XIX

Le matin des obsèques, Thérèse était dans sa chambre, occupée à trier

des papiers trouvés chez l'oncle Cyprien, quand Brigitte frappa.

--C'est une dame, mademoiselle, fit la bonne, Mme Chambannes, je

crois...

Mlle Raindal fronça ses sourcils veloutés:

--Vous lui avez répondu que monsieur et madame étaient sortis?...

--Oui, mademoiselle, mais elle dit qu'elle voudrait voir

mademoiselle... Elle est dans le salon...

--C'est bien, j'y vais!... répliqua Thérèse.

Elle jeta dans la glace, un rapide coup d'œil sur sa toilette, sa

coiffure, comme une femme qui marche à une rencontre décisive. Son

raide collet de crêpe faisait sa physionomie plus rogue, plus sévère,

lui maintenant la tête haute comme le gorgerin d'une armure. Ses

minces lèvres, dans les coins, s'arquèrent d'un sourire agressif. Ah!

Mme Chambannes voulait la voir. Eh bien, soit, elle la verrait, elle

l'entendrait même! On allait l'exaucer, cette dame, et au delà de ses

vœux, peut-être!

Thérèse ouvrait la porte du salon. Mme Chambannes en robe noire, gants

noirs, chapeau noir, se leva lentement. Et ce fut, de part et d'autre,

un cérémonieux salut de la nuque, avec des regards qui s'épiaient, se

tâtaient déjà dans une quasi prévision de lutte.

Thérèse resta debout sans prier Zozé de s'asseoir. Mme Chambannes

murmura d'une voix hésitante:

--J'étais venue dire à M. Raindal tout le chagrin que nous avons eu de

son malheur...

--Je vous remercie, madame! fit sèchement Thérèse... Mon père est à la

maison mortuaire... Je lui transmettrai vos condoléances, sitôt qu'il

rentrera...

Elle se taisait. Mme Chambannes poursuivit plus timidement:

--Nous avons tout appris par un de nos amis communs, le marquis de

Meuze... Monsieur votre oncle n'était pas très âgé, n'est-ce pas?

--Cinquante-deux ans, madame...

--C'est jeune! remarqua Zozé, que le regard farouche de Thérèse

induisait à exagérer.

Elle se dirigea vers la porte, et s'arrêtant à mi-chemin:

--Auriez-vous l'obligeance de dire à M. Raindal que je viendrai lui

rendre visite demain?

Thérèse, d'un ton glacial, riposta:

--Ne vous donnez pas la peine, madame... Mon père ne recevra pas...

--Pas même les intimes?

--Non, Madame... Ses intentions sont formelles... Il n'y aura

d'exception pour qui que ce soit...

--Pas même pour moi? insista Zozé avec une feinte douceur de défi.

Ses prunelles langoureuses semblaient sourire, parachever la question:

«Moi, vous savez bien, moi, madame Chambannes, moi qui vous l'ai

enlevé, votre père, moi qui le tiens, moi qui le mène...»

A cette provocation Thérèse devint toute pâle:

--Pas même pour vous, madame!... fit-elle en se contenant... Mon père

a décidé d'observer strictement son deuil, et j'espère que personne ne

tentera de l'en détourner...

--Ainsi vous l'empêcherez de fréquenter ses amis?...

Thérèse pétrissait d'une main tremblante le dossier d'un fauteuil:

--Nous ne l'empêchons de rien, madame... Et je m'étonne que ce soit

vous qui usiez de ces termes... Depuis six mois pourtant, vous devriez

savoir que nos volontés sont peu de chose auprès de celles de mon

père...

--Que voulez-vous dire, mademoiselle?... fit Zozé avec ce flegme

impertinent qui, dans les discussions, est souvent toute la ressource

des mondaines.

--Je veux dire, répliqua Thérèse d'une voix saccadée, je veux dire ou

plutôt vous me forcez à dire que, depuis six mois, vous nous avez pris

mon père, vous l'avez éloigné de nous, vous l'avez engagé dans une

aventure grotesque dont je ne connais ni les détails ni le but, mais

dont le souci n'a cessé de nous tourmenter affreusement ma mère et

moi...

