Le matin des obsèques, Thérèse était dans sa chambre, occupée à trier
des papiers trouvés chez l'oncle Cyprien, quand Brigitte frappa.
--C'est une dame, mademoiselle, fit la bonne, Mme Chambannes, je
crois...
Mlle Raindal fronça ses sourcils veloutés:
--Vous lui avez répondu que monsieur et madame étaient sortis?...
--Oui, mademoiselle, mais elle dit qu'elle voudrait voir
mademoiselle... Elle est dans le salon...
--C'est bien, j'y vais!... répliqua Thérèse.
Elle jeta dans la glace, un rapide coup d'œil sur sa toilette, sa
coiffure, comme une femme qui marche à une rencontre décisive. Son
raide collet de crêpe faisait sa physionomie plus rogue, plus sévère,
lui maintenant la tête haute comme le gorgerin d'une armure. Ses
minces lèvres, dans les coins, s'arquèrent d'un sourire agressif. Ah!
Mme Chambannes voulait la voir. Eh bien, soit, elle la verrait, elle
l'entendrait même! On allait l'exaucer, cette dame, et au delà de ses
vœux, peut-être!
Thérèse ouvrait la porte du salon. Mme Chambannes en robe noire, gants
noirs, chapeau noir, se leva lentement. Et ce fut, de part et d'autre,
un cérémonieux salut de la nuque, avec des regards qui s'épiaient, se
tâtaient déjà dans une quasi prévision de lutte.
Thérèse resta debout sans prier Zozé de s'asseoir. Mme Chambannes
murmura d'une voix hésitante:
--J'étais venue dire à M. Raindal tout le chagrin que nous avons eu de
son malheur...
--Je vous remercie, madame! fit sèchement Thérèse... Mon père est à la
maison mortuaire... Je lui transmettrai vos condoléances, sitôt qu'il
rentrera...
Elle se taisait. Mme Chambannes poursuivit plus timidement:
--Nous avons tout appris par un de nos amis communs, le marquis de
Meuze... Monsieur votre oncle n'était pas très âgé, n'est-ce pas?
--Cinquante-deux ans, madame...
--C'est jeune! remarqua Zozé, que le regard farouche de Thérèse
induisait à exagérer.
Elle se dirigea vers la porte, et s'arrêtant à mi-chemin:
--Auriez-vous l'obligeance de dire à M. Raindal que je viendrai lui
rendre visite demain?
Thérèse, d'un ton glacial, riposta:
--Ne vous donnez pas la peine, madame... Mon père ne recevra pas...
--Pas même les intimes?
--Non, Madame... Ses intentions sont formelles... Il n'y aura
d'exception pour qui que ce soit...
--Pas même pour moi? insista Zozé avec une feinte douceur de défi.
Ses prunelles langoureuses semblaient sourire, parachever la question:
«Moi, vous savez bien, moi, madame Chambannes, moi qui vous l'ai
enlevé, votre père, moi qui le tiens, moi qui le mène...»
A cette provocation Thérèse devint toute pâle:
--Pas même pour vous, madame!... fit-elle en se contenant... Mon père
a décidé d'observer strictement son deuil, et j'espère que personne ne
tentera de l'en détourner...
--Ainsi vous l'empêcherez de fréquenter ses amis?...
Thérèse pétrissait d'une main tremblante le dossier d'un fauteuil:
--Nous ne l'empêchons de rien, madame... Et je m'étonne que ce soit
vous qui usiez de ces termes... Depuis six mois pourtant, vous devriez
savoir que nos volontés sont peu de chose auprès de celles de mon
père...
--Que voulez-vous dire, mademoiselle?... fit Zozé avec ce flegme
impertinent qui, dans les discussions, est souvent toute la ressource
des mondaines.
--Je veux dire, répliqua Thérèse d'une voix saccadée, je veux dire ou
plutôt vous me forcez à dire que, depuis six mois, vous nous avez pris
mon père, vous l'avez éloigné de nous, vous l'avez engagé dans une
aventure grotesque dont je ne connais ni les détails ni le but, mais
dont le souci n'a cessé de nous tourmenter affreusement ma mère et
moi...
