LE DRAME

Les spectateurs de l’orchestre se penchaient les uns vers les autres

comme pour se transmettre un mot de passe, et faisaient les capucins de

cartes. Ils avaient un air de mystérieuse épouvante et d’amusement, un

air de friandise et de scandale. Les portes des couloirs restaient

entr’ouvertes comme pour maintenir une communication avec l’extérieur.

Sur le plateau, la chose était murmurée entre deux répliques par les

acteurs qui venaient des coulisses à leurs camarades qui étaient en

scène depuis plus longtemps. Au balcon, moins accessible que le

parterre, des femmes inquiètes et impatientes tournaient la tête vers

les loges, où elles entendaient les portes battre et des gens qui

entraient chuchoter. Ma curiosité fut excitée jusqu’à la souffrance. Je

croyais que les familiers de lady Ventnor, connaissant la sévérité de

ses principes, nous laisseraient languir jusqu’à l’entr’acte.

Heureusement, je me trompais.

D’abord, l’ouvreuse vint et tendit à la marquise, en même temps que la

boîte de fruits frappés que M. de Courpière avait commandée pour elle,

un papier plié en quatre et, faute d’enveloppe, fermé d’une épingle.

Elle y jeta les yeux et ne marqua ni surprise ni émotion, mais me le

passa aussitôt. Il n’y avait qu’une seule phrase, en style de note ou de

dépêche d’agence; point de signature, que l’écriture, sans doute connue

de lady Ventnor, rendait inutile; et la phrase était pour annoncer que

le Président du Conseil d’alors venait de mourir subitement dans un

petit salon du ministère, place Beauvau.

--Qu’y a-t-il donc? demanda M. de Courpière.

Je lui glissai la note, qu’il lut sans plus de frémissement que lady

Ventnor; mais il nous fit voir qu’il a l’esprit bien français. Car il

déclara sur-le-champ que ce ministre avait été assassiné, et que c’était

encore un coup des francs-maçons.

Je n’imagine pas volontiers que l’histoire ressemble à ces romans de

police qui sont présentement si fort à la mode (je l’écris vite avant

que la mode ne passe); mais j’avoue que l’on ne pouvait guère n’être

point troublé par l’opportunité de ce décès. Je rappellerai qu’il y

avait à ce moment-là deux France, phénomène aussi fréquent dans notre

histoire que les «tournants», et que le Président du Conseil, homme à

velléités consulaires, inclinait par snobisme vers celle précisément de

ces deux France à laquelle il ne tenait point par ses origines, ni, si

l’on peut dire, par ses convictions. Je ne pus me résoudre de croire à

un crime maçonnique: car ces deux mots me font hausser les épaules par

action réflexe. Mais je demeurai d’accord qu’il y avait quelque chose

là-dessous; et je m’irritai de ne pas savoir et de voir qu’à deux pas de

moi le courant des nouvelles, vraies ou fausses, continuait de passer

sur l’orchestre, courbant les têtes, et de sentir que j’assistais en

aveugle à ce curieux travail d’une cristallisation légendaire, qui veut

des siècles ou un instant.

Celle-ci fut instantanée, et les amis de lady Ventnor nous l’apportèrent

toute faite, quand ils se décidèrent, vu la gravité des événements, à

nous envahir dès le milieu de l’acte. Nous apprîmes par eux que le

Président avait reçu vers quatre heures la visite d’une femme: il va de

soi qu’on la nommait, car les liaisons de la main gauche finiront par

être dans le _Tout-Paris_. Quand un sexagénaire meurt dans le

tête-à-tête, on ne manque jamais d’attribuer cet accident à l’apoplexie;

mais cela est trop simple et, en l’espèce, on ne doutait point que la

dame n’eût aidé à la nature. Comme son intérêt n’apparaissait point

d’abord, on l’affiliait d’autorité à la susdite secte des francs-maçons,

et l’on se rangeait à l’hypothèse déjà hasardée par M. de Courpière, qui

me donna l’occasion de hausser les épaules une fois de plus.