--Cependant, mademois...

--Oh! je vous en conjure, madame!... interrompit Thérèse avec

fermeté... Vous avez réclamé des explications. Permettez-moi de

terminer... Oui, vous trouviez tout naturel de nous désunir,

d'accaparer ce pauvre homme, de le traîner à votre suite, par

gloriole, par je ne sais quelle fantaisie vaniteuse et sans excuse...

Aujourd'hui cette catastrophe nous le ramène... Vous trouverez naturel

aussi que nous le défendions et que, le voyant sauvé, nous ne voulions

pas le reperdre... Est-ce la mort de mon oncle ou d'autres émotions

que j'ignore, mais il m'a paru, au retour, bien las, bien vieilli. Lui

d'habitude si courageux dans les douleurs, il pleure à tout instant...

de grosses crises de larmes soudaines, comme un enfant... Il a besoin

de tranquillité, d'une vie réglée et bourgeoise... Il retournera à sa

famille, à son travail peu à peu... Vous, à vos plaisirs que son

absence ne diminuera guère, je présume...

Zozé avait imperceptiblement rougi au ton narquois dont Thérèse

prononçait cette phrase. Mlle Raindal ajouta, profitant de son

trouble:

--Je vous assure, madame, laissez-le nous maintenant!... Ce sera mieux

ainsi!... Ce sera loyal et charitable!...

Elles s'examinèrent un moment en silence; et le mépris de leurs

regards semblait un reflet réciproque. «Pas à son avantage dans la

toilette de deuil, cette Mlle Raindal!» songeait Mme Chambannes avec

une moue haineuse. Et Thérèse, de son côté, en ce charmant visage

n'apercevait qu'indices de bassesse ou de niaiserie.

Un glissement de clef dans une serrure leur fit à toutes deux abaisser

les paupières.

--Vous m'excusez, madame? dit Thérèse avec un sommaire salut de la

tête.

Sans attendre la réplique de la jeune femme, elle avait gagné

l'antichambre, fermé la porte du salon, et, d'une voix brève, énervée,

tandis que M. Raindal déposait sa canne et ses gants:

--Père, murmura-t-elle, Mme Chambannes est là...

--Où? Où cela? bégayait M. Raindal, dont le front s'était empourpré.

--Dans le salon! continua Thérèse en le fixant âprement. Tu désires la

voir?...

--Peuh! ça serait convenable, il me semble... Qu'en penses-tu?...

Il guettait anxieusement dans les yeux de sa fille, la permission,

l'approbation.

--Si tu veux, père! proféra moins durement Thérèse.

--Alors bien! conclut le maître sans bouger.

Et, d'un regard involontaire, il suppliait la jeune fille de partir,

de ne pas demeurer traîtreusement aux aguets derrière cette porte.

Elle comprit sa méfiance. A quoi bon le contrarier, l'inquiéter au

cours de cette épreuve, dont l'issue, favorable ou non, serait

significative? Et avec un coup d'œil amical:

--A tout à l'heure, fit-elle... Je rentre dans ma chambre...

Il pénétrait au salon, puis il en refermait la porte après s'être

assuré que le vestibule était bien vide.

--Mon cher maître! s'écria tendrement Zozé qui s'avançait au-devant de

lui.

Et, en même temps, soit par une manœuvre dernière pour n'être pas

vaincue, soit par un mouvement de compassion filiale, elle se

précipita dans ses bras.

Il ne résista pas. Il la serrait contre sa poitrine, l'embrassant au

hasard, sur la joue, sur les cheveux de la nuque, sanglotant,

balbutiant, ne sachant plus ce qu'il pleurait, si c'était son frère

perdu ou son bonheur détruit.

--Ma chère amie! Ma chère amie! bredouillait-il, enivré par cette joie

étrange de la tenir entre ses bras.