--Cependant, mademois...
--Oh! je vous en conjure, madame!... interrompit Thérèse avec
fermeté... Vous avez réclamé des explications. Permettez-moi de
terminer... Oui, vous trouviez tout naturel de nous désunir,
d'accaparer ce pauvre homme, de le traîner à votre suite, par
gloriole, par je ne sais quelle fantaisie vaniteuse et sans excuse...
Aujourd'hui cette catastrophe nous le ramène... Vous trouverez naturel
aussi que nous le défendions et que, le voyant sauvé, nous ne voulions
pas le reperdre... Est-ce la mort de mon oncle ou d'autres émotions
que j'ignore, mais il m'a paru, au retour, bien las, bien vieilli. Lui
d'habitude si courageux dans les douleurs, il pleure à tout instant...
de grosses crises de larmes soudaines, comme un enfant... Il a besoin
de tranquillité, d'une vie réglée et bourgeoise... Il retournera à sa
famille, à son travail peu à peu... Vous, à vos plaisirs que son
absence ne diminuera guère, je présume...
Zozé avait imperceptiblement rougi au ton narquois dont Thérèse
prononçait cette phrase. Mlle Raindal ajouta, profitant de son
trouble:
--Je vous assure, madame, laissez-le nous maintenant!... Ce sera mieux
ainsi!... Ce sera loyal et charitable!...
Elles s'examinèrent un moment en silence; et le mépris de leurs
regards semblait un reflet réciproque. «Pas à son avantage dans la
toilette de deuil, cette Mlle Raindal!» songeait Mme Chambannes avec
une moue haineuse. Et Thérèse, de son côté, en ce charmant visage
n'apercevait qu'indices de bassesse ou de niaiserie.
Un glissement de clef dans une serrure leur fit à toutes deux abaisser
les paupières.
--Vous m'excusez, madame? dit Thérèse avec un sommaire salut de la
tête.
Sans attendre la réplique de la jeune femme, elle avait gagné
l'antichambre, fermé la porte du salon, et, d'une voix brève, énervée,
tandis que M. Raindal déposait sa canne et ses gants:
--Père, murmura-t-elle, Mme Chambannes est là...
--Où? Où cela? bégayait M. Raindal, dont le front s'était empourpré.
--Dans le salon! continua Thérèse en le fixant âprement. Tu désires la
voir?...
--Peuh! ça serait convenable, il me semble... Qu'en penses-tu?...
Il guettait anxieusement dans les yeux de sa fille, la permission,
l'approbation.
--Si tu veux, père! proféra moins durement Thérèse.
--Alors bien! conclut le maître sans bouger.
Et, d'un regard involontaire, il suppliait la jeune fille de partir,
de ne pas demeurer traîtreusement aux aguets derrière cette porte.
Elle comprit sa méfiance. A quoi bon le contrarier, l'inquiéter au
cours de cette épreuve, dont l'issue, favorable ou non, serait
significative? Et avec un coup d'œil amical:
--A tout à l'heure, fit-elle... Je rentre dans ma chambre...
Il pénétrait au salon, puis il en refermait la porte après s'être
assuré que le vestibule était bien vide.
--Mon cher maître! s'écria tendrement Zozé qui s'avançait au-devant de
lui.
Et, en même temps, soit par une manœuvre dernière pour n'être pas
vaincue, soit par un mouvement de compassion filiale, elle se
précipita dans ses bras.
Il ne résista pas. Il la serrait contre sa poitrine, l'embrassant au
hasard, sur la joue, sur les cheveux de la nuque, sanglotant,
balbutiant, ne sachant plus ce qu'il pleurait, si c'était son frère
perdu ou son bonheur détruit.
--Ma chère amie! Ma chère amie! bredouillait-il, enivré par cette joie
étrange de la tenir entre ses bras.