Mais ces particularités, que moi je trouvais savoureuses, n’étaient

point ce qui excitait le plus nos visiteurs, et j’observai une autre

caractéristique des Français, qui est de pressentir et de souhaiter un

coup d’État, à la moindre péripétie qui les sort de leur trantran. Les

partisans mêmes du régime, et qui le croient inébranlable, tressaillent

dès qu’ils entrevoient possible sa chute, comme les incrédules quand on

leur certifie un miracle. Dans cette baignoire où dix personnes tassées

délibéraient à voix de conspirateurs, l’empire fut refait, cependant que

les musiciens nous jouaient à propos de l’Offenbach. Je ne prenais

aucune part à cette restauration, mais je regardais ressusciter lady

Ventnor, intrigante et amoureuse.

Nos nouvellistes retournèrent aux nouvelles dès que le rideau tomba, et

c’est justement pour l’entr’acte que nous nous retrouvâmes seuls.

L’entretien prit des airs de conciliabule: c’était la sous-commission en

séance secrète après l’assemblée générale. J’avais une tenue de conjuré

fort décente, comme j’ai une tenue de chrétien quand je me trouve dans

une église, mais je ne me mêlais pas plus du complot que je ne me mêle

du culte; au lieu que M. de Courpière, se révélant soudain chef, se mit

à discourir et à trancher comme s’il était le maître de l’heure. Et il

exposa ses vues, qui, ma foi! étaient nettes.

Elles étaient nettes parce qu’elles étaient simples, et même à l’excès.

Il ne croit qu’à la force et aux coups. Il réduit systématiquement à

deux le nombre des partis; dont l’un aurait pour devise, ou, si l’on

veut, pour programme: «J’y suis, j’y reste», et l’autre: «Ote-toi de là

que je m’y mette». M. de Courpière, n’y étant point, n’aspirait

naturellement pas à y rester, mais à s’y mettre; et, pour ôter ses

adversaires, il pensait user des militaires, qui ont des sabres, et de

civils qui ont des matraques.

Il rappelait à lady Ventnor qu’il n’était pas nouveau en politique, et

qu’il avait déjà obtenu, aux précédentes élections, une minorité. Son

passé répondait de son avenir, et il ne doutait plus de la réussite si

une femme d’expérience comme elle daignait s’allier avec lui. Il

semblait véritablement lui proposer une sorte de mariage et tout ce qui

s’ensuit d’un mariage, mais il protestait que son objet plus essentiel

était le salut de notre malheureuse patrie. Il débitait cela en termes

choisis, même surannés, sans doute pour éviter que lady Ventnor ne fît

des comparaisons désavantageuses de lui aux hommes d’État, ou de coup

d’État, mieux élevés qu’elle avait pu naguère connaître; mais il ne

fuyait pas non plus certaines brutalités convenables à la politique

d’aujourd’hui, qui n’est pas une besogne très propre. Cette opposition

de tous ne déplaisait pas à la marquise: elle aime la tenue, mais elle

ne paraissait pas, ce soir, apprécier moins tout ce qui témoignait que

M. de Courpière saurait au besoin jouer comme un autre de ces matraques

dont il savait parler.

Sur ce, les acteurs recommencèrent à travailler de leur métier et nous à

recevoir des visites. Nous apprîmes des détails nouveaux et de haut

goût. M. le Président du Conseil était bien décidément mort dans une

situation que l’on ne saurait préciser, mais que fait comprendre une

célèbre légende de Forain: «L’eau de mélisse et un sapin!» Ce n’est

point ce qu’avait crié la dame. Elle s’était contentée de pousser des

hurlements inarticulés quand elle avait senti se crisper dans ses

cheveux les doigts de l’agonisant. Un huissier correct était accouru et,

pour la dégager, avait un peu inconsidérément pratiqué des coupes dans

une chevelure, hélas! naturelle. Après quoi elle était partie sans

demander son reste; elle n’avait fait qu’un saut du ministère chez son

coiffeur; elle avait expédié une dépêche pour s’assurer d’un alibi; et

enfin elle était rentrée chez elle, n’ayant que le temps de s’habiller

pour aller dîner en ville.

Ces anecdotes intéressantes, mais sans conséquence politique,

passionnèrent la marquise au point de lui faire oublier qu’il s’agissait

d’abord de renverser le gouvernement. Elle ne prêta plus qu’une oreille

distraite aux machinations de ses amis. Elle cessa même de regarder M.

de Courpière avec complaisance. La lueur de vie que j’avais vue se

rallumer dans ses yeux vacilla et s’éteignit. Ils reprirent cet éclat

vitreux que j’ai observé qu’ils ont quand ils ne regardent plus ce qui

est, mais ce qui fut. Toutefois elle tint sa promesse de venir souper au

Café Anglais avec nous, mais avec nous deux seuls; pendant le court

trajet, elle fut muette; et je sentis bien que je n’allais pas assister

à une nuit historique, ainsi que peut-être je l’avais espéré.