Elle se dégagea de l'étreinte qu'elle jugeait trop longue; et, après

les premières paroles de sympathie, elle questionna posément:

--Est-ce vrai, mon cher maître, ce que vient de me dire Mlle Thérèse?

--Quoi donc? fit M. Raindal qui se tamponnait les yeux.

--Que vous ne voulez plus me revoir, que vous voulez rompre avec

nous?...

Le maître ne répondit pas. Il s'écroulait derechef en un accès de

sanglots.

--Pourquoi ne voulez-vous pas? insista Zozé, qui s'asseyait auprès de

lui sur un tabouret bas.

--Parce que... sanglotait M. Raindal, sans pouvoir finir.

--Parce que quoi? reprit Zozé, l'aidant comme un collégien qui recule

devant l'aveu... Parlez-moi franchement... Ne suis-je pas votre

amie?...

Il la contemplait avidement de ses yeux luisants où les larmes

avivaient un lacis de veinules rouges, et il exhala plutôt qu'il ne

dit:

--Parce que mon affection pour vous a pris un tour... un tour fâcheux,

un tour hélas! excessif, j'oserai dire un tour coupable...

Elle essaya de jouer la surprise, malgré le calme de sa figure:

--Comment, cher maître?

--Oui, oui, poursuivit-il plus nettement, comme soulagé du coup... Et

vous le savez bien, ma chère amie... Vous le savez depuis le jour de

mon départ, là-bas, aux Frettes, vous vous souvenez?

Il se recueillait en hochant la tête:

--Est-ce triste et ridicule, hein?... A mon âge!... Vieux et décrépit

comme je suis!... Bah! ce n'est pas votre faute... Je ne vous garde

pas rancune... Vous êtes si jolie!... Mais, je vous en prie, ne

revenez plus!... Laissez-moi!... Laissez-moi me guérir seul, si je

peux!... Ce sera plus charitable!...

Presque les mêmes mots que Thérèse, l'instant d'avant, et presque la

même intonation! Mme Chambannes, qui n'était point méchante au fond,

se sentit bouleversée par cette similitude.

--Adieu donc, cher maître! soupira-t-elle en offrant sa main à M.

Raindal.

--Adieu, ma chère amie! dit le maître dont les traits se crispaient de

souffrance.

Il pressait passionnément à ses lèvres la petite main gantée de noir,

véritable main de funérailles et d'adieux éternels.

--Adieu, adieu, puisque vous le voulez! répétait Mme Chambannes.

--Non, je ne le veux pas! spécifiait M. Raindal... Il faut que je le

veuille!...

Elle franchissait la porte, disparaissait dans l'escalier, avec la

démarche cadencée que le maître admirait tellement.

--Il le fallait! déclara-t-il tout haut, quand la porte fut close.

Il évoquait en retournant vers sa chambre, des séparations célèbres,

des adieux historiques: Tite et Bérénice, le _Dimisit invitus_..., et

aussi Louis XIV et Marie Mancini.

Puis, subitement, ses forces le trahirent. Le désespoir refoulé par la

littérature lui montait à la gorge en larmes. Il s'effondra sur une

chaise, le mouchoir aux yeux.

--Je ne la reverrai plus! chuchotait-il dramatiquement... Je ne la

reverrai plus jamais... jamais... jamais!...

* * * * *

Il la revit pourtant quelques heures plus tard, au cimetière

Montparnasse, tandis qu'un délégué de l'_Association des Athées_

prononçait, devant la tombe béante, l'éloge de l'oncle Cyprien.

Il y avait peu de monde, à cause de la saison, peu de femmes surtout.

Elles étaient en noir, mais les noirs atours de Zozé semblaient parmi

les leurs un costume de reine. Sa grâce, sa jeune beauté triomphaient

encore dans le deuil et son fin petit visage, plus pâle que de coutume

près de l'étoffe sombre, avait une gentille gravité dont le maître eût

souri s'il n'eût pas tant pleuré.

Successivement ses regards mornes oscillaient de Zozé à la tombe, de

la tombe à Zozé, et ses larmes coulaient confusément pour toutes deux.