Elle se dégagea de l'étreinte qu'elle jugeait trop longue; et, après
les premières paroles de sympathie, elle questionna posément:
--Est-ce vrai, mon cher maître, ce que vient de me dire Mlle Thérèse?
--Quoi donc? fit M. Raindal qui se tamponnait les yeux.
--Que vous ne voulez plus me revoir, que vous voulez rompre avec
nous?...
Le maître ne répondit pas. Il s'écroulait derechef en un accès de
sanglots.
--Pourquoi ne voulez-vous pas? insista Zozé, qui s'asseyait auprès de
lui sur un tabouret bas.
--Parce que... sanglotait M. Raindal, sans pouvoir finir.
--Parce que quoi? reprit Zozé, l'aidant comme un collégien qui recule
devant l'aveu... Parlez-moi franchement... Ne suis-je pas votre
amie?...
Il la contemplait avidement de ses yeux luisants où les larmes
avivaient un lacis de veinules rouges, et il exhala plutôt qu'il ne
dit:
--Parce que mon affection pour vous a pris un tour... un tour fâcheux,
un tour hélas! excessif, j'oserai dire un tour coupable...
Elle essaya de jouer la surprise, malgré le calme de sa figure:
--Comment, cher maître?
--Oui, oui, poursuivit-il plus nettement, comme soulagé du coup... Et
vous le savez bien, ma chère amie... Vous le savez depuis le jour de
mon départ, là-bas, aux Frettes, vous vous souvenez?
Il se recueillait en hochant la tête:
--Est-ce triste et ridicule, hein?... A mon âge!... Vieux et décrépit
comme je suis!... Bah! ce n'est pas votre faute... Je ne vous garde
pas rancune... Vous êtes si jolie!... Mais, je vous en prie, ne
revenez plus!... Laissez-moi!... Laissez-moi me guérir seul, si je
peux!... Ce sera plus charitable!...
Presque les mêmes mots que Thérèse, l'instant d'avant, et presque la
même intonation! Mme Chambannes, qui n'était point méchante au fond,
se sentit bouleversée par cette similitude.
--Adieu donc, cher maître! soupira-t-elle en offrant sa main à M.
Raindal.
--Adieu, ma chère amie! dit le maître dont les traits se crispaient de
souffrance.
Il pressait passionnément à ses lèvres la petite main gantée de noir,
véritable main de funérailles et d'adieux éternels.
--Adieu, adieu, puisque vous le voulez! répétait Mme Chambannes.
--Non, je ne le veux pas! spécifiait M. Raindal... Il faut que je le
veuille!...
Elle franchissait la porte, disparaissait dans l'escalier, avec la
démarche cadencée que le maître admirait tellement.
--Il le fallait! déclara-t-il tout haut, quand la porte fut close.
Il évoquait en retournant vers sa chambre, des séparations célèbres,
des adieux historiques: Tite et Bérénice, le _Dimisit invitus_..., et
aussi Louis XIV et Marie Mancini.
Puis, subitement, ses forces le trahirent. Le désespoir refoulé par la
littérature lui montait à la gorge en larmes. Il s'effondra sur une
chaise, le mouchoir aux yeux.
--Je ne la reverrai plus! chuchotait-il dramatiquement... Je ne la
reverrai plus jamais... jamais... jamais!...
* * * * *
Il la revit pourtant quelques heures plus tard, au cimetière
Montparnasse, tandis qu'un délégué de l'_Association des Athées_
prononçait, devant la tombe béante, l'éloge de l'oncle Cyprien.
Il y avait peu de monde, à cause de la saison, peu de femmes surtout.
Elles étaient en noir, mais les noirs atours de Zozé semblaient parmi
les leurs un costume de reine. Sa grâce, sa jeune beauté triomphaient
encore dans le deuil et son fin petit visage, plus pâle que de coutume
près de l'étoffe sombre, avait une gentille gravité dont le maître eût
souri s'il n'eût pas tant pleuré.