Nous montâmes au grand 16 par cet escalier étroit et raide qu’ont gravi

tant de soupeurs célèbres ou augustes. La marquise parut un instant

recouvrer la vue du présent. Elle considéra autour d’elle les objets.

Comme la décoration du lieu a été rajeunie, elle ne les reconnut point,

et il fut manifeste que ce rajeunissement ne lui plaisait guère et même

l’offensait. Elle s’assit devant la table, où était déjà servi le souper

froid le plus banal, mettons le plus classique; elle se déganta

lentement, et s’accouda, dans l’attitude méditative de son portrait que

j’ai décrit; et je fus troublé de voir comme elle se ressemblait.

--A quoi songez-vous? lui demanda M. de Courpière après un long temps de

silence.

--A cette femme, dit-elle d’une voix sans timbre.

Et son visage calme exprima soudain le dégoût, l’horreur tragique.

L’image de la sinistre scène passa dans ses yeux: nous aurions pu l’y

voir imprimée, comme on dit que la figure des meurtriers reste visible

dans les yeux de leur victime.

--Je ne puis plus, répéta lady Ventnor, comme obsédée, lassée, penser

qu’à cette femme... Ou plutôt à moi... Ah! c’est le jour des reprises...

Comme le répertoire est pauvre! La vie est une série de reprises.

Bien que ce langage fût elliptique, et même sibyllin, il signifiait

assez clairement que le fait du jour venait de rappeler à lady Ventnor

un souvenir personnel, correspondant et plus ou moins analogue. Pour

l’inciter à nous en faire part, je lui demandai tout crûment si, à

l’insu de l’histoire officielle, un des hommes qui ont, avant 70,

présidé aux destinées de la France, était mort tête à tête avec elle.

--Non, dit-elle, et j’ai eu tort de parler de reprises. L’histoire ne se

répète pas à ce point-là.

--Mais, dis-je, qui est-ce?

--Charles, répondit-elle tranquillement.

Et comme je laissais voir que la discrétion de ce prénom m’agaçait un

peu, elle me dit:

--Il s’appelait bien Charles. Notre amitié a toujours été si vraiment

privée, si étrangère à la politique, je l’ai connu sous des traits si

différents de sa figure historique, ou légendaire, que j’ai le droit de

lui donner ce petit nom, et je n’ai peut-être pas le droit de lui donner

son autre nom. Vous le devinerez... Il passait pour irrésistible. J’ai

un peu de peine aujourd’hui à m’expliquer cette séduction quand je ferme

les paupières pour le revoir... de taille si médiocre, chauve, avec ses

moustaches cirées, comme le Maître... Il était hautain, froid; et je ne

sais par quel artifice il donnait l’illusion de la bienveillance sans la

témoigner, l’illusion--à tous--d’une faveur particulière. On se sentait

d’abord d’intelligence avec lui, et vous pouvez croire que cela était

flatteur... Frère d’empereur, fils de reine... avec le ragoût d’un

mystère qui n’était un secret pour personne... Comme toutes les autres

femmes, je devais le... désirer... ou plutôt l’ambitionner...

«Je ne me souviens pas d’avoir, à proprement parler, fait sa

connaissance. A cette époque, je connaissais tout le monde comme tout le

monde me connaissait: il n’y avait pas lieu à présentation. Mais je

crois bien que nous n’avions jamais causé ensemble quand, un jour

d’hiver, il me rencontra sur le lac du Bois de Boulogne où nous

patinions tous les deux. Il lui parut tout simple de m’aborder. Oh! ce

qu’il me dit fut un peu... banal, et je crains que vous ne jugiez mal de

son esprit, pourtant fameux.

«--Vous sur la glace? Quelle antithèse!

«Je lui répliquai que, la glace étant rompue, je le priais de me

conduire au buffet. Tel était le ton de la galanterie--il y a quelques

années.

«Il me pria de l’aller voir chez lui, et il me dit les heures de la fin

de la journée où on le trouvait et la petite porte où il fallait sonner.

