inédit.
Voici le mot de l'énigme: la diligence qui nous précédait avait été
arrêtée par les brigands de la Manche, de sorte que les voyageurs,
emmenés dans la montagne, n'avaient pu consommer le repas préparé pour
eux par l'hôtelier de Jaën. Celui-ci, pour ne pas perdre ses frais,
avait gardé les mets, et nous les avait fait resservir, en quoi son
attente fut trompée, car nous nous levâmes tous, et nous fûmes manger
ailleurs. Ce malencontreux dîner a dû être présenté une troisième fois
aux voyageurs suivants.
L'on se réfugia dans une _posada_ borgne, où, après une longue attente,
l'on nous servit quelques côtelettes, quelques oeufs et une salade dans
des assiettes écornées, avec des verres et des couteaux dépareillés. Le
régal était médiocre, mais il fut assaisonné de tant d'éclats de rire et
de plaisanteries sur la fureur comique de l'hôtelier voyant son monde
sortir processionnellement, et sur le sort des malheureux à qui il ne
manquerait pas de représenter ses poulets étiques rafraîchis pour la
troisième fois par un tour de poêle, que nous fûmes dédommagés, et au
delà, de la maigreur de la chère. Quand une fois la première glace de
froideur est rompue, les Espagnols sont d'une gaieté enfantine et naïve
d'un charme extrême. La moindre chose les fait rire aux larmes.
C'est à Jaën que j'ai vu le plus de costumes nationaux et pittoresques:
les hommes avaient, pour la plupart, des culottes en velours bleu ornées
de boutons de filigrane d'argent, des guêtres de Ronda, historiées de
piqûres, d'aiguillettes et d'arabesques, d'un cuir plus foncé.
L'élégance suprême est de n'attacher que les premiers boutons en haut et
en bas, de façon à laisser voir le mollet. De larges ceintures de soie
jaune ou rouge, une veste de drap brun relevée d'agréments, un manteau
bleu ou marron, un chapeau pointu à larges bords, enjolivé de velours et
de houppes de soie, complètent l'ajustement, qui ressemble assez à
l'ancien costume des brigands italiens. D'autres portaient ce qu'on
appelle un _vestido de cazador_ (habit de chasseur), tout en peau de
daim, de couleur fauve, et en velours vert.
Quelques femmes du peuple avaient des capes rouges qui piquaient de
vives étincelles et de paillettes écarlates le fond plus sombre de la
foule. L'accoutrement bizarre, le teint hâlé, les yeux étincelants,
l'énergie des physionomies, l'attitude impassible et calme de ces
_majos_, plus nombreux que partout ailleurs, donnent à la population de
Jaën un aspect plus africain qu'européen; illusion à laquelle ajoutent
beaucoup l'ardeur du climat, la blancheur éblouissante des maisons,
toutes passées au lait de chaux, suivant l'usage arabe, le ton fauve des
terrains et l'azur inaltérable du ciel. Il y a en Espagne un dicton sur
Jaën: «Laide ville, mauvaises gens,» qui ne sera trouvé vrai par aucun
peintre. Du reste, là-bas comme ici, pour la plupart des gens, une belle
ville est une ville tirée au cordeau et garnie d'une quantité suffisante
de réverbères et de bourgeois.
Au sortir de Jaën, l'on entre dans une vallée qui se prolonge jusqu'à la
Vega de Grenade. Les commencements en sont arides; des montagnes
décharnées, éboulées de sécheresse, vous brûlent, comme des miroirs
ardents, de leur réverbération blanchâtre; nulle trace de végétation que
quelques pâles touffes de fenouil. Mais bientôt la vallée se resserre et
se creuse, les cours d'eau commencent à ruisseler, la végétation renaît,
l'ombre et la fraîcheur reparaissent, le _Rio_ de Jaën occupe le fond de
la vallée, où il court avec rapidité entre les pierres et les roches qui
le contrarient et lui barrent le passage à chaque instant. Le chemin le
côtoie et le suit dans ses sinuosités, car, dans les pays de montagnes,
les torrents sont encore les ingénieurs les plus habiles pour tracer des
routes, et ce qu'on peut faire de mieux, c'est de s'en rapporter à leurs
indications.
Une maison de paysan où nous nous arrêtâmes pour boire était entourée de
deux ou trois rigoles d'eau courante qui allaient plus loin se
distribuer dans un massif de myrtes, de pistachiers, de grenadiers et
d'arbres de toute espèce, d'une force de végétation extraordinaire. Il y
avait si longtemps que nous n'avions vu du véritable vert, que ce jardin
inculte et sauvage aux trois quarts nous parut un petit paradis
terrestre.
La jeune fille qui nous donna à boire dans un de ces charmants pots
d'argile poreuse qui font l'eau si fraîche, était fort jolie avec ses
yeux allongés jusqu'aux tempes, son teint fauve et sa bouche africaine
épanouie et vermeille comme un bel oeillet, sa jupe à falbalas, et ses
souliers de velours dont elle paraissait toute fière et tout occupée. Ce
type, qui se retrouve fréquemment à Grenade, est évidemment moresque.