Le délégué, en finissant, avait suspendu au marbre une vaste couronne

d'immortelles rouges.

La famille se rangea, avec Schleifmann, dans une petite allée proche:

et les condoléances défilèrent. M. Raindal, à l'aveuglette, serrait la

main de chacun, celle des indifférents comme celles de Zozé, de

Chambannes, du marquis, de Gérald même et de l'abbé Touronde un peu

décontenancé parmi tous ces libres penseurs. Personne ne passait plus.

On se dirigea vers la sortie.

Schleifmann s'attardait en arrière, rôdant autour de la tombe de son

ami Cyprien. Sitôt à l'abri des curieux, il glissa deux pièces de

vingt sous dans la main d'un des fossoyeurs. Puis, selon le rite

israélite, grattant le sol d'un jardinet voisin, il lança par trois

fois à travers le sépulcre une poignée de terre et de gravier. Les

cailloux résonnèrent sur le bois de la bière. Le Galicien, en réponse,

modulait un verset hébreu.

Ses yeux s'étaient levés au ciel et, leur fervent regard semblait

vouloir percer le mystère des nues, jusqu'à l'inaccessible région des

destinées. Il ne maudissait pas. Il interrogeait seulement.

Pourquoi le Seigneur tolérait-il des ruines aussi iniques? Dans quels

formidables desseins associait-il son peuple à l'accomplissement de

tels méfaits? Quand donc susciterait-il en son temple, parmi ses

prêtres, quelqu'un, une voix libre et hardie, pour rappeler aux Juifs,

aux plus altiers comme aux plus humbles, le solennel dépôt de pureté

et de justice qu'ils reçurent jadis au pied du Sinaï?...

Nul signe ne répondait à ces questions muettes. Les nuages

poursuivaient leur paisible promenade sur le fond bleu du ciel.

Schleifmann s'achemina vers la sortie à pas traînards; et, dans le

floconnement crêpu de sa barbe grise, ses lèvres inconsciemment

marmonnaient: «Cyprien!... Pauvre Cyprien!...» Il se remémorait les

bonnes heures passées chez Klapproth, l'édification progressive de la

vieille théorie des Deux Rives... Une théorie bien incertaine, bien

contestable, si l'on voulait,--qui cependant recélait sa faible part

de vérité! Puis, comme il la disait vaillamment, cet infortuné

Cyprien, avec quelle gaieté, quelle fougue, quelle conviction; avec

une sorte de pressentiment peut-être! A présent, hélas, plus de

Cyprien! Désormais, Schleifmann, mon garçon, tu seras dans la vie un

misérable solitaire, livré à ses bouquins, à sa mansarde déserte, à sa

brasserie sans ami!... Les yeux du Galicien s'emplissaient de grosses

larmes.

Mais, comme il atteignait la grille du cimetière, il s'arrêta court et

demeura planté gravement sur le seuil.

Dehors, devant la porte, deux voitures se faisaient face, contre le

trottoir. Dans la première, un coupé de maître attelé sobrement, Zozé,

Chambannes et Gérald s'installaient tous les trois; dans la seconde,

un noir carrosse des pompes funèbres, le jeune Bœrzell grimpait

auprès de la famille Raindal.

Les deux cochers touchèrent simultanément. Les deux voitures

tournèrent en sens inverse, l'une regagnant au grand trot les

élégances de la rive droite, l'autre s'enfonçant de nouveau dans les

modestes parages de la rive gauche.

Schleifmann les suivait de l'œil alternativement. Ah! si le brave

Cyprien eût pu ressusciter pour voir!...

Peu à peu, les voilures diminuèrent aux deux extrémités du boulevard.

A peine distinguait-on leurs silhouettes fuyantes, celle-ci massive et

sans reflet comme un bloc de crêpe noir, celle-là pimpante et légère

sous l'étincelle de son vernis neuf.

Schleifmann eut un mélancolique sourire d'orgueil.

Les Deux Rives: Roman · 第 63 / 69 题