Cette invitation me parut aussi toute simple, et je ne sais en vérité

pourquoi je ne m’y rendis point. Il fallut, pour me décider, le hasard

d’une seconde rencontre au Bois. Ce jour-là, nous étions tous deux à

cheval: je ne montais pas très bien à cheval, mais je n’y étais pas

désagréable à regarder. Au lieu de me saluer d’un signe en passant,

Charles s’arrêta et crut devoir m’adresser un compliment sur ma bête. Je

lui repartis qu’elle était fort ordinaire et pas même à moi, que je

n’avais pas de chevaux de selle, et que j’en prenais chez Latry quand le

cœur me disait de monter. Je reçus le même soir un arabe gris, presque

blanc, comme je recevrais aujourd’hui des fleurs ou des bonbons. Ah! on

savait vivre. Charles avait eu la délicatesse de ne joindre à cet envoi

qu’une carte, sans même y renouveler son invitation de l’aller voir.

Mais vous conviendrez que le cadeau valait un déplacement.

«Je le trouvai, je fus introduite auprès de lui sans aucun embarras de

protocole, et rien ne ressembla moins que cette visite à une première

visite. Notre amitié toute neuve avait déjà un air d’habitude. Je revins

chaque jour. Nous n’étions séparés que par une cloison des appartements

de parade, et nous étions à cent lieues du monde. C’était, vous diriez

aujourd’hui: une garçonnière, mais sans l’équivoque ni le faux luxe de

ces réduits. Le mobilier était simple, commode; il y avait peu de

bibelots, et de grand prix, mais il fallait le savoir: je me rappelle

deux vases de Chine carrés, bleus, montés en bronze... une réplique du

Prince Impérial de Carpeaux... au mur, deux ou trois petites toiles des

paysagistes de 1830, un portrait de femme de Winterhalter, mais de sa

première manière et du temps de Louis-Philippe... un joli portrait au

crayon du pauvre duc d’Orléans...

«J’avais à moi, dans ce réduit, un Charles aussi «première manière», un

Charles d’avant le 2 décembre. On a dit qu’il était un personnage de

Balzac: je l’ai connu personnage de Musset. Il portait ordinairement un

déshabillé de velours violet-évêque. Il me faisait asseoir dans un bon

fauteuil, et il s’asseyait sur le tabouret du piano; de temps à autre,

il laissait errer ses doigts sur le clavier. Il fredonnait même assez

joliment ces romances qu’a écrites sa mère exilée. Nos conversations

mêlées de musique étaient, naturellement, amoureuses; mais l’amour y

était plutôt sous-entendu. Charles daignait me parler de tout (sauf de

la politique), et je n’avais connu jusque-là que... mon oncle qui m’eût

donné cette preuve d’estime.

«Les leçons de l’oncle m’avaient fort profité, j’avais feuilleté ses

œuvres et je me souvins qu’il avait tracé un portrait de la grand’mère

maternelle de Charles. Je sus parler à mon ami de cette femme charmante,

qui l’avait élevé. Nous lûmes ensemble quelques pages des romans qu’elle

a publiés à Londres pendant l’émigration. Je me souvins aussi, à propos,

qu’elle eut un faible pour M. de Talleyrand, et je feignis de croire à

une manière d’alliance, ou peut-être même de parenté, entre Charles et

ce grand ancêtre.

«Notre intimité cependant prit fin comme elle avait commencé, sans

raison. Ce fut la faute de l’été et des villégiatures. J’allai à Bade,

où je vous avoue que je me fis remarquer, sinon par des extravagances,

au moins par des dépenses que l’on jugea scandaleuses; et cela me valut

un affront intolérable, mais une belle revanche. Un huissier de la cour

me refusa, par ordre supérieur, l’entrée des salons de jeu. Je

retournais à mon hôtel, assez mortifiée, et escortée de jeunes fous qui

ne parlaient de rien moins que de _casus belli_, quand je rencontrai

Charles, qui venait par bonheur d’arriver. Je lui dis ma mésaventure, et

il ne fit point de bruit, selon sa coutume; mais, comme je dînais, il me

fit passer sa carte et me pria d’accepter son bras pour entrer au jeu

avec lui.

«Il repartit peu de jours plus tard. Nous reprîmes à Paris nos chères

habitudes, comme si aucun entr’acte ne les eût jamais interrompues.

Notre intimité même se resserra, mais elle devint mélancolique et

inquiète. Charles me semblait fatigué, vieilli. Je tremblais pour lui

dès que je ne l’avais pas devant les yeux. Aussi le voyais-je et le plus

souvent et le plus longtemps possible. Je lui aliénais si bien ma

liberté que je lui demeurai plusieurs mois exactement fidèle.