Successivement ses regards mornes oscillaient de Zozé à la tombe, de
la tombe à Zozé, et ses larmes coulaient confusément pour toutes deux.
Le délégué, en finissant, avait suspendu au marbre une vaste couronne
d'immortelles rouges.
La famille se rangea, avec Schleifmann, dans une petite allée proche:
et les condoléances défilèrent. M. Raindal, à l'aveuglette, serrait la
main de chacun, celle des indifférents comme celles de Zozé, de
Chambannes, du marquis, de Gérald même et de l'abbé Touronde un peu
décontenancé parmi tous ces libres penseurs. Personne ne passait plus.
On se dirigea vers la sortie.
Schleifmann s'attardait en arrière, rôdant autour de la tombe de son
ami Cyprien. Sitôt à l'abri des curieux, il glissa deux pièces de
vingt sous dans la main d'un des fossoyeurs. Puis, selon le rite
israélite, grattant le sol d'un jardinet voisin, il lança par trois
fois à travers le sépulcre une poignée de terre et de gravier. Les
cailloux résonnèrent sur le bois de la bière. Le Galicien, en réponse,
modulait un verset hébreu.
Ses yeux s'étaient levés au ciel et, leur fervent regard semblait
vouloir percer le mystère des nues, jusqu'à l'inaccessible région des
destinées. Il ne maudissait pas. Il interrogeait seulement.
Pourquoi le Seigneur tolérait-il des ruines aussi iniques? Dans quels
formidables desseins associait-il son peuple à l'accomplissement de
tels méfaits? Quand donc susciterait-il en son temple, parmi ses
prêtres, quelqu'un, une voix libre et hardie, pour rappeler aux Juifs,
aux plus altiers comme aux plus humbles, le solennel dépôt de pureté
et de justice qu'ils reçurent jadis au pied du Sinaï?...
Nul signe ne répondait à ces questions muettes. Les nuages
poursuivaient leur paisible promenade sur le fond bleu du ciel.
Schleifmann s'achemina vers la sortie à pas traînards; et, dans le
floconnement crêpu de sa barbe grise, ses lèvres inconsciemment
marmonnaient: «Cyprien!... Pauvre Cyprien!...» Il se remémorait les
bonnes heures passées chez Klapproth, l'édification progressive de la
vieille théorie des Deux Rives... Une théorie bien incertaine, bien
contestable, si l'on voulait,--qui cependant recélait sa faible part
de vérité! Puis, comme il la disait vaillamment, cet infortuné
Cyprien, avec quelle gaieté, quelle fougue, quelle conviction; avec
une sorte de pressentiment peut-être! A présent, hélas, plus de
Cyprien! Désormais, Schleifmann, mon garçon, tu seras dans la vie un
misérable solitaire, livré à ses bouquins, à sa mansarde déserte, à sa
brasserie sans ami!... Les yeux du Galicien s'emplissaient de grosses
larmes.
Mais, comme il atteignait la grille du cimetière, il s'arrêta court et
demeura planté gravement sur le seuil.
Dehors, devant la porte, deux voitures se faisaient face, contre le
trottoir. Dans la première, un coupé de maître attelé sobrement, Zozé,
Chambannes et Gérald s'installaient tous les trois; dans la seconde,
un noir carrosse des pompes funèbres, le jeune Bœrzell grimpait
auprès de la famille Raindal.
Les deux cochers touchèrent simultanément. Les deux voitures
tournèrent en sens inverse, l'une regagnant au grand trot les
élégances de la rive droite, l'autre s'enfonçant de nouveau dans les
modestes parages de la rive gauche.
Schleifmann les suivait de l'œil alternativement. Ah! si le brave
Cyprien eût pu ressusciter pour voir!...
Peu à peu, les voilures diminuèrent aux deux extrémités du boulevard.
A peine distinguait-on leurs silhouettes fuyantes, celle-ci massive et
sans reflet comme un bloc de crêpe noir, celle-là pimpante et légère
sous l'étincelle de son vernis neuf.
Schleifmann eut un mélancolique sourire d'orgueil.