À un certain endroit la vallée s'étrangle, et les rochers se rapprochent
au point de ne laisser que tout juste la place du Rio. Autrefois les
voitures étaient forcées d'entrer et de marcher dans le lit même du
torrent, ce qui ne laissait pas d'avoir son danger à cause des trous,
des pierres et de l'élévation de l'eau, qui, en hiver, doit s'enfler
considérablement. Pour obvier à cet inconvénient, l'on a percé de part
en part un des rochers et pratiqué un tunnel assez long, dans le genre
des viaducs des chemins de fer. Cet ouvrage, assez considérable, ne date
que de quelques années.
À partir de là, la vallée s'évase, et le chemin n'est plus obstrué. Il
existe ici, dans mes souvenirs, une lacune de quelques lieues. Abattu
par la chaleur, que le temps, tourné à l'orage, rendait véritablement
suffocante, je finis par m'endormir. Quand je m'éveillai, la nuit, qui
vient si subitement dans les climats méridionaux, était tombée tout à
fait, un vent affreux soulevait des tourbillons de poussière enflammée;
ce vent-là devait être bien proche parent du siroco d'Afrique, et je ne
sais pas comment nous n'avons pas été asphyxiés. Les formes des objets
disparaissaient dans ce brouillard poudreux; le ciel, ordinairement si
splendide dans les nuits d'été, semblait une voûte de four; il était
impossible de voir à deux pas devant soi. Nous fîmes notre entrée à
Grenade vers deux heures du matin, et nous descendîmes à la _fonda del
Comercio_, soi-disant hôtel tenu à la française, où il n'y avait pas de
draps au lit, et où nous couchâmes tout habillés sur la table; mais ces
petites tribulations nous affectaient peu, nous étions à Grenade, et
dans quelques heures nous allions voir l'Alhambra et le Généralife.
Notre premier soin fut de nous faire indiquer, par notre domestique de
place, une _casa de pupilos_, c'est-à-dire une maison particulière où
l'on prend des pensionnaires, car, devant faire à Grenade un assez long
séjour, l'hospitalité médiocre de la _fonda del Comercio_ ne pouvait
plus nous convenir. Ce domestique, nommé Louis, était Français, de
Farmoutiers en Brie. Il avait déserté du temps de l'invasion des
Français sous Napoléon, et vivait à Grenade depuis plus de vingt ans.
C'était bien le plus drôle de corps qu'on puisse imaginer: sa taille, de
cinq pieds huit pouces, faisait le plus singulier contraste avec sa
petite tête, ridée comme une pomme et grosse comme le poing. Privé de
toute communication avec la France, il avait gardé son ancien jargon
briard dans toute sa pureté native, parlait comme un Jeannot
d'opéra-comique, et semblait réciter perpétuellement des paroles de M.
Étienne. Malgré un si long séjour, sa dure cervelle s'était refusée à se
meubler d'un nouvel idiome; il savait à peine les phrases tout à fait
indispensables. De l'Espagne, il n'avait que les _alpargatas_ et le
petit chapeau andalou à bords retroussés. Cette concession le chagrinait
fort, et il s'en vengeait en accablant les indigènes qu'il rencontrait
de toutes sortes d'injures burlesques, en briard bien entendu, car
maître Louis avait principalement peur des coups, et chérissait sa peau
comme si elle eût valu quelque chose.
Il nous conduisit dans une maison fort décente, _Calle de Parragas_,
près de la plazuela de San-Antonio, à deux pas de la _Carrera del
Darro_. La maîtresse de cette pension avait longtemps habité Marseille
et parlait français, raison déterminante pour nous, dont le vocabulaire
était encore très-borné.
On nous établit dans une chambre au rez-de-chaussée, blanchie à la
chaux, et garnie pour tout meuble d'une rosace de différentes couleurs
au plafond; mais cette chambre avait l'agrément de s'ouvrir sur un
_patio_ entouré de colonnes de marbre blanc coiffées de chapiteaux
moresques provenant sans doute de la démolition de quelque ancien palais
arabe. Un petit bassin à jet d'eau, creusé au milieu de la cour, y
entretenait la fraîcheur; une grande natte de sparterie, formant
_tendido_, tamisait les rayons du jour, et semait çà et là d'étoiles de
lumière le pavé en cailloutis à compartiments.
C'est là que nous prenions nos repas, que nous lisions, que nous
vivions. Nous ne rentrions guère dans la chambre que pour nous habiller
et dormir. Sans le _patio_, disposition architecturale qui rappelle
l'ancien _cavoedium_ romain, les maisons d'Andalousie ne seraient pas
habitables. L'espèce de vestibule qui le précède est habituellement pavé
en petits cailloux de couleurs variées, formant des dessins de mosaïque
grossière, et représentant tantôt des pots de fleurs, tantôt des
soldats, des croix de Malte, ou tout simplement la date de la
construction.