Lady Ventnor articula ces derniers mots avec un peu trop de solennité,

qui cependant ne prêtait pas à sourire.

--J’en fus, reprit-elle, récompensée par la plus grande joie de ma vie,

la plus honorable, et j’ose dire la plus méritée. Vous m’entendez. Oui,

j’ai été mère, mère par lui, et sans incertitude!... Comme j’étais

fière! Et qu’il était fier aussi, et naïvement heureux! Nous ne parlions

plus maintenant que de cet enfant qui allait naître, et nous en parlions

comme on doit faire dans les ménages de bons et honnêtes bourgeois.

«J’arrive à la chose... affreuse... que l’événement d’aujourd’hui m’a

rappelée. Mais non, non, je ne veux pas faire ce rapprochement; car rien

de répugnant ni de vulgaire n’a diminué l’horreur de notre tragédie:

elle est restée noble, d’une convenance haussée jusqu’à l’héroïsme, qui

mesure bien la différence et la distance de cette époque-là à cette

époque-ci.

«C’est devant moi, seule, que Charles eut l’attaque dont il mourut trois

jours après; et je vous jure que je n’y fus pour rien: j’étais enceinte

de huit mois! J’eus la force de ne pas crier. Il s’était traîné jusqu’à

une chaise longue, et, renversé, il me fixait encore de ses yeux où un

peu de conscience survivait. J’y lus une prière, un ordre, que je

compris et que j’exécutai. Au lieu d’appeler l’huissier, je me traînai

moi-même jusqu’à une porte sous tenture que j’ouvris. Dans la pièce

voisine se tenait en permanence un personnage bizarre, sorte de singe de

Charles, ami à toute épreuve et pour toute besogne. Je lui fis signe de

venir, et c’est lui ensuite qui ménagea ma sortie, avant d’appeler les

gens pour transporter Charles dans la chambre, dans le lit où il devait

mourir.

«Je n’ai su le reste que plus tard, par les journaux. J’avais épuisé ma

force, et je fus aussi à l’agonie jusqu’à la naissance de l’enfant. Je

voyais rôder autour de moi d’anciens familiers de Charles, celui entre

autres qui m’avait assistée le fatal jour. D’outre-tombe, Charles me

protégeait encore, il ordonnait ma vie,--hélas! je ne soupçonnais pas

avec quel soin cruel et quelle inflexibilité!

«Quand je me remis à vivre, d’abord je demandai mon enfant: on me

l’avait pris. On me donna une lettre que Charles avait écrite pour moi

pendant un de ses intervalles lucides du dernier jour, une lettre...

raisonnable, et pourtant qui ne me blessa pas, qui me fit à peine mal:

il avait tant de tact, même impitoyable, même hâté par la mort! Il

m’expliquait, et il me faisait comprendre, que personne ne devait jamais

savoir que notre fils fût né de moi.

Comme lady Ventnor se taisait, M. de Courpière dit que ce n’était point

là un dénouement, mais le prologue d’un drame, avec recherche de

l’enfant disparu, scènes de reconnaissance, etc.

--Oh! répondit-elle, croyez que cet «ambigu» me fut épargné. Mon fils

n’ignora que la moitié du secret de sa naissance. On ne lui cacha point

le nom de son père et, comme juste, il s’en vanta. Je le retrouvai donc,

sans nulle péripétie de mélodrame, quand il eut une vingtaine d’années.

Je voulus le connaître et je me le fis présenter, cette curiosité est

pardonnable. Je méditais peut-être bien une scène. Pour la préparer, je

lui parlai d’abord de son père. Vous ne devineriez point ce qu’il trouva

à me dire. On chantait alors partout un stupide refrain de café-concert:

«On connaît toujours sa maman,--certainement;--mais, quand il s’agit

d’son papa,--c’n’est plus ça.» Mon fils me cita cette poésie et me dit:

--«Moi, c’est unique, je connais papa, et pas maman. Ça ne s’est jamais

vu.

«--En effet, lui répondis-je. Et il faut espérer que le hasard ne vous

mettra jamais en présence de madame votre mère, car vous y perdriez le

plus clair de votre originalité.»

V

Les Confidences d'une Biche, 1859-1871 · 第 14 / 30 题