Du haut de notre demeure, surmontée d'une espèce de _mirador_, l'on
apercevait, sur la crête d'une colline nettement découpée dans le bleu
du ciel, à travers des bouquets d'arbres, les tours massives de la
forteresse de l'Alhambra revêtues par le soleil de teintes rousses d'une
chaleur et d'une intensité extrêmes. La silhouette était complétée par
deux grands cyprès juxtaposés, dont les pointes noires s'allongeaient
dans l'azur au-dessus des murailles rouges. Ces cyprès ne se perdent
jamais de vue; soit que l'on gravisse les flancs zébrés de neige du
Mulhacen, soit que l'on erre à travers la _Vega_ ou dans la _Sierra
d'Elvire_, toujours on les retrouve à l'horizon, sombres, immobiles dans
le flot de vapeurs bleuâtres ou dorées dont l'éloignement estampe les
toits de la ville.
Grenade est bâtie sur trois collines, au bout de la plaine de la Vega:
les Tours Vermeilles, ainsi nommées à cause de leur couleur (_Torres
Bermejas_), et que l'on prétend d'origine romaine ou même phénicienne,
occupent la première et la moins élevée de ces éminences; l'Alhambra,
qui est toute une ville, couvre la seconde et la plus haute colline de
ses tours carrées, reliées entre elles par de hautes murailles et
d'immenses substructions, qui renferment dans leur enceinte des jardins,
des bois, des maisons et des places; l'Albaycin est situé sur le
troisième monticule, séparé des autres par un ravin profond encombré de
végétations, de cactus, de coloquintes, de pistachiers, de grenadiers,
de lauriers-roses et de touffes de fleurs, au fond duquel roule le Darro
avec la rapidité d'un torrent alpestre. Le Darro, qui charrie de l'or,
traverse la ville tantôt à ciel découvert, tantôt sous des ponts si
prolongés qu'ils méritent plutôt le nom de voûtes, et va se réunir dans
la Vega, à peu de distance de la promenade, au Genil, qui se contente,
lui, de charrier de l'argent. Cette course du torrent à travers la ville
s'appelle _Carrera del Darro_, et du balcon des maisons qui la bordent
on jouit d'une vue magnifique. Le Darro tourmente beaucoup ses rives et
cause de fréquents éboulements; aussi, un ancien couplet, chanté par les
enfants, fait-il allusion à cette manie d'entraîner tout, et on donne
une raison grotesque. Voici la poésie en question:
_Darro tiene prometido_ Le Darro a promis
_El vasarse con Genil_ De se marier avec le Genil
_Y le ha de llevar en dote_ Et veut lui apporter en dot
_Plaza-Nueva y Zacotin._ La Place-Neuve et le Zacatin.
Les jardins appelés _carmenes del Darro_, et dont il est fait de si
ravissantes descriptions dans les poésies espagnoles et moresques, se
trouvent sur les bords de la _Carrera_, en remontant du côté de la
fontaine de _los Avellanos_.
La ville se trouve ainsi divisée en quatre grands quartiers:
l'Antequerula, qui occupe les croupes de la colline, ou plutôt de la
montagne couronnée par l'Alhambra; l'Alhambra et son appendice le
Généralife; l'Albaycin, autrefois vaste forteresse, aujourd'hui quartier
en ruine et dépeuplé, et Grenade proprement dite, qui s'étend dans la
plaine autour de la cathédrale et de la place de la _Vivarambla_, et qui
forme un quartier séparé.
Tel est, à peu près, l'aspect topographique de Grenade, traversée dans
toute sa largeur par le Darro, côtoyée par le Genil qui baigne l'Alameda
(promenade), abritée par la Sierra-Nevada, qu'on entrevoit à chaque bout
de rue, rapprochée si fort par la transparence de l'air, qu'il semble
qu'on pourrait la toucher avec la main du haut des balcons et des
_miradores_.
L'aspect général de Grenade trompe beaucoup les prévisions que l'on
avait pu se former. Malgré soi, malgré les nombreuses déceptions déjà
éprouvées, l'on ne s'avoue pas que trois ou quatre cents ans et des
flots de bourgeois ont passé sur le théâtre de tant d'actions
romantiques et chevaleresques. On se figure une ville moitié moresque,
moitié gothique, où les clochers à jours se mêlent aux minarets, où les
pignons alternent avec les toits en terrasse; on s'attend à voir des
maisons sculptées, historiées, avec des blasons et, des devises
héroïques, des constructions bizarres, aux étages chevauchant l'un sur
l'autre, aux poutres saillantes, aux fenêtres ornées de tapis de Perse
et de pots bleus et blancs, enfin la réalité d'une décoration d'opéra,
représentant quelque merveilleuse perspective du moyen âge.